Le Roi du Rail
Lire le chapitre 6: The Borrowed Name
La pluie s’était arrêtée, mais la boue collait encore aux roues de la diligence quand Jack en descendit à Bletchworth. Il portait le nom de son frère mort depuis quatre ans - Thomas Mullins, mécanicien, sans dossier, sans dette, sans réputation à défendre. Thomas n’avait jamais eu de génie pour les machines, mais il avait eu la bonne idée de mourir sans enfants. Et maintenant, Jack lui empruntait sa vie.
L’atelier ferroviaire se dressait au bout d’une rue pavée de travers, ses portes ouvertes sur une chaudière en réparation. Jack s’essuya les mains sur sa veste - pas trop propre, pas trop sale - et entra comme si la place lui appartenait depuis toujours.
Le contremaître, un homme trapu au visage rougeaud, le dévisagea par-dessus son registre épais. Il s’appelait Paxton, et de la manière dont il parlait, on voyait qu’il savait compter les heures et les sous mieux que les mots.
« Mécanicien ? demanda-t-il.
- C’est ce que j’suis. Dix ans sur les chaudières de Manchester, plus les lignes du Sud-Ouest. »
Mentir demandait ce rythme-là, aucune hésitation dans le débit, chaque détail planté comme un rivet. Thomas avait effectivement travaillé sur les lignes du Sud-Ouest ; c’est là-bas qu’il s’était tué en poussant un wagon qui n’aurait jamais dû bouger.
Le mot de Jack sur Manchester lui resta dans la gorge comme un caillou, mais Paxton ne demanda rien de plus.
« On a besoin d’un homme pour la locomotive n°7. La soupape la fuit, et le précédent qui s’en occupait a pris l’air après l’affaire du débiteur. Le mécanicien en chef exige un homme solide. »
Jack acquiesça, prit l’outillage qu’on lui tendit, et se dirigea vers la locomotive. Il n’eut pas besoin de vingt secondes pour comprendre le problème : une garniture usée, montée à l’envers par un homme pressé. Il régla la soupape, resserra la tige de distribution et nettoya la purge d’air comprimé. Mécanique fine, précise, presque dentaire. Il adorait ça - cette sensation de rendre une vie à un monstre de fer et de vapeur.
Mais dans son dos, les murs de l’atelier lui rappelaient autre chose. Chaque visage était une possible accusation. Le nom de Thomas était propre - mais pour combien de temps ?
Paxton revint vers lui à la fin du crépuscule.
« Bien. T’es engagé. Salaire hebdomadaire : deux livres, plus la prime de conduite. Prends ton logement chez Mme Darrow, rue du Foulon. Elle loge les mécaniciens, tu trouveras un lit, et la soupe est chaude si t’arrives avant neuf heures. »
Jack hocha la tête, prit l’argent d’avance qu’on lui tendait. Une livre et demie, retenue pour le logement. Il avait déjà calculé : avec vingt livres mises de côté, moins ce qu’il avait donné à Marie Wheeler, il pouvait tenir six semaines. Mais ce qu’il n’avait pas prévu, c’est ce qu’il découvrit le lendemain matin.
Il travaillait sur le tender de la n°4 quand un homme à l’étoile d’argent s’approcha du dépôt. Le shérif de Bletchworth - Jack le reconnut à la ceinture de cuir et à la démarche d’un homme qui compte les portes de sa prison chaque matin. L’homme s’arrêta devant le registre de Paxton et posa une affiche sur le bois.
« Un homme du nom de Mullins opère dans ce secteur, dit-il. Thomas Mullins, ancien mécanicien. Il a vendu à Manchester, il y a trois ans, un stock de cuivre volé à un marchand de Waterloo. Le marchand est mort sans réclamer, mais sa veuve a retrouvé sa trace. Elle demande une arrestation. »
Le sang de Jack se figea. Trois ans - cela correspondait, avant la mort de son frère. Thomas avait peut-être fait autre chose que pousser des wagons dans sa vie. Et maintenant, la dette le rattrapait.
Paxton jeta un coup d’œil à l’affiche, puis à Jack, qui s’était baissé sous le tender, invisible de l’extérieur.
« Mullins ? demanda le contremaître, sur un ton faux. J’ai un gars qui vient de s’engager, mais il s’appelle Mullins. »
Jack ferma les yeux. Dans un geste de survie, il rampa sous la locomotive, passa entre les roues, sortit par l’autre côté. L’atelier avait plusieurs sorties ; il connaissait celle qui menait aux buanderies de Mme Darrow. Mais le shérif, lui aussi, connaissait les angles morts.
