Le Sceau de la République
Lire le chapitre 14: The Informant's Game
Il fallait les nommer. Célie le savait maintenant, dans le froid de sa cellule, tandis que les pas du greffier s'éloignaient dans le couloir. Le tribunal ne se contenterait pas de ses promesses. Ils voulaient des cachets, des preuves tangibles de sa prétendue loyauté, et elle n'avait que huit jours pour transformer une forfaiture en jeu de dupes.
La prisonnière de la cellule voisine — la femme qui s'était présentée comme une ancienne blanchisseuse de la cour, une certaine Victoire — frappa doucement contre le mur de pierre. Deux coups, une pause, deux coups. Le signal convenu depuis la veille, lorsque Célie avait feint de s'évanouir pour mieux observer les allées et venues. Victoire avait approché son visage du guichet, murmuré des mots de réconfort, proposé son aide. Trop empressée, trop précise dans ses questions sur le motif du chêne et du citronnier.
Célie s'accroupit près du mur.
— Tu es réveillée ? demanda Victoire.
— Les rats ne dorment pas, répondit Célie.
Un silence. Puis :
— Le greffier t'a demandé les cachets. Je l'ai entendu de ma cellule.
Bien sûr qu'elle l'avait entendu. La Conciergerie était une caisse de résonance où chaque mot rebondissait contre les pierres humides. Célie s'était méfiée dès le premier jour, quand Victoire avait récité les noms des gardiens avec une familiarité qui trahissait autre chose qu'une simple détention.
— Il m'en faut quinze, dit Célie en baissant la voix. Des cachets de familles nobles de la région lyonnaise. Le tribunal veut vérifier ma bonne foi.
— Quinze ? C'est beaucoup.
— C'est ce que j'ai promis. Huit jours pour livrer une liste de noms et les empreintes correspondantes. Si je livre tout, j'ai ma grâce.
Le mensonge glissa entre ses lèvres avec une facilité qui l'effraya. Lyon. Elle avait dit Lyon lors de son audience, et maintenant elle y était née, y avait grandi, y avait servi comme gouvernante chez les nobles dont elle dénoncerait les cachets.
La voix de Victoire se fit plus insistante :
— Et tu connais de tels cachets ? Tu les as vus ?
— Je les ai eus entre les mains. Des années de service. Je peux les reproduire de mémoire, mais il me faut des outils. Un scalpel, de l'encre, du papier. Le greffier m'a promis du matériel, mais je ne lui fais pas confiance.
— Et tu me fais confiance, à moi ?
Célie ferma les yeux. C'était le moment. Elle devait paraître vulnérable, désespérée, prête à tout.
— Je préfère traiter avec une prisonnière qu'avec un geôlier, dit-elle. Tu connais les gardiens. Tu peux passer des messages. Si tu m'aides à fabriquer ces cachets, je te donnerai une part de la récompense. Une fois dehors.
Le rire de Victoire fut sec, sans joie.
— Une part. Comme on partage un pain dans la cour.
— Comme on partage un secret.
Nouveau silence. Célie retint son souffle. Les pas dans le couloir s'arrêtèrent. Elle compta jusqu'à dix avant de les entendre repartir.
— Je peux t'obtenir de l'encre et du papier, dit finalement Victoire. Le gardien du matin me doit une faveur. Mais il faut que tu me donnes quelque chose en échange. Une preuve de bonne volonté.
— Quoi donc ?
— Le nom d'un premier aristocrate. Celui que tu dénonceras. Dis-moi qui, et je transmets au tribunal que tu coopères.
Le piège était habile. Si Célie donnait un nom réel, elle trahissait un innocent. Si elle en inventait un, et que Victoire était bien une espionne, le tribunal découvrirait le mensonge en vérifiant les registres.
Mais Célie avait passé son enfance à écouter son père parler des familles ruinées par la Révolution. Des noms oubliés, des lignées disparues, des domaines confisqués. De vieux nobles morts en émigration, dont les descendants ne revendiqueraient jamais rien.
— La marquise de Valencay, murmura-t-elle. Claire de Valencay. Elle vit cachée dans le Marais sous une fausse identité. Elle tient encore un cercle royaliste.
Le nom était faux, mais pas invraisemblable. Le château de Valencay avait été confisqué, la famille dispersée. Personne ne pourrait vérifier l'existence d'une Claire de Valencay à Paris sans croiser le vide. Et si le tribunal envoyait quelqu'un chercher, il perdrait du temps, un temps précieux que Célie pourrait utiliser.
