Le Sceau de la République
Lire le chapitre 27: The Spy Returns
Le chariot bringuebalait sur les ornières, et chaque cahot faisait tinter les reliquaires comme un carillon funèbre. Célie tenait son rosaire serré contre sa poitrine, les perles de bois usées par des doigts qui n'étaient pas les siens. Autour d'elle, les autres « sœurs » — des femmes de la maison Duplay qui n'avaient jamais prononcé de vœux — somnolaient sous leurs voiles. Le cocher, un homme au visage tailladé par la petite vérole, fouettait ses chevaux sans se soucier de la cargaison sacrée qu'il transportait.
« Sœur Marie-Agathe, vous êtes bien pâle. »
Célie sursauta. La religieuse à sa gauche, une véritable supérieure du couvent des Carmes qui avait échappé de justesse aux massacres de Septembre, la dévisageait avec une sollicitude que Célie trouvait presque insupportable.
« Les reliques du bienheureux... », murmura Célie en désignant le coffre à ses pieds. « Elles pèsent sur mon âme. »
La supérieure hocha la tête, satisfaite de cette explication pieuse. Célie baissa les yeux sur sa fausse robe de bure, les doigts crispés sur le livre de prières posé sur ses genoux. À l'intérieur de la couverture, elle avait cousu une poche de toile fine. Et dans cette poche, le sceau.
Le sceau de son père. Le sceau de la République, forgé dans le secret d'une nuit de 1790, lorsque son père avait compris que la vieille noblesse devait se fondre ou périr. Elle en connaissait chaque gravure par cœur : les faisceaux, le bonnet, les lettres entrelacées. Un objet qui aurait dû être détruit, déclaré perdu, oublié. Mais elle l'avait gardé, ce sceau, comme on garde une dernière monnaie contre la famine.
Le château de la Roche-Guyon se profila enfin entre les arbres dépouillés de l'automne. Ses tours médiévales juraient avec les ailes classiques ajoutées un siècle plus tôt. Le convoi s'arrêta dans la cour d'honneur, et Célie descendit du chariot en s'aidant du bras du cocher. Ses jambes tremblaient. Cela faisait trois jours qu'elle ne mangeait presque rien, vivant de pain sec et d'eau bénite.
« Mes sœurs, soyez les bienvenues », dit un homme en noir qui les attendait au bas des marches. Il avait une voix de notable et des mains blanches de clerc, mais ses yeux étaient ceux d'un homme qui a vu la guillotine de près. « Je suis le citoyen Billaud, régisseur de la comtesse. Elle est absente, mais elle m'a chargé de vous recevoir dignement. Les objets sacrés seront entreposés dans la chapelle, en attendant de meilleurs jours. »
Célie s'inclina avec les autres sœurs. La comtesse de La Roche-Guyon était une émigrée qui n'aurait jamais dû laisser ses biens entre les mains d'un inconnu. Mais Célie n'était pas là pour la comtesse. Elle était là pour le clerc.
Le dîner fut frugal. Billaud plaça les sœurs autour d'une longue table de chêne et fit servir un potage aux légumes racines, accompagné d'un pain grisâtre qui rappelait celui de Paris. Célie mangea sans goût, écoutant la conversation des autres religieuses avec une attention distraite.
« Le citoyen Billaud travaille pour le comité de surveillance d'Évreux, n'est-ce pas ? » demanda-t-elle entre deux cuillerées.
Billaud la regarda avec un intérêt soudain. « On vous a bien renseignée, ma sœur. Je tiens les registres des arrestations et des libérations pour le district. Une tâche ingrate mais nécessaire. »
« Le district a-t-il connu des affaires... délicates ? »
« Toutes les affaires sont délicates, ma sœur. » Billaud sourit, et Célie vit dans ce sourire quelque chose qui ressemblait à une morsure. « Même les affaires de famille. »
Elle baissa les yeux, sentant le poids du sceau contre sa poitrine.
Le couvre-feu du château sonna à neuf heures. Les sœurs furent conduites à leurs cellules — d'anciennes chambres de domestiques au troisième étage, sous les combles. Célie attendit que les pas de la supérieure s'éloignent dans le couloir avant de se glisser hors de son lit.
Elle connaissait le plan du château. Son père l'avait dessiné pour elle avant sa mort, une carte à l'encre délavée où il avait marqué d'une croix le bureau du régisseur. Le clerc qui tenait les registres — un homme nommé Perrin, un ami de son père — devait y avoir laissé la liste. La liste des noms.
Célie descendit l'escalier de service en tenant sa robe de nuit relevée. Le château dormait, ou feignait de dormir. Dans la grande galerie, les portraits des La Roche-Guyon la regardaient passer, leurs visages poudrés figés dans l'arrogance d'un siècle mort. Elle atteignit le bureau au rez-de-chaussée et poussa la porte.
La pièce sentait l'encre et le papier humide. Des registres s'empilaient sur les étagères, des liasses de lettres classées par date, des carnets de comptes reliés en basane. Célie commença à fouiller les cartons du fond, là où Perrin rangeait les documents les plus anciens. Ses doigts effleuraient les feuilles, cherchant une écriture qu'elle connaissait.
