Le Sceau de la République
Lire le chapitre 12: A Cell in the Conciergerie
L’air de la cellule était lourd, chargé d’humidité et d’ammoniac. Célie s’était adossée au mur de pierre, les bras serrés autour d’elle, les genoux remontés contre la poitrine. Le sceau glissait contre sa peau, caché dans la couture intérieure de son corsage, là où elle l’avait glissé avant que les gendarmes ne la fouillent sommairement. Elle avait eu peur qu’ils ne fussent plus minutieux. Mais ils avaient été pressés, grossiers, occupés à la traiter de conspiratrice et de fille de rien. La fouille avait été rapide, un geste mécanique, et le sceau était demeuré là, telle une braise contre sa chair.
La cellule était une ancienne salle de garde réaménagée à la hâte. Elle contenait une douzaine de femmes, entassées sur des paillasses de fortune. La paille était humide et infestée. Les murs suintaient. Certaines prisonnières dormaient d’un sommeil agité, d’autres, assises en cercle, parlaient à voix basse. Une vieille femme, le visage labouré de rides profondes, se tricotait un bas avec une régularité mécanique. Une autre, plus jeune, pleurait en silence, la tête entre les mains. Personne ne semblait remarquer la nouvelle venue.
Célie ferma les yeux. Elle pensait à l’atelier, à Jean, au petit matin où les coups avaient retenti. Les coups sourds de la police, le bois qui cède, les cris. Elle avait réussi à lui murmurer la phrase avant qu’ils ne la séparent. *Chêne et citron.* S’il comprenait. S’il osait. Mais pouvait-elle compter sur un apprenti de seize ans à peine, qui tremblait devant les gendarmes et qui connaissait apparemment la cadence du signal des policiers ? Un frisson la parcourut, qui n’avait rien à voir avec le froid.
— Vous êtes nouvelle.
La voix provenait du côté gauche. Une femme d’une cinquantaine d’années, le visage maigre mais vif, les yeux sombres, s’était approchée sans que Célie l’entende. Elle s’assit à côté d’elle, à même la paille, en faisant craquer ses genoux.
— Je m’appelle Marie-Jeanne. On m’a amenée ici la semaine dernière. Marchande de poisson, j’ai dit à quelqu’un qui ne le fallait pas que le pain était plus cher que le sang des aristocrates. Une plaisanterie maladroite. Voilà, je suis là pour refroidir mes humeurs.
Célie lui jeta un regard prudent. Dans ce lieu, la bienveillance pouvait être un piège.
— Célie. Graveuse sur cuivre. Fausses pièces.
Marie-Jeanne hocha la tête, comme si la nature du délit importait peu.
— Vous avez du talent, alors. Moi, tout ce que je sais faire, c’est vider des carpes.
Il y eut un petit silence. Autour d’elles, la rumeur des voix était sourde, comme assourdie par la pierre.
— C’est la première fois que vous entrez dans cette prison ?
Célie tressaillit. Elle n’avait jamais été arrêtée de sa vie. Elle avait toujours vécu dans l’ombre, prudente, discrète. Et pourtant, la question réveilla une mémoire plus ancienne, celle des leçons de sa mère : *Mes paroles doivent être aussi neutres que mon visage.*
— Oui. Première fois.
Marie-Jeanne se pencha plus près. Son haleine sentait le chou et la terre.
— Alors, écoutez-moi, ma fille. Ici, les murs ont des langues. Une femme, une ancienne blanchisseuse de la cour, elle est toujours assise là-bas, près du seau. Elle a l’air de dormir, la plupart du temps. Mais c’est une espionne. Elle a déjà envoyé trois personnes à la guillotine en répétant ce qu’elles disaient entre elles. Elle travaille pour la Commission.
Célie suivit des yeux le regard de la poissonnière. La femme en question était lovée sur une paillasse à moitié vide, enveloppée dans un châle élimé. Elle paraissait avoir soixante ans, le visage couturé, les mains abîmées. Ses yeux étaient fermés. Elle semblait inoffensive. Et c’était précisément ce qui la rendait dangereuse.
— Elle était blanchisseuse à Versailles, précisa Marie-Jeanne. Elle connaissait les linges de la reine et de toutes les dames de la cour. Puis elle a été arrêtée en 93, pour avoir été au service de la famille Capet. Et au lieu de l’envoyer à la guillotine, on lui a fait une offre. Depuis, elle passe son temps ici, à écouter.
Célie serra un peu plus fort le pli de son corsage contre le sceau. Une blanchisseuse de Versailles. Il était possible qu’elle eût vu passer les chemises de la marquise de Montrond. Il était possible qu’elle pût reconnaître le motif de chêne et de citronnier s’il venait à être exposé.
— Elle a vu beaucoup de choses, dit-elle à voix basse.
— Elle a vu et elle a répété. C’est une sangsue. On ne sait jamais si elle dort ou si elle tend l’oreille. Autour d’elle, les détenues se taisent.
Célie observa la vieille femme encore un moment. Les mains de celle-ci étaient posées sur son ventre, les doigts entrelacés. Respiration lente. Mais quelque chose dans la courbe de son cou trahissait une tension. Célie avait appris à repérer les faux-semblants dans les ateliers de gravure, où la concurrence se cachait souvent derrière des sourires. Elle en était sûre : la blanchisseuse ne dormait pas.
Elle décida de changer de sujet.
— Que faut-il faire ici pour survivre ? demanda-t-elle.
— Rien. Ou pas grand-chose. Manger quand on vous apporte la soupe, même si elle est infâme. Boire au goutte-à-goutte, parce que l’eau est rare. Et surtout, ne jamais parler de ce que vous avez été, de ce que vous avez fait, de ce que vous avez vu. Ici, la parole est un couteau. On peut la retourner.
