Le Sceau de la République
Lire le chapitre 29: The Farmer's Aid
La lumière du matin entrait par une fenêtre basse, sale, où le givre dessinait des étoiles pâles sur le verre. Célie ouvrit les yeux sur un plafond de poutres noircies par la fumée, un drap de chanvre rugueux contre sa joue, et une odeur de pommes, de cendre et de lait caillé qui n'appartenait à aucun lieu qu'elle connaissait.
Elle essaya de bouger. La douleur lui coupa le souffle—côtes, épaule, crâne. Elle se souvenait du choc, du verre qui éclatait, de l'homme qui basculait en arrière dans le vide avec un cri qui s'était arrêté trop tôt. Puis rien. La chute. Le toit de l'orphelinat. Le pavé. Non—le prieuré. La tour. Elle avait traversé la fenêtre de l'atelier, entraînant avec elle la mort de l'espion.
Mais elle ne savait pas où étaient son corps et son propre sang.
Une femme entra dans la pièce, un bol de bouillon fumant entre les mains. Elle était large, grisonnante, les mains crevassées et l'air d'avoir enterré trois maris sans que ça ne lui enlève son appétit.
— Vous êtes réveillée. Bon. Vous avez dormi trois jours.
Célie voulut parler. Sa voix sortit rauque, brisée par les cordes du grenier et par le temps.
— Où… suis-je ?
— Chez moi. Dans le Vexin. Mon fils vous a trouvée dans le fossé au pied des remparts du château. Vous aviez la tête fendue comme un œuf et vous parliez en latin quand vous délirait. Il a pensé que vous étiez une religieuse. Il vous a portée jusqu'ici.
— Le château…
— Vous n'y retournez pas. Il est encerclé par les autorités depuis que le corps d'un homme en a été sorti. On dit qu'il était de la police secrète de la Convention. On dit qu'il y a une femme—vous—qui l'a tué.
Célie ferma les yeux. Louise. Jacques. Ils étaient seuls à l'orphelinat, sans elle, et l'espion savait où ils vivaient. Sa menace planait encore dans sa mémoire, comme une odeur de poudre.
— La femme qui soigne mes enfants, dit-elle lentement. Il faut que je lui envoie un message. Il faut que je sache si mes petits sont vivants.
La paysanne posa le bol sur un tabouret de bois.
— Vous n'envoyez rien. Vous ne signez rien. Dans ce pays, le papier est devenu un piège. Vous les avez dit, ces enfants… C'est eux que l'homme cherchait ?
Célie ne répondit pas. Elle saisit le bol de ses deux mains tremblantes et but. Le bouillon était salé, épais, avec des herbes qui lui brûlèrent agréablement la gorge. Elle n'avait pas mangé depuis le matin à la Force, et son estomac oubliait qu'il avait un corps pour souffrir.
— Comment vous appelez-vous ? demanda-t-elle enfin.
— Madeleine Vasseur. Veuve. Trois fils. Deux en Vendée dans l'armée de la République, un muet qui travaille la terre avec moi.
— Vous m'avez sauvé la vie.
— Je vous ai tiré des orties. Vous me paierez en travaillant quand vous pourrez marcher. C'est comme ça que je fais avec les malheureux qui tombent dans mon champ.
Célie regarda la pièce. Modeste, mais propre. Un crucifix de buis au mur, non pas masqué, mais pas effacé non plus—ce qui signifiait que Madeleine vivait dans un compromis prudent avec la République. Des bocaux de conserves alignés sur une étagère. Un rouet dans le coin. Une maison de survie.
— Les hommes qui cherchaient cette femme, dit Célie. L'espion avait un employeur. Un homme qui paie cher pour certains objets anciens. Il enverra d'autres hommes. Ils ne renonceront pas.
Madeleine s'assit sur une chaise en face du lit, croisa les bras, la regarda de haut.
— Qu'est-ce que vous avez, ma sœur, qu'un homme puisse tuer pour ça ?
