Le Sceau de la République
Lire le chapitre 13: The Trial
La lumière du jour n’avait pas encore atteint les fenêtres hautes de la salle d’audience lorsque deux gardes vinrent la chercher. Célie reconnut le pas lourd dans le couloir, ce même pas qui s’était arrêté devant sa cellule la veille, comme une bête qui flaire avant de mordre. Elle se leva sans un mot, les poignets tendus, et laissa les liens de chanvre mordre sa peau.
La salle du Tribunal révolutionnaire sentait l’encaustique et la peur. Les bancs de bois étaient presque vides — quelques citoyens curieux, deux sans-culottes au regard vide, un scribe qui mâchait un cure-dent. Au fond, trois juges en chapeau à plumes tricolores étaient assis derrière une table de chêne massif. Celui du centre, un homme au visage bouffi et aux petits yeux porcins, lisait un dossier sans lever la tête.
L’accusateur public se tenait debout, les mains croisées derrière le dos. Il avait la quarantaine, un menton en galoche et des tempes déjà grises. Il la toisa comme on toise une marchandise avariée.
« Citoyenne Célie Laurent, épouse de fait de l’émigré Chastenay, » commença-t-il d’une voix plate, « vous êtes accusée d’avoir fabriqué et distribué de faux passeports à des ennemis de la République. La perquisition de l’atelier Garnier-Petit a révélé des outils de gravure et une presse portative dont vous aviez l’usage. Des témoins vous ont vue entrer et sortir de cet atelier à des heures indues. Qu’avez-vous à répondre ? »
Célie garda le silence un instant. Elle sentait le poids du sceau contre sa poitrine, sous le corsage, une petite boursouflure d’argent et d’acier qui battait avec son cœur. Si on la fouillait ici, devant eux, tout serait fini.
« Je réponds que je suis républicaine, » dit-elle enfin. Sa voix était claire, presque trop claire dans la salle vide. « Je réponds que la République a besoin de toutes ses filles, et que celle qui se tient devant vous n’a jamais pris les armes contre elle. »
Le juge bouffi leva les yeux. Il avait des cernes violets et un tic à la paupière gauche.
« La République n’a pas besoin de faussaires, citoyenne. Elle a besoin de citoyens qui obéissent. »
« J’obéis, » dit Célie. « J’obéis à la loi qui punit les traîtres. J’obéis à la loi qui protège le peuple. Mais je voudrais vous demander, citoyen juge — une femme qui aide un père à fuir la guillotine, est-ce une ennemie de la République, ou une ennemie de la Terreur ? »
Un murmure parcourut le banc des juges. L’accusateur public se raidit.
« Nous ne sommes pas ici pour discuter de philosophie, citoyenne. Nous sommes ici pour établir un fait. »
« Le fait est simple, » reprit Célie. « Je suis pauvre. Je couds. Je vends des rubans. Je n’ai jamais mis les pieds dans cet atelier avant qu’on m’y arrête. Si quelqu’un vous a dit le contraire, citoyen accusateur, c’est un menteur. »
Le procureur sourit d’un sourire gris. « Les témoins sont formels. Une femme blonde, portant une robe grise à col monté, a été vue trois fois cette semaine-là. »
« Paris est plein de femmes blondes en robe grise. »
« Celle-ci avait un accent du Midi. »
Célie sentit le piège se refermer. Elle avait travaillé si dur à gommer son accent, à parler comme une Parisienne, à avaler les voyelles ouvertes de son enfance. Mais sous la pression, une syllabe avait pu lui échapper, chez le boulanger, chez la fruitière, chez le gardien qui l’avait arrêtée.
« Je suis née à Lyon, » dit-elle. « J’ai été élevée à Lyon. Si j’ai un accent, c’est celui de la Saône, pas du Midi. »
Le juge bouffi consulta une note. Il plissa les yeux.
« Votre acte de naissance indique que vous êtes née à Montpellier. »
Le silence se fit total. Célie n’avait pas prévu cela. Ses faux papiers, fournis par l’atelier de Garnier-Petit, indiquaient Montpellier — un choix arbitraire pour brouiller les pistes. Mais Montpellier, c’était le Midi. Et un contrôleur zélé avait dû vérifier les registres de la ville, trouver un acte à son nom — ou pire, ne pas en trouver.
Elle respira profondément. Le sceau pesait contre son sternum.
« Montpellier, c’est une ville de commerce, » dit-elle lentement. « J’ai été placée en nourrice à Lyon quand j’avais deux ans. Commerçants, vous comprenez — les parents partent, l’enfant reste. J’ai grandi avec l’accent lyonnais. Mais mon acte de naissance est bien de Montpellier. »
Elle savait que c’était un mensonge bancal, trop de précision, trop de détails inventés à la volée. Mais elle n’avait pas le choix.
