Le Roi du Rail
Lire le chapitre 2: Debt of a Father
La pluie battait les pavés de Goodwin’s Lane quand Jack poussa la porte de sa masure. Une odeur de chou bouilli et de cendre humide lui sauta au visage, familière comme une vieille insulte. Sa mère était assise près du feu mourant, un châle déchiré sur les épaules, les mains serrées sur ses genoux comme si elles retenaient quelque chose d’important.
— Tu es rentré tôt, dit-elle sans lever les yeux.
Jack laissa tomber son sac sur le sol de terre battue. Il sentait encore le regard de Craddock dans son dos, l’humiliation du renvoi public qui lui brûlait la gorge comme de la limaille chaude.
— J’ai perdu ma place à l’atelier.
Elle ne parut pas surprise. Un silence s’allongea, seulement troublé par le sifflement de la pluie qui s’infiltrait par une lézarde du toit. Puis elle plongea la main dans son corsage et en tira un papier froissé, jauni par le temps.
— Le percepteur de M. Griggs est passé, dit-elle d’une voix neutre.
Jack prit le papier. C’était une reconnaissance de dette, datée de huit ans — l’année de la mort de son père. Vingt livres, plus les intérêts. La somme s’élevait maintenant à trente-deux livres et quelques shillings. Sous la signature du prêteur, celle de son père, une croix maladroite car William Mullins ne savait pas écrire.
— Vingt livres ? Pourquoi aurait-il emprunté vingt livres ? Il gagnait bien sa vie à la forge.
Sa mère ferma les yeux. Il vit ses lèvres bouger, comme si elle comptait les mots avant de les laisser sortir.
— Ton père avait une dette d’honneur envers Griggs. Une histoire de pari, dit-elle enfin. Il était sûr de pouvoir rembourser avec sa prime de fin d’année. Mais l’accident est arrivé avant.
L’accident. Le mot qu’ils utilisaient tous les deux pour ne pas dire la vérité : Samuel Hartley, le plus grand ingénieur d’Angleterre, avait exigé des essais de vitesse insensés sur un tronçon non éprouvé. La locomotive de William avait quitté les rails. Son père avait survécu trois jours, les jambes écrasées sous la chaudière, avant que la gangrène ne l’emporte.
Jack replia le papier avec des gestes lents.
— Griggs vient demain pour exiger le paiement, dit sa mère. Il a promis de saisir la maison si nous ne payons pas.
Jack regarda autour de lui. La masure : deux pièces, des murs suintants, un lit de paille qui avait servi à deux générations de Mullins. Elle ne valait pas dix livres, et Griggs le savait.
Il sortit dans la pluie sans un mot.
La boutique de Moses Griggs se trouvait au bout d’une ruelle qui portait le nom flatteur de Commerce Alley. En réalité, c’était un passage obscur où même les rats semblaient marcher sur la pointe des pieds. La devanture était anonyme : une porte en chêne cloutée, un heurtoir en forme de main fermée. Jack souleva le heurtoir et le laissa retomber trois fois.
On ouvrit après un temps qui lui permit de se demander s’il n’aurait pas mieux fait de courir à l’autre bout de l’Angleterre.
Moses Griggs était un petit homme remarquable par son absence totale de traits marquants. Des yeux pâles, des lèvres minces, des mains blanches et molles qui semblaient n’avoir jamais touché une pièce sans la faire disparaître. Il sourit en voyant Jack.
— Monsieur Mullins junior. C’est une… plaisir inattendu. J’ai cru comprendre que votre situation professionnelle venait de changer.
La nouvelle avait donc déjà voyagé. Bien sûr. Craddock avait télégraphié la nouvelle de son renvoi à toute la ligne du nord — un homme noirlisté était un homme dont on parlait, et dont on parlait avec d’autant plus de plaisir qu’il était bon pour l’aumône.
— Ma mère reçoit vos lettres de menaces, dit Jack en posant la dette sur le comptoir.
— Menaces ? Des rappels courtois, je vous prie. Les affaires sont les affaires.
— Les affaires. Vous prêtez de l’argent à un ouvrier qui ne sait pas lire et vous l’envoyez à la faillite quand il meurt sur un chantier. C’est ça, vos affaires ?
Griggs croisa les doigts sur le comptoir. Ses yeux pâles se firent plus étroits.
— Votre père est venu me voir volontairement, jeune Mullins. Je ne l’ai pas traîné ici. Il avait besoin d’argent pour une… folie personnelle. Je lui ai avancé la somme. Qu’il soit mort ensuite, c’est regrettable, mais ce n’est pas une clause de remboursement.
Jack dut serrer les poings pour ne pas attraper le col de l’homme. Le souvenir de son père, réduit à une croix sur un papier, lui nouait l’estomac.
— Je n’ai pas trente livres, dit-il la voix serrée.
— Je sais.
Silence. La pluie tambourinait contre les vitres brouillées de grime. Griggs le regardait comme un pêcheur regarde un poisson qui nage autour de l’hameçon.
— Mais j’ai peut-être une autre solution, poursuivit le prêteur. Une solution qui effacerait la dette, et même qui vous offrirait une petite récompense.