Il accéléra, traversa une cour pavée, bouscula un apprenti qui portait un seau de fonte. Le shérif cria quelque chose dans son dos, puis Jack entendit le bruit des bottes sur les pavés. Il bifurqua vers la gare marchande, franchit un canal sur une poutre étroite qui servait aux manœuvres des wagons. Derrière lui, le shérif jura mais ne le suivit pas, trop lourd pour semblable équilibre.
Jack courut jusqu’à ce que ses poumons brûlent, puis tourna sous un hangar à marchandises de la ligne de marchandises désaffectée. Il resta là, à moitié caché par un enchevêtrement de traverses, le souffle court. Personne n’avait suivi sur l’étroite passerelle. Mais la rumeur, maintenant, lui collait à la peau.
Thomas Mullins, voleur de cuivre. Thomas Mullins, frère mort - pas si mort, en réalité. Le nom qu’il avait emprunté l’avait trahi, comme tout ce qui portait la marque de sa famille.
Il songea, un instant, à retourner à l’atelier pour s’expliquer. Mais l’air de Bletchworth sentait la prison. Une arrestation de plus serait dans les journaux du comté ; la mention de son vrai nom, s’ils le confondaient, le ramènerait droit à la fosse de l’exécution de son père, au chantier de Mayhew, au nombre de dettes qu’il avait fuies.
Il sortit du hangar pendant la nuit, marcha en direction opposée au centre de la ville. Mais le nom de « Thomas Mullins » - lui aussi rattaché à un vol - le collait désormais. Pire : il savait que le shérif enverrait un rapport à la compagnie ferroviaire de Stoketon. Si Ashworth, Hartley ou Mayhew lisaient ce rapport, ils sauraient qu’un homme du nom de Mullins était déjà passé. Une seule connexion suffirait.
Il arriva à une gare de triage abandonnée, à l’extrémité est de Bletchworth. Une vieille grue à charbon rouillée se dressait contre le ciel. Et là, par-dessus le grincement d’une porte de machinerie qui battait au vent, il entendit des voix.
« - … un grand bail de terrain. Les plans d’Ashworth incluent le passage par la vallée de Stoketon, et des bandes de terre ont déjà été achetées au nom de la Société du Charbon du Nord.
- Qui paie ?
- Un certain Hartley. Mais l’argent vient de trois sources différentes. J’ai vu les registres à Sheffield. »
Jack se figea.
Hartley. Le nom de l’ingénieur maudit revenait de lui-même, tremblant dans la pénombre comme une odeur d’huile chaude. Il se rapprocha, collé à l’ombre d’un wagon dont les roues étaient depuis longtemps ensevelies dans le gravier. Deux hommes discutaient : l’un tenait une lanterne, l’autre une caisse à outils. Ils étaient trop occupés pour le voir.
« Le bail couvre jusqu’au tombeau de Brenton, disait l’un. On parle d’un passage sous les sépultures. Mais Hartley a exigé qu’on n’en parle que sous ses ordres. Cette ligne reste secrète tant que les investisseurs ne montent pas le capital.
- Et les morts ?
- On dit qu’il y en a déjà eu, dans l’ancienne tentative. Des ouvriers inhumés sans même être déclarés. La nouvelle ligne, eux, prendra soin d’effacer les traces. »
Jack sentit le poids du médaillon dans sa poche. L’inscription de Hartley, la « vallée des ossements » - c’était le tombeau de Brenton. Hartley savait que ses propres travaux avaient enterré des hommes sans procès, et il comptait bien recommencer.
La lanterne clignota. L’un des hommes sortit une barre de fer, puis les deux disparurent dans un bâtiment de briques aveugles à l’autre bout du triage. Il ne restait que le vent et le grincement de la porte.
Jack resta immobile, adossé à la roue rouillée du wagon. Il avait fui l’atelier avec l’argent d’un frère mort, l’outillage d’un contremaître qu’il ne reverrait plus, et un nom qui commençait à se froisser comme un papier usé.
Mais il savait, à présent, que la vallée de Stoketon contenait un secret plus grand que ses propres dettes. Et si Hartley cachait des morts, alors le médaillon était plus qu’une relique - c’était une clé.
Il s’engagea sur la route du nord, sous une pluie fine qui recommençait à tomber. Il avait besoin d’un vrai nom, d’un vrai travail, et d’un endroit où personne ne lirait de registre.