Victoire répéta le nom, le mémorisant.
— La marquise de Valencay. Je transmets ce soir même.
— Et mon matériel ? Il me faut aussi des morceaux de bois pour les manches. Du tilleul, de préférence.
— Le gardien te les fera passer dans la soupe demain. Mais cache-les bien. Si on les trouve...
— On les trouvera pas.
Célie se releva, les genoux endoloris. Sa robe était encore humide de l'humidité de la cellule, l'air épais de salpêtre. Le sceau restait caché dans son corset, coincé entre les baleines, la surface de métal froid contre sa peau.
Quand Victoire s'éloigna de son côté du mur, Célie compta cent pas en silence avant de se pencher vers le guichet de sa porte. Le corridor était vide. Près de la porte, un rat grignotait une croûte de pain oubliée.
Elle avait besoin de Jean. Le message codé — "chêne et citron" — avait été donné à l'apprenti avant leur séparation. S'il avait atteint Garnier-Petit, le réseau saurait qu'elle était vivante. Mais rien ne garantissait que la nouvelle lui reviendrait.
Le pain du soir arriva comme toujours, une miche grise et dure posée sur un plateau de fer par la main gantée d'un garde qui ne la regardait même pas. Célie brisa la croûte, chercha des yeux une poche de papier, des mots griffonnés. Rien.
Elle cassa le pain en deux, puis en quatre. À la deuxième bouchée, ses dents rencontrèrent quelque chose de dur. Elle cracha dans sa paume : un petit morceau de papier plié en quatre, à peine plus grand qu'un ongle.
Elle le déplia avec des mains tremblantes. Une seule ligne, écrite d'une écriture heurtée, pressée :
*"Le greffier est à toi. Il cherche le même homme que nous. — J"*
Jean. Jean avait trouvé un moyen. Mais greffier ? Quel greffier ? Celui qui l'avait interrogée ? L'homme au visage étroit qui avait noté ses réponses avec une méticulosité suspecte ? S'il cherchait le même homme — mais quel homme ?
Célie froissa le papier, le porta à sa bouche, le mâcha et l'avala. Le goût de l'encre resta sur sa langue.
La journée suivante passa dans une attente fiévreuse. Victoire ne frappa pas au mur. Les gardes firent leur ronde sans la regarder. Célie compta les heures, les pas, les ombres qui traversaient le jour au travers de la petite fenêtre haute.
Le pain du soir arriva. Cette fois, elle le brisa avec précaution, le pétrit entre ses doigts avant de le porter à sa bouche. Une seconde note, plus longue, écrite au crayon sur un lambeau de papier d'emballage :
*"Transfert demain à l'aube vers le tribunal. Deux gardes. Le canal est possible. Un ami sera là, au Pont au Change, avec un panier de pêcheur. Il portera une écharpe verte. Va vers lui quand tu seras dehors. Le chêne t'attend près de l'eau."*
Le chêne. L'arbre de son sceau. Jean n'avait pas oublié.
Célie cacha la note dans sa manche, sous le tissu, contre sa peau. Elle sentit le métal du sceau contre son sternum, comme une seconde pulsation. Demain à l'aube. Deux gardes. Un transfert organisé à la hâte pour un interrogatoire supplémentaire — ou pour une exécution anticipée si Victoire avait rapporté un nom inventé et que le tribunal avait découvert la supercherie.
Elle passa la nuit éveillée, écoutant les bruits du couloir, le souffle des prisonniers, le cri lointain d'une détenue qu'on emmenait vers un destin inconnu.
Quand l'aube grisa la fenêtre, elle était prête. Le sceau bien caché. Les jambes faibles mais le cœur battant à toute volée.
Deux gardes vinrent la chercher. Ils ne dirent rien, lui passèrent les menottes dans le dos et la poussèrent dans le couloir. Victoire la regarda passer par le guichet de sa cellule. Ses yeux ne souriaient pas.
Au moment de franchir la porte de la Conciergerie, Célie sentit le regard de la prisonnière dans son dos comme une lame entre les omoplates.
Le ciel au-dessus de Paris était gris et froid. La Seine brillait. Le Pont au Change se dessinait au loin.
Et sur le pont, un homme en écharpe verte tenait un panier de pêcheur.
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