Le procureur la fixa. Il avait dû sentir le mensonge comme un chien sent le gibier. Mais il n’avait pas de preuve. Pas encore.
« Quoi qu’il en soit, » dit-il, « votre présence dans l’atelier est avérée. Votre complicité dans la fabrication de faux passeports est plausible. Nous pourrions vous envoyer devant le tribunal correctionnel dès aujourd’hui. »
Célie savait ce que cela signifiait. Le tribunal correctionnel, c’était la guillotine en attente. Pas de procès, pas d’avocat, pas d’appel. Une heure de délibération, une condamnation, et le chariot qui attendait dans la cour.
Il fallait qu’elle prenne le risque.
« Je voudrais parler seul à seul avec vous, citoyen accusateur, » dit-elle. « J’ai des informations. Des informations qui pourraient intéresser la République. »
Le juge bouffi fronça les sourcils. Le procureur parut intrigué.
« Vous avez des informations ? »
« Oui. Des noms. Des adresses. Des projets. » Elle laissa planer le silence. « Je suis républicaine, citoyens. Je vous l’ai dit. Et une républicaine ne laisse pas les ennemis du peuple tranquillement comploter dans l’ombre. »
Le procureur échangea un regard avec le juge. Quelque chose passa entre eux, un accord tacite. L’audience était publique ; mais ce que Célie proposait appartenait aux antichambres.
« L’audience est suspendue, » dit le juge bouffi. « La citoyenne sera reconduite dans sa cellule. Le tribunal se réunira à nouveau dans huit jours. »
Les gardes la saisirent par les bras et la firent pivoter. Tandis qu’elle sortait, elle croisa le regard du scribe — un homme maigre aux doigts tachés d’encre qui n’avait pas cessé de griffonner pendant toute l’audience. Il lui adressa un signe de tête, infime, presque imperceptible.
Qui était-il ? Un agent du Comité de sûreté générale, un informateur, un simple curieux ? Elle n’en savait rien. Mais elle venait d’acheter huit jours.
Huit jours pour faire quoi, exactement ?
Dans sa cellule, elle s’assit sur le bat-flanc et retira le sceau de son corset. Il était tiède de sa chaleur, poli par des années de contact avec la peau de sa mère, puis la sienne. Elle le fit tourner entre ses doigts. Le chêne, ciselé dans la pierre rouge, semblait la regarder.
Elle aurait besoin d’un plan. Elle aurait besoin d’alliés. Et surtout, elle aurait besoin de faire parvenir un message à Jean — si Jean était encore libre, si Jean n’avait pas été arrêté en sortant de la Conciergerie, si Jean était toujours en vie.
Elle n’avait que huit jours.
Mais avant de penser à Jean, il lui fallait survivre aux prochaines heures. La prisonnière du matin — celle qui prétendait avoir été blanchisseuse à la Cour — s’approcha de la grille.
« Alors ? » demanda-t-elle, la voix mielleuse. « Comment ça s’est passé ? »
Célie la regarda. La femme avait un visage inoffensif, des yeux gris-bleu, un fichu propre. Elle ressemblait à une tante, une marraine, une voisine gentille. Mais Célie avait appris à se méfier des visages inoffensifs.
« Ils m’ont posé des questions, » dit-elle évasivement. « Je leur ai répondu. »
« Et ils t’ont laissée repartir ? »
« Pour le moment. » Célie referma la main sur le sceau et le glissa sous sa paillasse. « Pour le moment. »
Derrière la porte, des pas. Pas lourds, pas ceux des gardes. Des pas légers, pressés. La porte s’ouvrit sur un homme en habit noir, un greffier qu’elle n’avait pas vu auparavant.
« Citoyenne Laurent, » dit-il. « Le citoyen accusateur vous fait savoir que, si vos informations s’avèrent exactes, votre collaboration pourrait être récompensée. »
Il marqua une pause.
« Il vous demande également si vous avez un moyen de les prouver. Des documents, des lettres, des cachets. »
Célie sentit son sang se glacer. Des cachets. Il était venu pour le sceau.
La prisonnière du matin la regardait, attentive, trop attentive. Le greffier attendait, les mains croisées dans le dos.
« Je n’ai rien sur moi, » dit Célie. « Mais j’ai une mémoire. C’est tout ce que j’ai jamais eu. »
Le greffier sourit d’un sourire mince. « Mémoire ou pas, citoyenne, il vous faudra des preuves. Et vous n’avez que huit jours pour les trouver. »
Il sortit. La porte claqua. Le verrou tourna.
Célie resta immobile sur le bat-flanc, le sceau brûlant sous la paillasse, la prisonnière qui l’observait sans ciller, et pour la première fois depuis son arrestation, elle sentit le vrai visage de la peur.
Ils ne voulaient pas seulement son exécution. Ils voulaient ce qu’elle portait.
Et ils savaient qu’elle l’avait.
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