Jack ne dit rien. Les offres de Griggs sentaient toujours la charogne.
— Vous connaissez la ligne de Stoketon, je pense. La nouvelle ligne de Lord Ashworth vers la côte ouest. Des travaux colossaux, des ponts, des tunnels, cinquante miles de rail à poser. Ça avance vite, trop vite. Ashworth économise sur la sécurité, naturellement, comme tous les grands hommes. Mais ce n’est pas ma préoccupation…
Il sortit d’un tiroir une feuille pliée, qu’il ne montra pas.
— J’ai quelques associés dans la construction. Ils aimeraient connaître les plans exacts des structures de soutènement de la ligne, en particulier les piliers du viaduc de Brenton. Des informations assez précises pour savoir où frapper, si vous voyez ce que je veux dire. Vous connaissez le métier. On vous a vu travailler sur les plans à l’atelier.
Jack sentit le sang lui monter au visage.
— Vous voulez me payer pour aller voler des plans de construction de Lord Ashworth, afin que vos « associés » puissent saboter son chantier ?
— Je veux vous donner l’occasion d’effacer la dette de votre père, corrigea Griggs avec une douceur écœurante. Il y a des gens qui tueraient pour cette chance.
Il poussa une feuille blanche et un crayon sur le comptoir.
— Une simple signature.
Jack regarda la feuille. Il pensa à sa mère, assise près du feu mourant, à la dette qui pourrissait la vie de sa famille depuis huit ans. Il pensa à son père, à sa croix maladroite, à quel point la misère savait vous tenir quand on lui donnait le petit doigt. Voler des plans. Saboter un chantier. Pas juste un délit — une trahison envers son propre métier. Des hommes mourraient peut-être dans l’effondrement de ces piliers, précisément calculé pour tuer des ouvriers comme lui, des mécaniciens comme son père.
Et puis il pensa à Craddock, à son sourire gras en le jetant dehors. À Hartley, le nom sur la carte, assez célèbre pour qu’on l’ait cru mort, assez puissant pour avoir tué son père et continuer à vivre.
Il ne prit pas le crayon.
— Je ne vole pas pour vous, Griggs.
L’homme soupira, presque avec regret.
— Dommage. Votre mère aimera sûrement habiter chez des cousins. Ou peut-être sous un pont, si les cousins refusent.
Jack sentit un tiraillement dans sa poitrine, une envie de céder qui lui brûlait la gorge. Il avait tenu trop longtemps pour se laisser briser maintenant. Il fit volte-face et marcha vers la porte.
— Réfléchissez, lança Griggs. La proposition tiendra jusqu’à la fin de la semaine. Après, je passe à autre chose, et la dette sera recouverte par la saisie de votre taudis.
La porte claqua.
Jack s’arrêta dans la rue, la pluie fouettant son visage. La colère et la honte se mélangeaient en lui dans une boue épaisse. Il avait refusé, il avait fait ce qu’il fallait, mais ça ne payait pas les dettes de sa mère. La fierté ne mettait pas de pain sur la table, c’était une leçon qu’il avait apprise jeune.
Il laissa la pluie le tremper pendant une minute entière, laissant la froideur lui laver un peu du feu en lui. Puis quelque chose dans sa poche lui rappela sa présence : les bords rigides de la carte de cuir, enroulée dans un chiffon. Il l’avait presque oubliée.
Il la sortit machinalement, bien qu’elle fût humide à présent. Elle semblait n’avoir pas souffert ; le cuir épais repoussait l’eau. Dans la lumière sale de la ruelle, il distingua de nouveau la signature élégante de Samuel Hartley, et les lignes du tracé fantôme qui traversait la vallée de Stoketon.
Un mot lui revint en mémoire, prononcé par Griggs quelques minutes plus tôt : Stoketon.
La ligne que Hartley avait dessinée huit ans avant la construction de Lord Ashworth passait par le même vallon. Coïncidence ? Ou bien Hartley avait-il tracé un chemin que d’autres exploitaient maintenant à sa place ?
Il remit la carte dans sa poche et tourna le dos à Commerce Alley. Une chose le titillait depuis qu’il avait refusé Griggs - une idée encore informe, une possibilité. Si Lord Ashworth construisait sur des plans volés à Hartley, il y avait peut-être une manière de retourner cette information contre lui. Mais cela demandait une confirmation.
La pluie redoubla alors qu’il se mit en marche vers le cœur de la ville, vers l’unique personne qu’il osait encore appeler un ami : Andrew, ancien arpenteur de l’atelier, qui savait lire une carte et ne posait pas trop de questions.
Il y avait une chose que la carte ne lui avait pas dite : comment elle avait atterri dans une locomotive accidentée, dans un coffre à outils, tagué par la main d’un homme mort dont le nom aurait dû effrayer quiconque le prononçait. Jack Mullins ne connaissait pas grand-chose, mais il connaissait les machines suffisamment pour savoir qu’une voie de chemin de fer n’existait pas simplement parce qu’elle était dessinée.
Elle existait si quelqu’un était prêt à la construire.
Et lui, Jack Mullins, venait de comprendre qu’il n’avait plus rien à perdre. C’était exactement le genre d’homme qui construit les chemins de fer — ou qui les vole.