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Le Roi du Rail

Lire le chapitre 5: The Widow's Locket

La planche céda sous ses pieds avec un craquement sec, presque poli, comme si elle avait attendu ce moment précis. Jack bascula, ses doigts griffant l’air à la recherche d’une poutre qui n’existait plus. Le monde tourna, un tourbillon de ciel gris et de pierres mouillées, puis sa main trouva une traverse de fer plantée dans le pilier voisin. Sa paume brûla, la chair s’ouvrant sous le métal tranchant, mais il tint.

En dessous, les deux tonnes de charge oscillèrent, le harnais de chaînes gémissant comme une bête prise au piège. L’un des ouvriers cria, recula. L’ingénieur Mayhew sortit son carnet et nota quelque chose, la plume glissant sur la page avec une indifférence que Jack reconnut aussitôt. C’était le geste d’un homme qui avait déjà écrit le verdict avant l’enquête.

« Le bois n’a pas tenu, » annonça Mayhew sans lever les yeux. « Je l’avais dit. Le bois trempé, c’est de la superstition de chantier. »

Jack se laissa glisser le long du pilier, atterrit sur le sol boueux. Sa main saignait, mais ce n’était rien à côté de la rage qui lui montait au visage. Il regarda le support qu’il avait inspecté quatre jours plus tôt. Les entailles étaient nettes, à peine visibles sous le vernis sombre du goudron. Un travail fin. Un travail d’ingénieur qui savait exactement où frapper pour que la rupture semble naturelle.

« Vous avez saboté mon soutien, » dit Jack, assez fort pour que les dix ouvriers présents l’entendent.

Mayhew referma son carnet avec un claquement sec. Un sourire mince, presque maternel.

« Le bois pourri se fend tout seul, Mullins. C’est le risque de recruter des gens de la rue sans références. » Il se tourna vers les ouvriers. « Que quelqu’un conduise ce bonhomme au bureau du comté. On signalera une négligence grave. »

Jack voulut répondre, mais un ouvrier plus âgé, celui qui lui avait parlé du treuil la veille, lui saisit le bras.

« Viens, gamin, » murmura-t-il. « On connaît tous la chanson. Le carnet d’un ingénieur pèse plus lourd que la vérité d’un contremaître. »

Il avait raison. Jack le savait déjà. À Leeds, le tribunal avait tranché en faveur de Hartley lorsqu’un cadre de locomotive s’était brisé sur une ligne qu’il avait signée, tuant trois hommes. Le témoignage d’un mécanicien n’avait jamais pesé une once. L’argent parlait. Les titres parlaient. Et Jack Mullins n’avait ni l’un ni l’autre.

Deux jours plus tard, il était dehors, ses affaires dans un sac de toile, la pluie de novembre dégoulinant de la visière de sa casquette. Le bureau du comté avait « pris acte » du rapport. Le nom de Jack Mullins circulait maintenant dans les télégraphes qui reliaient les chantiers du Yorkshire aux agences d’embauche de Manchester. Le réseau de la honte était aussi rapide que celui des locomotives.

Marie Wheeler habitait à la lisière du bourg, dans une maison de pierre aux fenêtres mal jointes. La chandelle qui brûlait dans la cuisine jetait une lumière jaune sur le visage creusé d’une femme d’une trentaine d’années qui en paraissait quarante-cinq. Elle tenait un nourrisson sur un bras, l’autre main serrant le bras d’une petite fille aux nattes rousses.

« Vous êtes l’ami de Tom ? » demanda-t-elle sans grande conviction.

Un ami. Tom Wheeler avait été l’un des trois ouvriers que Jack commandait sur le chantier. Mais Tom était mort samedi dernier, pas en tombant du pont, mais en tombant d’un échafaudage que Mayhew avait déplacé pour « accélérer le travail. » Un accident. Encore un accident.

La notice nécrologique que tenait Marie avait été imprimée aux frais du chantier, une formalité pour éviter une enquête. Elle ne disait pas que Tom avait été payé deux shillings par semaine, moins que le tarif de l’usine, et que Mayhew avait déduit le prix du bois qu’il prétendait avoir gaspillé.

