Lumen Reads

Le Roi du Rail

Lire le chapitre 1: The Ghost Train

La pluie s’était incrustée dans la boue du dépôt comme un reproche. Jack « Spanner » Mullins s’accroupit sous le châssis de la locomotive renversée, les doigts courant sur le métal tordu, écoutant ce que l’acier avait à dire. La chaudière avait cédé, le tender avait basculé dans le fossé, et les roues — Dieu, les roues — étaient enfoncées dans la terre grasse jusqu’aux moyeux, comme un animal mort que personne n’avait encore osé enterrer.

« Alors ? » beugla Foreman Craddock depuis la voie, son parapluie dégoulinant sur ses bottes vernies. « Tu la réparés ou tu l’embrasses ? »

Jack ne leva pas la tête. Craddock était un homme qui posait des questions pour entendre le son de sa propre autorité. Les réponses l’intéressaient rarement.

« La tige de piston est faussée, » dit Jack en se relevant, sa veste graisseuse plaquée contre ses épaules par l’averse. « Le régulateur a été forcé. Quelqu’un l’a poussée trop fort, trop vite, sur des rails qu’elle ne connaissait pas. »

« On ne paie pas pour des diagnoses. On paie pour des réparations. » Craddock cracha un jet de jus de tabac dans la flaque. « À moins que tu n’aies perdu ton don, Spanner. »

Jack ignora l’insulte et contourna la carcasse du tender. C’est là qu’il le vit — un éclat de métal là où il n’aurait pas dû y en avoir. La plaque de blindage du tender avait été déplacée, pas par l’impact, mais par la main. Quelqu’un avait ouvert un logement secret, mal dissimulé sous une couche de cendres et de charbon. Il jeta un œil par-dessus son épaule. Craddock était occupé à crier sur un jeune chauffeur qui avait osé lever les yeux vers lui.

Jack s’accroupit, écarta les débris. Le coffret était en chêne cerclé de fer, pas plus grand qu’un missel, mais lourd d’un poids qui n’avait rien de pieux. Il fit jouer le loquet. À l’intérieur, sous un morceau de feutre, une liasse de billets de banque épaisse comme son poignet, un pistolet de poche à crosse d’ivoire, et — pliée avec un soin maniaque — une carte en peau de daim.

Il ne savait pas lire les cartes, pas vraiment. Les lettres dansaient pour d’autres. Mais il reconnaissait les lignes du pays, les veines de fer qui le traversaient, et là, marquée d’une croix rouge comme une blessure, une ligne qui ne figurait sur aucune carte du chemin de fer officiel.

Une ligne fantôme.

Le sol vibra derrière lui. Trop tard.

« Qu’est-ce que t’as trouvé là, Spanner ? »

Jack se releva lentement, la carte glissée à l’intérieur de sa chemise, le coffret refermé contre sa cuisse. Craddock était à trois pas, son visage bouffi fendu d’un sourire qui n’avait rien de chaleureux.

« Le tender a un double fond, » dit Jack, la voix plate. « Quelqu’un a caché quelque chose. L’accident l’a exposé. »

« Qu’est-ce que c’est ? »

« Des cendres. » Il souleva le coffret d’un geste neutre. « Et un vieux morceau de métal rouillé. Rien qui vaille la peine de salir tes bottes. »

Craddock tendit la main. « Donne. »

Jack ne bougea pas. Leur duel silencieux dura trois secondes. Craddock cligna des yeux le premier.

« Tu me voles, Mullins. » Sa voix monta, s’adressant aux hommes rassemblés autour de la locomotive, une vingtaine de visages fatigués sous la pluie. « Vous voyez tous ! Ce sale petit gamin des taudis, il nous vole ! Après tout ce que cette compagnie a fait pour lui ! »

Jack sentit la colère lui brûler la gorge. Il connaissait ce refrain. On l’avait chanté le jour où on avait embauché son père, jeune homme fort et plein d’espoir, et on l’avait répété le jour où on avait ramené son corps broyé par une locomotive qu’on n’aurait jamais dû lui confier. La compagnie n’avait pas versé un penny à sa mère. Elle avait juste dit « accident », et l’accident avait un prix : celui que la veuve devait payer elle-même.

« Je n’ai rien pris, » dit Jack, chaque mot pesé comme un boulon.

« Alors ouvre ce coffret. Montre-nous ce qu’il y a dedans. »

Le pistolet. Les billets. Il ouvrit le coffret et le retourna en une fraction de seconde, déversant son contenu dans le fossé boueux. Les billets s’éparpillèrent comme des feuilles mortes ; le pistolet s’enfonça dans la vase avec un bruit sourd qui laissa un silence gêné.

Craddock resta suspendu, la bouche entrouverte.

« Des cendres et de la boue, » dit Jack en reposant le coffret vide sur le tender. « T’as failli accuser un honnête mécanicien pour un tas de charbon, Foreman. Le conseil d’administration va aimer ça. »

Il fit un pas, puis s’arrêta. La carte de peau de daim était contre sa poitrine, plus chaude que sa propre peau. Il avait sauvé ce qu’il avait trouvé, mais il avait aussi révélé l’existence d’un trésor à l’homme le plus rancunier du dépôt.