Et puis elle la trouva. Une liste de dix-sept noms, sur un papier froissé, cachée entre les pages d'un registre de baptêmes. Des noms de prêtres réfractaires, de nobles cachés, de citoyens qui avaient aidé des ennemis de la République à fuir. Le nom de son père n'y figurait pas. Il était déjà mort. Mais le nom de Rose y figurait, écrit d'une main pressée, au crayon, en marge.
Célie replia la liste et la glissa dans sa manche.
« Vous ne devriez pas être ici, citoyenne. »
La voix venait de derrière elle. Célie se retourna, et son sang se glaça.
L'homme se tenait dans l'encadrement de la porte, un pistolet à la main. Il était vêtu comme un domestique, en veste brune et culottes de toile, mais son visage était celui du prisonnier qu'elle avait vu dans la cour de la Force, celui qui l'avait regardée de travers le jour de l'exécution de son père. Le visage d'un mouchard.
« Vous êtes la femme qui jouait les saintes nitouches dans la cellule de des Moulins », dit-il avec un sourire mauvais. « J'ai mis du temps à vous retrouver. Vous changez bien de costume, ma sœur. D'abord la comtesse, ensuite la religieuse. »
Célie recula vers la fenêtre. Derrière elle, les vitres donnaient sur une cour où s'entassaient des fagots de bois. L'homme s'avança, refermant la porte d'un coup de pied.
« Donnez-moi ce que vous avez pris », dit-il. « Le papier. Et le sceau. Je sais que vous l'avez. »
« Je ne sais pas de quoi vous parlez. »
« Ne me prenez pas pour un imbécile. » Il leva le pistolet, le canon braqué sur le visage de Célie. « Je vous ai vue au père Lachaise, le jour où l'on enterrait votre père. Vous aviez le sceau contre vous, je l'ai vu briller sous votre robe. Et moi, je sais ce que ce sceau contient. »
Célie sentit son cœur s'arrêter puis repartir, plus vite, comme une roue qui prend de la vitesse avant de se briser.
« Il ne contient rien », dit-elle. « C'est un sceau. Une pièce de métal. »
« Une pièce de métal avec un compartiment secret », dit l'homme. « Je connais un homme qui donne cher pour ce genre de pièce. Un homme qui voudrait beaucoup voir disparaître la preuve que la République porte un mensonge gravé dans son cœur. »
Il fit un pas de plus. Célie sentit le rebord de la fenêtre contre ses reins.
« Le toit est là-haut », dit-elle. « L'escalier est derrière vous. »
« Et vous ? Vous êtes ici, n'est-ce pas ? »
Il rit, et ce rire était la chose la plus détestable que Célie eût jamais entendue. Un rire de triomphe, d'un homme qui croit avoir gagné.
« Monte », dit-il en désignant l'escalier de service d'un coup de pistolet. « Nous allons trouver un endroit tranquille pour discuter. Et vous allez me donner le sceau, et la liste, et toute l'histoire de votre famille de traîtres. Ensuite, nous verrons ce que le tribunal fera de vous. »
Célie obéit. Elle commença à monter l'escalier étroit, les jambes lourdes, le sceau contre sa poitrine comme un cœur de métal. Elle pouvait sentir la présence de l'homme derrière elle, le canon du pistolet à quelques centimètres de sa nuque.
Au troisième étage, au lieu de continuer vers les cellules, elle poussa une porte qui donnait sur un escalier plus raide, un escalier de bois qui grimpait vers les combles. Elle avait vu cet escalier sur le plan de son père. Il menait au grenier où la comtesse entreposait ses vieux meubles, ses tableaux, ses malles. Un lieu plein de cachettes et de recoins sombres.
« Qu'est-ce que vous faites ? » demanda l'homme.
« Vous avez dit que vous vouliez un endroit tranquille », répondit Célie. « Le grenier est tranquille. Personne n'y monte jamais. »
Elle continua à grimper, et l'homme la suivit, et quand elle arriva en haut, quand elle poussa la porte du grenier, quand elle sentit l'odeur de poussière et de bois oublié, elle sut que c'était là que tout se déciderait.
Le grenier était immense, rempli de fantômes en toile cirée et d'ombres qui semblaient danser à la lumière des lucarnes. Elle s'enfonça entre les malles, cherchant un espace où elle pourrait se retourner, où elle pourrait se défendre.
Derrière elle, la porte se referma. Le bruit du verrou cliqueta. Et la voix de l'homme résonna dans l'obscurité poussiéreuse.
« Maintenant, donnez-moi le sceau. Ou je vous jure que vous ne verrez jamais la lumière du jour. »
Célie posa la main sur sa poitrine, sentant le métal froid sous ses doigts à travers la bure. Elle pensa à Rose. Elle pensa à Louise et Jacques. Elle pensa à la liste des noms dans sa manche, qui devait arriver à destination.
Et elle sourit dans l'obscurité, parce qu'elle savait quelque chose que l'homme ne savait pas.
Elle avait déjà survécu à la guillotine. Elle avait survécu aux prisons de la Terreur. Elle avait survécu à la mort de tout ce qu'elle aimait.
Elle pouvait survivre à un mouchard dans un grenier.
« Le sceau », répéta-t-elle, sa voix à peine audible dans la pénombre. « Vous voulez le sceau. »
Elle commença à tirer le livre de prières de sa robe.
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