Le Sceau de la République
Lire le chapitre 17: The Laundress's Tale
L'air de la Force était plus lourd que celui de la Conciergerie. Moins de pierre, plus de sueur. Célie comptait les jours en allant et venant dans sa cellule étroite, cinq pas dans un sens, cinq pas dans l'autre. Le gardien qui lui apportait sa soupe ne la regardait jamais. Personne ne la regardait. Elle n'était plus personne, pas même une conspiratrice — juste un numéro sur un registre, une femme sans nom qui avait perdu son identité au fond de la Seine.
C'est la laveuse qui la trouva le troisième soir. Une femme trapue, les mains rougies par l'eau de lessive, qui poussait un panier de linge dans le couloir. Elle s'arrêta devant la porte de Célie, sembla hésiter, puis dit à voix basse :
— Vous êtes celle qu'on a ramenée du Pont au Change ?
Célie ne répondit pas. La prudence lui avait appris à se taire. Mais la femme ne semblait pas attendre de réponse. Elle jeta un coup d'œil par-dessus son épaule, puis s'accroupit près de la serrure.
— Je m'appelle Marie. Je lave le linge des prisonniers. Et il y a quelqu'un qui m'a dit de vous chercher.
— Qui ? souffla Célie.
— Un homme avec un foulard vert. Il a payé cher pour que je vous trouve. Mais il ne savait pas que vous étiez ici. Tout le monde vous croyait sur la route de la frontière.
Célie sentit son cœur battre plus vite. Jean ? Ou l'inconnu du Pont ? Elle ne savait plus qui espérer, qui craindre.
— Je ne connais personne avec un foulard vert, mentit-elle.
— Ça ne fait rien, dit Marie. Il m'a donné une description. Et puis, ce n'est pas lui qui m'a donné la vraie raison de venir vous parler.
Elle sortit un morceau de savon de sa poche et fit semblant de frotter le barreau de la porte. Une autre garde passait au bout du couloir ; Marie attendit qu'elle disparaisse.
— Je connais votre cachet, dit-elle. Celui qui est tombé dans l'eau.
Célie tressaillit. Comment cette femme pouvait-elle savoir ? La scène du Pont au Change lui revint : le heurt, les mains qui la saisissaient, le petit objet d'argent qui glissait de son corsage et tombait dans l'eau grise. Victoire avait crié. Personne n'avait plongé pour le rattraper. À cet instant, Célie avait senti quelque chose mourir en elle — pas seulement l'espoir de s'échapper, mais un lien plus ancien, plus profond.
— Il était à une dame que je connaissais bien, continua Marie, la voix plus bas encore. Une dame de la noblesse, mais pas comme les autres. Elle vivait rue du Bac, dans une maison qui sentait le cuir et l'encre.
Célie saisit les barreaux. Sa mère n'avait jamais vécu rue du Bac.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez.
— Vous mentez mal, dit Marie avec un petit rire triste. C'est un talent rare que de bien mentir. Votre mère, elle, savait.
Le mot résonna comme un coup dans le ventre de Célie.
— Comment...
— J'étais sa bonne, dit Marie. Pas la laveuse comme aujourd'hui. Dans ce temps-là, j'étais la femme de chambre de Mme de Rohan-Guéménée. Nous étions de la même région, elle me faisait confiance.
Célie recula d'un pas. Le nom lui était familier — un nom de la haute noblesse, certes, mais pas le sien. Pas celui de sa mère.
— Vous vous trompez de famille, dit-elle. Ma mère était une marchande de soie. Rue Saint-Denis. Veuve à trente ans.
Marie hocha lentement la tête.
— C'est elle qui vous a appris à porter ce mensonge. Elle savait que c'était votre meilleure protection.
— Ma mère était une honnête... commença Célie, mais les mots moururent dans sa gorge. Quelle mère honnête apprend à sa fille à se faire appeler Célie Barbeau, la fille d'une marchande de lyon, quand on porte du sang de Rohan dans les veines ?
— Elle a utilisé ce cachet pour sauver ses enfants, dit Marie. Deux enfants, un garçon et une fille. Le garçon, elle l'a fait passer pour mort après qu'il eut été arrêté en 93. Elle a fabriqué de faux certificats, de fausses lettres de créance, tout avec ce petit objet d'argent. FIDES ET VITA. La foi et la vie. Elle disait que c'était son seul testament.
Célie ferma les yeux. La devise — elle l'avait entendue des centaines de fois de la bouche de sa mère, qui la murmurait en priant, qui la brodait en secret dans l'ourlet d'une robe. Fides et vita. Foi et vie. Elle l'avait toujours crue l'invention d'une marchande dévote.