Craddock parla d’une voix douce, presque affectueuse. « T’as raison. Je me suis trompé. » Il sourit. « Je me suis trompé en te croyant capable d’honnêteté, Mullins. T’es viré. »

La pluie redoubla, fouettant les visages. Jack resta immobile, les poings serrés le long du corps.

« Pour quoi ? Pour n’avoir rien volé ? »

« Pour avoir un visage que je n’aime pas. » Craddock fit un pas, baissa la voix. « Et parce que j’ai vu tes yeux quand tu as ouvert ce double fond. T’as trouvé quelque chose. Quelque chose que tu gardes. »

Jack ne nia pas. Ça n’aurait servi à rien.

« Tes affaires. » Craddock fit un geste vers le hangar. « Dans cinq minutes, t’es dehors, et si je te revois dans ce dépôt, je te fais arrêter pour vagabondage. Le pays est plein de vagabonds qui disparaissent sans laisser de trace. »

Jack se dirigea vers le hangar, marchant avec ce qu’il espérait être de la dignité, mais chaque pas dans la boue menaçait de lui arracher un de ses souliers. Derrière lui, Craddock ordonna aux hommes de récupérer le pistolet et les billets, jurant qu’il allait « enquêter ».

Son sac à outils était dans un casier rouillé, trois générations de graisse incrustées dans les planches. Un marteau, des pinces, une clé à molette — tout l’héritage de son père. Il le referma et s’arrêta un instant, un ouvrier sans travail dans un pays qui broyait les hommes sans leur demander leur nom.

Il prit la carte et l’ouvrit à l’abri du regard des curieux. La peau de daim était souple entre ses mains, marquée d’une encre qui commençait à s’estomper. Les lignes s’entrelaçaient : des vallées, des collines, des villages aux noms inconnus. Et cette ligne supplémentaire, droite comme un sabre, qui traversait la campagne sans suivre aucune rivière ni route existante.

Elle était datée de 1838 et signée d’un nom qui fit battre son cœur plus fort.

*Samuel Hartley.*

L’ingénieur qui avait tué son père. L’homme que sa mère maudissait chaque soir en faisant brûler une chandelle de trop — une dépense de luxe que personne ne pouvait se permettre, mais qu’elle jugeait nécessaire pour que le souvenir de son mari reste éveillé dans l’au-delà. Samuel Hartley, exilé en Amérique après le scandale, mort là-bas, disait-on, dans un accident de cheval. Mais c’était un menteur. Ce nom sur cette carte disait le contraire.

Jack replia la carte et la glissa dans sa poche intérieure. Ses outils lui battaient la hanche à chaque pas. La pluie se transforma en crachin, puis en une bruine obstinée qui s’insinuait sous le col de sa chemise comme une plainte.

Derrière lui, les cheminées du dépôt crachaient leur fumée noire dans un ciel de plomb. Devant lui, les rues de Saint Giles s’ouvraient en entonnoir vers les ruelles où il avait grandi, où les maisons se tenaient comme des vieillards édentés, où chaque porte fermée était une porte sur la misère.

Sa mère l’attendait avec son sourire brave et ses mains usées par le travail de lingère. Elle croirait qu’il avait pris un jour de congé, ou qu’on avait réduit la cadence. Elle ne poserait pas de questions, pas tout de suite.

Mais ce soir, il aurait des réponses. Cette carte l’avait choisi, ou bien était-ce le hasard de la violence d’une locomotive qui l’avait jetée dans ses mains ? Peu importait. Ce qui comptait, c’était le poids de ce parchemin contre sa poitrine, et la conviction naissante que Samuel Hartley n’était pas mort, et que quelque part sur cette ligne fantôme, se trouvait la preuve que la mort de son père n’était pas un accident.

Il ne savait pas ce qu’il ferait de cette certitude. Mais il savait que son avenir de mécanicien venait de s’effondrer dans une flaque boueuse, et que la seule chose qui lui restait était un morceau de peau de daim marqué d’une croix rouge.

Aux abords du quartier de Saint Giles, les lampes à gaz commençaient à s’allumer une à une, dessinant des halos pâles dans la brume. Il se retourna. Sur le toit du dépôt, silhouetté contre le ciel sale, se dressait le mât télégraphique de la compagnie, ses fils vibrant d’une vie invisible. Craddock était déjà en train de transmettre la nouvelle de son renvoi, et demain, aucune compagnie ferroviaire de la ville ne voudrait embaucher un homme étiqueté voleur.

Il ne connaissait qu’un homme capable de laver une réputation, un homme qui vivait dans l’ombre et vendait ses services aux désespérés. Un usurier qu’il avait croisé une fois chez sa mère, avec ses mots doux et ses contrats crochés.

Jack resserra son sac sur son épaule et se mit en marche, la carte frottant contre sa peau à chaque mouvement.

La question ne portait plus sur ce qu’il savait. Elle portait sur ce qu’il était prêt à faire pour survivre.