Célie hésita. Le sceau. Elle le sentit soudain absent—quelque chose de vital qui manquait à sa hanche, à sa poche, à sa ceinture. Sa main tâtonna le drap.
— Mes affaires. J'avais un livre. Du cuir. Et un petit objet dedans…
— Le livre, il est resté dans l'atelier, j'ai pas pu y retourner. Mais votre petit objet—elle se pencha sous le lit et en tira un paquet de chiffon lié par une cordelette. Il était accroché à votre ceinture. Je l'ai trouvé dans la boue quand ils vous ont ramenée. Il était tombé pendant qu'on vous portait.
Elle dénoua le tissu. Le sceau reposa dans le chiffon, froid et pesant, donnant sur la lumière du matin une lueur dorée. L'aigle, le phrygien, les lettres entrelacées. Célie le prit et le serra dans sa paume. Il contenait toujours son mystère. Le document que son père avait appelé fatal.
Elle devait le faire disparaître. Ou le cacher si profond que personne ne le trouverait avant qu'elle puisse revenir.
— Écoutez-moi, dit-elle à Madeleine. Je dois passer en Angleterre. J'ai besoin de votre aide pour gagner la Normandie. Et j'ai besoin de confier quelque chose à la terre.
Madeleine la dévisagea longtemps. Ses yeux étaient gris, comme les hivers de la terre qu'elle cultivait.
— Vous êtes recherchée. Vous avez la figure affichée dans toutes les municipalités du département d'ici trois jours, si c'est pas déjà fait. La Normandie, c'est à deux jours de marche, si vous avez pas de jambe cassée. Vous avez une jambe cassée ?
— Je ne crois pas.
— Vous avez mal à la tête, vous marchez en crabe, et vous êtes une femme seule. Vous passerez jamais les contrôles. Vous avez un passeport ?
— Je l'ai laissé chez moi. Il est à mon nom, de toute façon—pas le vrai.
— Alors faut vous en faire un. Et faut apprendre à être quelqu'un d'autre. Vous avez une idée de qui ?
Célie regarda le sceau dans sa main. Ses ancêtres avaient porté ce nom pendant des siècles. Sa sœur jumelle était morte avec lui. Ses enfants portaient un nom qui mentait sur leur naissance. Mais Célie, elle, ne pouvait pas disparaître entièrement. Elle pouvait seulement changer de robe et de chemin.
— Quel est le nom de votre fils muet ?
— Pierre.
— Pierre Vasseur. J'ai besoin d'un état civil qui ne fera pas dresser les oreilles. Une femme qui voyage avec la mort dans le dos ne peut pas s'appeler de la Tour. Donnez-moi un nom de votre famille. Une parente morte.
Madeleine la regarda encore un moment, puis elle hocha la tête lentement.
— J'ai une sœur. Louise Vasseur. Mariée à un marin de Dieppe. Elle est morte de la fièvre l'an dernier, sans enfants. Elle avait quatre ans de plus que vous, mais on peut vieillir. Son passeport—elle rit d'un rire sec—elle avait un passeport de citoyenne, la République était généreuse de papiers. Je le gardais pour les allumer le feu, mais j'ai pas eu de feu.
Elle se leva et quitta la pièce. Célie l'entendit ouvrir une armoire, fouiller, jurer. Quand elle revint, elle tenait un document plié, jauni, marqué du timbre tricolore de la loi.
— Louise Vasseur. Née à Vimoutiers, en Normandie. Veuve de… elle plissa les yeux. Marin. Tempérament de noyé, d'après ce que ma sœur disait. Vous voudrez peut-être pas porter le deuil pour lui trop longtemps.
Célie prit le papier entre ses mains. Elle était maintenant Louise. Elle respira un instant avec ce nouveau nom dans la bouche, le fit glisser contre sa langue comme une pièce d'identité.
— Et le sceau ? demanda-t-elle.
— Vous l'enterrez où personne ne le trouvera. