Le Rideau Doré
Lire le chapitre 38: The Opening Night
La salle sentait la poussière et le velours, cette odeur qu’elle connaissait mieux que son propre parfum. Camille s’arrêta sous le porche du théâtre des Variétés, le cœur battant d’une émotion qu’elle ne s’expliquait pas tout à fait. Les affiches annonçaient *La Lanterne d’or*, une pièce nouvelle, et le nom de l’auteur s’étalait en lettres rouge vif : Camille Moreau.
Julien, à côté d’elle, ajusta son nœud de cravate d’un geste nerveux.
— Tu es sûr de vouloir entrer par la porte des artistes ? demanda-t-il. Ce soir, tu es une invitée d’honneur.
— Une invitée d’honneur qui n’a jamais cessé d’être une actrice, murmura-t-elle. Je préfère entrer par là où j’ai tant souffert. Ça me rappelle d’où je viens.
Elle poussa la lourde porte de fer, et le couloir étroit les avala. L’air sentait le froid, le maquillage et la sueur des répétitions passées. Sur le mur, les affiches anciennes montaient en couches superposées, toutes ces pièces qu’elle avait jouées pour un public clairsemé, ces soirs où elle avait cru mourir de faim et d’oubli.
Une silhouette sortit de la loge du fond. Étienne, plus mince qu’avant, mais debout. Il s’appuyait sur une canne noire, et son visage portait encore une pâleur de blessé. Quand il la vit, un sourire large fendit sa barbe naissante.
— Camille ! Vous êtes venue. Je savais que vous viendriez.
Elle s’avança, les mains tendues, et il les prit dans les siennes avec une douceur prudente.
— Étienne, vous êtes debout. Vous devriez être couché.
— J’ai passé trop de temps couché. Ce soir, on ouvre. Je voulais voir ça de mes yeux. Vous avez écrit cette pièce pour moi, non ? Pour me donner du travail ?
— J’ai écrit cette pièce pour qu’on se souvienne que notre théâtre peut raconter la vérité autrement qu’en la criant dans la rue.
Trois mois s’étaient écoulés depuis la nuit de Bercy, trois mois de procédures, d’audiences, de confessions. Laroche était en prison, le baron avait tout avoué, et les journaux n’avaient plus parlé que de ça pendant des semaines. Camille avait gardé sa chronique au journal, et à la surprise générale, elle avait trouvé là une voix plus vraie que celle qu’elle avait cherchée toute sa vie sur les planches. Mais écrire des chroniques, cela ne suffisait plus. Alors elle avait écrit une pièce. La première pièce de sa vie, tissée de ce qu’elle avait vu, des mensonges des puissants, de la résistance des faibles.
Julien toussa doucement derrière elle.
— Maître Berthier, dit Étienne en inclinant la tête. La surveillance a bien fonctionné ? Pas d’importuns devant la porte ?
— Le théâtre est gardé, répondit Julien. On ne prend plus de risques. Vous avez assez souffert, Étienne.
Le jeune homme baissa les yeux, et un silence passa entre eux. Il y avait des plaies qui ne se refermaient pas, des nuits d’enlèvement, de coups, de menaces qui resteraient gravées dans ses côtes et dans son souvenir. La pièce racontait une autre histoire, mais c’était la sienne, transfigurée par la fiction.
— La salle est pleine, annonça un régisseur en passant, un trousseau de clés à la main. Le public se presse, Madame Moreau. Écoutez-les.
Camille tendit l’oreille. À travers les murs épais, elle entendait le bourdonnement confus des voix, les rires, les éclats de conversation. Une salle pleine. Elle avait écrit pour cela, elle avait écrit pour eux, mais elle ne se sentait déjà plus de leur côté. Elle était devenue celle qui regarde la scène, qui écoute les mots qu’elle a posés sur le papier.
Ils entrèrent par le côté, au premier rang, dans des fauteuils de velours grenat. Camille tenait à la main un lourd locket d’argent ancien, le portrait de sa mère Hélène Vernet peint en miniature à l’intérieur. Elle l’avait retrouvé chez une vieille femme qui l’avait recueilli après la mort de la cantatrice, une amie de l’ombre qui avait gardé les affaires de celle qui était morte en disgrâce, sans que personne ne réclame un jour ses bijoux.
Julien posa sa main sur la sienne.
— Elle regarde ce soir, dit-il doucement. Je le crois.
Camille serra le locket, puis l’ouvrit et regarda le visage peint de sa mère. Hélène Vernet, la voix d’or, l’actrice qui avait traversé l’Europe une décennie avant sa naissance. Pendant trente ans, Camille avait honte de ce nom. Pendant trente ans, quelqu’un avait volé au passage une partie de la fortune qui aurait dû lui revenir, blanchissant des millions à travers sa lignée, se servant de son nom comme d’un cache-sexe.
Maintenant, la vérité était publique. La chronique qu’elle avait écrite avait été reprise par les plus grands journaux de Paris, puis de Lyon, de Marseille. Des juges enquêtaient encore, la procédure allait durer, et des avocats se disputaient les dépouilles de la fortune Vernet. Mais ce qui lui importait n’était pas dans ces coffres. Ce qui lui importait était entre ses doigts : cette image pâlie d’une femme au regard limpide qui n’avait jamais été assez fière pour exiger son dû.
La cloche sonna. Les lumières baissèrent.
Le rideau se leva sur un décor de quais, de brume et de lanternes. Des ombres s’agitaient, des mariniers parlaient d’une cargaison secrète, des hommes en redingote cachaient des comptes dans des tonneaux de vin. Camille vit les premiers mots qu’elle avait écrits un soir de rage, transfigurés par la lumière, incarnés par des acteurs qui n’étaient pas elle.
Elle se débattit un instant avec une vieille démangeaison, celle qui lui picotait les pieds quand une scène commençait, ce désir de monter sur les planches, de voler la place de l’actrice, de redevenir celle par qui la parole passait. Mais c’était une autre époque, un autre corps, une autre voix. Cette nuit-là, elle n’écoutait plus cette voix-là.
Elle regarda Julien à la dérobée. Il était captivé, sa mâchoire légèrement tombée, les yeux brillants de reflets de scène. À un moment, quand l’héroïne de la pièce révélait la trahison du sénateur avec un tremblement dans la voix, il tourna la tête vers Camille, et un sourire entendu passa entre eux.
À l’entracte, la salle bourdonnait de murmures. On se retournait vers le premier rang, on chuchotait le nom de Moreau. Camille sentait les regards comme des rayons de lumière, mais elle ne se retourna pas.
— Vous ne regrettez pas ? demanda Julien en lui offrant un verre de limonade glacée.
— De ne pas jouer ? Pas ce soir. Ce soir, je suis là où je dois être.
— Et demain ?
— Demain, j’écris. Je crois que j’ai trouvé ma voix, Julien. Pas celle qui crie sur une scène, mais celle qui murmure dans l’oreille du lecteur, qui glisse sous les portes des ministères, qui se faufile dans les cœurs des gens comme le reste du public qui est venu entendre une histoire et qui repartira en voyant les mensonges du monde autrement.
Il hocha la tête, et elle vit qu’il la comprenait.
Ils restèrent sur le trottoir après la fin, tandis que la foule se dispersait dans la nuit fraîche. Des amis du journal vinrent la féliciter, un vieux comédien qu’elle avait connu au Théâtre du Châtelet la serra contre lui en pleurant, l’éditeur que le baron avait corrompu passa sans oser la regarder. Étienne sortit en dernier, appuyé sur sa canne, et s’arrêta devant elle.
— Le théâtre est revenu à la vie, dit-il. Et vous, vous êtes chez vous, non ?
— Je crois que j’ai trouvé ma vraie maison, Étienne. Elle n’est pas dans ces murs. Elle est dans les mots.
Il mit quelques secondes à comprendre, puis il sourit, s’inclina et s’éloigna vers un fiacre qui l’attendait.
Camille et Julien marchèrent en silence jusqu’au pont des Arts. La Seine se roulait dessous, noire et brillante, et les réverbères jetaient des traînées dorées qui tremblaient sur l’eau. Elle portait toujours le locket serré dans son poing, et elle le déposa doucement au creux de l’autre main, l’ouvrant une dernière fois.
— Hélène, murmura-t-elle. Tu voulais que je chante. Je n’ai pas ta voix. Mais j’ai une plume, et il y a des gens qui m’écoutent. Je crois que ça peut suffire.
Elle referma le locket, le remonta à sa chaîne, et le laissa reposer contre son cœur qui battait régulier.
Julien s’arrêta, tourna vers elle un visage qui avait vieilli de quelques mois, de quelques batailles, mais dont les yeux avaient gagné en profondeur.
— Camille, dit-il. J’ai une dernière question à te poser.
Elle rit doucement, reconnaissant la référence à la question qu’il avait promise des semaines plus tôt, celle qu’elle avait éludée parce qu’elle ne savait pas encore si elle méritait une réponse.
— Tu avais promis de la poser. Pose-la donc.
— Veux-tu partager ma vie ? Non pas comme une associée dans une enquête. Non pas comme une alliée dans une guerre. Mais comme celle qui m’accompagnera, quand il n’y aura plus de scandale à débusquer, plus de baron à démasquer. Dans le quotidien. Dans l’ordinaire. Veux-tu m’épouser ?
Camille resta immobile un long moment. Les battements de son cœur ralentirent, s’apaisèrent, puis reprirent une cadence ferme, régulière, presque paisible.
— Je ne sais pas encore tout de ma mère, dit-elle. Je n’ai pas trouvé tous les documents de Caen. Il y a des mystères qui ne seront jamais éclaircis.
— Je sais.
— Et je ne retournerai pas au théâtre. Mes jours sur scène sont terminés.
— Je sais.
— Et je pourrai être détestable, et obstinée, et je passerai des heures à écrire dans un silence que tu devras supporter.
Il sourit, ses yeux brillant plus fort.
— Je sais tout cela. Et pourtant, je te pose encore la question.
Elle regarda la Seine, les reflets dorés, la ville entière qui étincelait autour d’eux comme un théâtre abandonné qui venait de retrouver sa lumière. Paris, cette ville qui l’avait faite et défaite, qui lui avait volé sa mère et qui lui rendait sa vérité.
— Alors oui, dit-elle doucement en prenant sa main. Oui, Julien Berthier. Nous avons traversé trop de nuits sombres pour ne pas nous promettre des jours plus clairs.
Il l’attira contre lui, et elle laissa son front reposer contre son épaule, le locket d’argent chaud entre sa peau et la sienne, comme un battement de cœur supplémentaire, celui d’une femme disparue qui avait enfin retrouvé sa place dans une lignée réparée.
La ville brillait. Le temps avait passé, les plaies s’étaient refermées, les mensonges avaient été déterrés. Et elle n’avait plus peur du jour qui venait.
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