Le Rideau Doré
Lire le chapitre 37: The Final Reckoning
La nuit s’étirait comme un fil tendu à se rompre. Camille sentait encore la vibration des pavés sous ses semelles lorsque Julien poussa la lourde porte de l’étude. Maître Aubry était mort de peur avant même que l’aube ne se lève, et son aveu signé pesait dans la poche intérieure de Camille comme une tumeur brûlante. Elle n’avait pas crié. Elle n’avait même pas tremblé lorsque les trois hommes de Laroche avaient bloqué leur passage au coin de la rue de Bercy. C’était Étienne, blanc comme un linge, qui avait lancé l’échelle de corde dans le vide, et c’était le revolver de Julien, froid et ferme, qui avait fait reculer les ombres.
Ils atteignirent le Palais de Justice à l’heure grise, celle où les concierges balaient encore les feuilles mortes et où les greffiers allument leurs lampes à huile. Camille tenait le registre double contre sa poitrine, les pages encore marquées par l’encre fraîche d’Aubry. Elle avait mal aux doigts d’avoir tenu la plume pendant que Julien dictait, pendant que le vieil avocat, brisé par la perspective de la cellule, déballait tout : les orphelines vendues comme main-d’œuvre, les pensions siphonnées, les propriétés Vernet rachetées sous des noms d’emprunt, et la signature de Laroche en bas de chaque traite.
Le procureur Mathieu n’avait pas encore son café. Il le but froid, les yeux parcourant les documents que Camille déposa sur son bureau comme on poserait des cartes maîtresses. Très loin, dans la rue, une voiture claqua ses portières. Camille retint son souffle. Mais c’était un laitier, et elle se força à respirer.
« Vous vous rendez compte de ce que vous demandez ? dit enfin le procureur. — Je demande que la loi fasse son travail, répondit Camille. Avant que ce registre disparaisse dans une cave du Sénat ou dans la Seine. »
Julien posa au dossier la déposition d’Étienne, sa marque en croix en bas, incertaine mais lourde de vérité. Le procureur les regarda tour à tour, puis il vida son café d’un geste amer et souleva son téléphone.
La garde à vue de Laroche fut ordonnée à onze heures. À midi, le sénateur entra dans le Palais, le col haut, l’air offensé. Camille, debout dans l’antichambre, ne le quitta pas des yeux. Il passa à cinquante centimètres d’elle sans la reconnaître. Elle portait son manteau gris, celui de la modeste, pas celui de la vedette. Le colonel qui l’escortait tenait la convocation pliée. Elle eut envie de sourire, mais Julien lui pressa le bras : pas encore.
C'est à trois heures que le juge rendit sa décision. Pas de caution. Détention provisoire. La salle exhalait un murmure sur lequel Camille flotta comme une barque sans amarres, et le visage de Laroche, enfin, se tourna vers elle. Il la regarda, et il comprit. Sa bouche prononça quelque chose que personne n'entendit, puis il disparut entre deux gendarmes par la porte latérale.
Dans le couloir, Étienne était assis en boule contre le radiateur, le front sur les genoux. Camille lui tendit la main. Il la prit sans dire un mot, les doigts glacés.
Julien s’arrêta devant elle, une enveloppe ouverte à la main. « Une lettre du Baron. Elle a circulé du dépôt à l’instruction. Elle est adressée à toi. »
Camille déchira l’enveloppe. Le papier sentait le cigare éventé. Le Baron, six lignes en pattes de mouche, demandait pardon, avouait tout : les falsifications, les prête-noms, les comptes cachés sous le nom de Vernet. Il mandait à Camille de tout publier, de nettoyer le nom de sa famille, même si le sien, le vieux nom en faillite, devait pourrir au fond d’une geôle. Elle relut le mot trois fois, jusqu’à ce que les lettres dansent.
« Le directeur t’attend », dit Julien.
Elle écrivit la une dans la salle de rédaction vide, les journaux du soir encore humides sur les tables voisines. Sa plume ne demanda aucune inspiration : elle se contenta de précipiter la vérité, page après page. Le titre lui vint d’un seul élan, sans qu’elle réfléchisse : L’Argent des Orphelines. En dessous, elle signa de son nom entier, le sien, celui que sa mère avait porté avant de l’abandonner aux cris d’un berceau.
Quand elle sortit, l’aube recommençait. La place du Palais était déserte. Julien l’attendait près du kiosque à journaux, qui ne contenait pas encore l’édition du matin, pas encore son nom. Il tenait à la main la montre de gousset de son père, qu’elle n’avait jamais vue sans lui.
« Tu as fini ? demanda-t-il.
— C’est sur les presses. — Alors demain matin, tout le monde saura. — Et après-demain ? demanda-t-elle, épuisée jusqu’au creux des os, mais étrangement légère. Qu’est-ce qu’on fait après-demain, quand il n’y a plus de registre à voler et plus de sénateur à débusquer ? »
Il ne répondit pas tout de suite. Il ouvrit la montre, ferma la tête d’or, la lui tendit dans le creux de sa paume.
« On le verra ensemble. »
Elle prit la montre. Elle n’avait plus froid.
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