« Je travaillais avec lui, » dit Jack. Il sortit de sa poche la bourse de cuir qu’il gardait glissée contre sa poitrine depuis le Matin Étoile. Celle d’avant. Une partie des billets de la Bank of England qu’il avait extirpés du coffre avant de laisser Craddock y trouver sa poudre et son plomb.

Il posa vingt livres sur la table en bois brut. Marie Wheeler regarda l’argent, puis Jack, puis de nouveau l’argent. Ses doigts tremblaient.

« C’est de l’argent du chantier, » dit-elle, sa voix se brisant au milieu de la phrase. « Vous l’avez volé. »

« C’est de l’argent que Mayhew vous doit, » répondit Jack. « Et que d’autres vous devront encore. Prenez-le. Il y a de quoi tenir un an si vous êtes prudente. »

Marie recula d’un pas, le nourrisson se mit à pleurer. La petite fille serra la jupe de sa mère.

« Tom disait que vous étiez bizarre, » souffla Marie. « Il disait que vous parliez seul, que vous regardiez les plans comme si c’était des lettres d’amour. »

Jack força un sourire. Il savait que les ouvriers décrivaient son obsession pour le parchemin de Hartley comme de la folie. Ce n’était pas faux. La carte ne quittait jamais sa chemise, même pour dormir.

« Nous avions tous nos manies, » dit-il. Sans réfléchir, son regard balaya la pièce. Sur la cheminée, dans une boîte en bois de cèdre qui contenait le peu qui restait de la vie de Tom Wheeler, se trouvait un médaillon en laiton terni, grand comme une pièce de deux pence.

Jack le prit avant de pouvoir se retenir. Le fermoir céda sous son pouce, révélant un portrait miniature d’une femme aux cheveux noirs, probablement la défunte épouse de Tom. Mais à l’intérieur du couvercle, quelqu’un avait gravé une inscription minuscule, à peine lisible sans une loupe :

*Et si la ligne traverse la vallée d’os, le fer chante le nom de l’homme. — S.H.*

Jack sentit son sang se glacer. S.H. Samuel Hartley. Il tira la carte de sa chemise, la déplia sur la table. Marie ouvrit la bouche pour protester, mais se tut lorsqu’elle vit l’expression sur son visage.

Il compara l’inscription du médaillon avec l’annotation que Hartley avait apposée au crayon dans le coin de la carte, près de la variante de viaduc à Brenton. La main était la même. Le « H » à la courbe brisée, comme une charnière qui céderait. La même.

« Gravure de la même main, » dit Jack à voix basse.

Marie se pencha par-dessus la table, le bébé toujours dans les bras. Son regard passa de l’inscription à la carte, puis au visage de Jack.

« Tom était un simple charpentier, » dit-elle lentement. « Mais trois semaines avant sa mort, il est rentré un soir avec ce médaillon. Il m’a dit qu’il l’avait trouvé dans le ballast, le long de l’ancien tracé de Hartley, près de Stoketon. Il croyait que c’était de l’or, voulait le vendre au fondeur du village. » Elle soupira. « Le fondeur a dit que ce n’était que du laiton, mais que la gravure était étrange, comme si elle avait été faite à la hâte. »

Jack referma le médaillon, sentit le poids du métal dans sa paume. Ce n’était pas un cadeau du hasard. Hartley avait laissé des indices. Pour qui ? Pour l’homme qui chercherait sa ligne ? Pour celui qui aurait voulu la vendre à son ennemi ?

« Je vous le laisse, » dit Marie. « Tom ne voulait pas de ce genre de chose. Lui revenait de là-bas avec la peur dans le ventre. » Elle marqua une pause. « Il disait que ce n’était pas des terrassiers qui étaient enterrés sous ce viaduc. Il disait que certains corps y reposaient sans nom. Sans sépulture. »

Jack regarda la carte. La vallée d’os. Le nom que l’inscription donnait à l’endroit où passait la ligne de Hartley.

Il rangea le médaillon dans la poche intérieure de sa veste, contre la carte. Deux fragments d’un même puzzle. Et quelque part, quelqu’un cherchait encore les deux.