Un autre silence. La rumeur des voix autour d’elles avait baissé d’un cran. Quelqu’un toussa dans un coin. Une femme gémit dans son sommeil.
Célie laissa passer un moment, comme pour peser les conseils de Marie-Jeanne, puis s’aventura :
— Vous devez être au courant de ce qui se dit sur les procès.
Marie-Jeanne la regarda d’un air entendu.
— Ils commencent bientôt. Les tribunaux révolutionnaires siègent deux fois par semaine, en ce moment. Ils sont pressés. Ils ont une liste de suspects à juger. Parfois, ils les appellent sans prévenir, et ils leur donnent un avocat commis d’office qui n’a jamais ouvert le dossier. C’est une formalité. La condamnation est déjà écrite d’avance.
Un poids s’abattit sur la poitrine de Célie. Elle avait pensé qu’on l’interrogerait sur les faux passeports, qu’on lui demanderait des noms, et qu’elle pourrait négocier. Mais si on la conduisait directement au tribunal, sans instruction, sans avocat digne de ce nom…
— Et s’il n’y a pas de preuves ? demanda-t-elle.
— Les preuves, répondit Marie-Jeanne avec un sourire amer, elles sont inventées quand il le faut.
Célie regarda ses mains. Elles étaient pâles, marquées par le travail. Elle revit la goupille de la presse, les feuilles humides, la lampe à huile. Et le sceau, toujours là, contre sa poitrine.
— Vous connaissez quelqu’un qui a été jugé ? hasarda-t-elle.
— Tout le monde ici connaît quelqu’un qui a été jugé. La moitié de ces femmes ont vu leur mari, leur fils ou leur père monter sur la charrette. Les autres ont vu leurs maîtresses, leurs employeurs, leurs amis. Il n’y a pas une paillasse ici qui ne soit marquée par une exécution ou par une escapade manquée.
Marie-Jeanne resta silencieuse un instant, puis se pencha encore davantage, presque à murmurer dans l’oreille de Célie :
— On dit que vous avez travaillé dans l’atelier de Garnier-Petit.
Célie eut un sursaut intérieur, mais parvint à garder un visage neutre.
— C’est ce qu’on vous a dit ?
— L’une des gardiennes l’a répété. Elle avait entendu fureter les gendarmes dans l’annexe, après votre arrestation. Ils cherchaient une liste de noms, paraît-il. Une liste qui aurait été cachée dans l’atelier.
Le sang de Célie se glaça. La liste. Elle l’avait brûlée, ne conservant que le sceau. Mais Garnier-Petit en avait-il gardé une copie ? Il était prudent, méthodique, et il n’avait pas survécu aussi longtemps en étant négligent. S’il avait laissé traîner des documents…
— Ils n’ont rien trouvé, dit-elle d’une voix qui se voulait assurée.
Marie-Jeanne haussa les épaules.
— Peu importe. Dans cette prison, on peut vous condamner aussi bien pour ce que vous n’avez pas fait que pour ce que vous avez fait. La blanchisseuse, là-bas, elle a déjà envoyé à la mort une femme qui n’avait pas dit un mot, simplement parce qu’elle avait été vue en train de pleurer sous un portrait du roi. Ce qui compte, ce n’est pas la vérité. C’est ce que l’on peut faire dire à votre visage.
La vieille femme, à ce moment précis, tourna légèrement la tête. Ses yeux s’ouvrirent à demi, une fraction de seconde, et rencontrèrent ceux de Célie. Puis ils se refermèrent, comme si rien ne s’était passé. Mais dans ce regard éclair, Célie avait lu une acuité parfaite. Cette femme avait tout entendu.
Elle détourna la tête.
— Comment fait-on pour savoir qui est digne de confiance ? murmura-t-elle.
Marie-Jeanne lui tapota le bras, amicalement.
— On ne le sait jamais. C’est le plus dur. Ici, la confiance est un pari. On peut tout miser et tout perdre. Mais parfois, c’est le seul moyen d’avoir un allié.
Elle se leva, époussetant la paille de sa jupe.
— La soupe arrive dans une heure. Essayez d’en prendre une bonne cuillère, même si elle est dégoûtante. Il faut garder des forces.
Elle partit rejoindre le petit cercle de femmes qui parlaient à voix basse près de la fenêtre haute. Célie resta seule, adossée contre le mur humide.
Elle glissa discrètement la main sous son corsage. Ses doigts effleurèrent le sceau. Le motif se dessina sous son pouce, le chêne robuste et le citronnier flexibles, entrelacés. Elle se souvint de la phrase de son père, prononcée des années auparavant dans la bouche de la baronne : *Le citronnier est patient, le chêne est immobile. Mais tous deux sont enracinés.* Le citronnier plie, le chêne résiste. Et la branche de citronnier féconde, dit-on, le bois du chêne.
La blanchisseuse, là-bas, ne dormait pas. Célie en était sûre. Si Marie-Jeanne savait qu’elle avait travaillé chez Garnier-Petit, la vieille femme le savait elle aussi. Tout ce qu’elle dirait serait rapporté.
Que pouvait-on cacher dans cette cellule ? Tout était faible : les murs étaient en pierre, les barreaux de la fenêtre étaient épais, et toutes les paroles étaient des fuites. Il ne lui restait que le sceau, tapi dans son corsage, et la phrase murmurée à Jean, dans l’espoir fragile qu’il saurait la transmettre.
La nuit allait tomber. Les ombres s’étendaient sur la paillasse, sur les femmes épuisées, sur la vieille blanchisseuse qui feignait de dormir. Et dans le silence qui montait, Célie entendit dans le couloir des pas lourds qui s’arrêtaient devant la porte.
Elle retint sa respiration.
La serrure tourna.
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