— Elle a sauvé ses enfants, continua Marie. Le garçon est parti en Angleterre, je crois. Mais la fille...
Elle s'interrompit. Une autre détenue, plus loin dans le couloir, se mit à tousser. Marie attendit que le silence revienne.
— La fille, elle l'a donnée. Elle l'a confiée à une famille de la rue Saint-Denis, pour qu'elle grandisse dans la simplicité, loin des listes de la Terreur. Une marchande de soie veuve, une femme sans histoire. Vous êtes cette fille, mademoiselle. Et votre mère est morte en pensant vous avoir sauvée.
Célie sentit les larmes monter, mais elle les refoula. Ce n'était pas le moment de pleurer. Sa tête tournait. Toute sa vie, elle avait porté un nom qui n'était pas le sien, une histoire qui n'était pas la sienne — et maintenant, dans cette prison fétide, une femme qu'elle ne connaissait pas venait de défaire le tissu de son existence.
— Le cachet a un jumeau, dit Marie tout à trac.
Célie ouvrit les yeux.
— Un jumeau ?
— Votre mère l'avait fait fondre en deux exemplaires. Deux frères d'argent, comme elle disait. Le premier portait l'inscription qu'elle gardait toujours sur elle. Le second...
Marie sortit de sous sa jupe un petit objet enveloppé dans un linge. Elle le déposa entre deux barreaux. Célie s'en saisit avec des doigts tremblants. C'était un cachet, presque identique au sien — la même base plate, le même anneau usé par les années. Mais au lieu de l'aigle qui ornait la possession de sa mère, celui-ci portait un lys finement gravé.
— Le second cachet, elle l'a donné à une autre fille. Une orpheline qu'elle avait recueillie, élevée comme sa propre enfant. Pour la protéger, pour qu'elle ne soit jamais oubliée, jamais sans identité. Cette fille, elle l'a aimée comme sa fille aussi.
Célie regarda le cachet, hypnotisée. Une sœur. Elle avait une sœur, quelque part dans ce Paris qui hurlait et coupait des têtes.
— Où est-elle ? demanda-t-elle d'une voix rauque.
Marie hésita, puis dit :
— Elle vit ici, à Paris. Elle a épousé un homme de la Révolution. Un député, je crois. Elle est en sécurité — plus que vous ne l'êtes jamais.
Célie serra le cachet dans sa main. La colère monta, brève et amère. Sa mère l'avait donnée, elle — la première née — à des étrangers, et avait gardé l'autre, l'orpheline, sous son aile. Pourquoi ? Quelle logique y avait-il dans ce geste ?
Comme si elle lisait ses pensées, Marie ajouta :
— Vous étiez la plus forte. Elle le disait toujours. C'est pour ça qu'elle vous a confiée aux marchands, pour que vous appreniez à survivre dans le monde. L'autre, elle devait la protéger davantage. Elle était plus fragile.
Célie ne savait pas si elle devait pleurer ou rire. Le soleil du matin filtrait par la haute fenêtre de la cellule, dessinant un rectangle d'or pâle sur le sol. Au loin, un canon tonna — la République était en ordre, les armées se battaient aux frontières, et quelque part, une femme dont elle partageait le sang se réveillait dans un lit sûr, auprès d'un mari révolutionnaire.
— Elle sait ? demanda Célie. À mon sujet ?
— Non, dit Marie. Votre mère est morte avant de pouvoir tout lui dire. Mais elle sait qu'elle a une sœur quelque part. Elle la cherche depuis deux ans.
La porte du couloir s'ouvrit. Des pas martelés approchèrent. Marie se releva brusquement et reprit son panier.
— Je reviendrai demain, dit-elle rapidement. Avec le linge. Nous trouverons une solution. Vous ne mourrez pas ici, je le jure.
Elle disparut avant que Célie ait pu répondre. La prisonnière resta seule, le cachet au lys serré contre sa poitrine — si semblable à celui qui dormait au fond de la Seine, si différent dans ce qu'il promettait.
Une sœur. Une alliée possible. Quelque part dans ce Paris affamé et sanglant, fragment d'un passé que sa mère avait voulu lui cacher, se trouvait peut-être sa seule chance de salut.
Mais ce fut en silence, entre les murs de la Force, que Célie Barbeau — ou quelle que fût son nom véritable — comprit une vérité plus troublante. Si sa mère avait donné son cachet jumeau à une autre fille, alors qui avait hérité du nom qu'elle croyait être le sien ? Et si quelqu'un d'autre, quelque part, se faisait appeler Rohan-Guéménée ?
Marie avait dit que sa sœur la cherchait. Mais peut-être — plus dangereux encore — la cherchait-elle pour une autre raison.
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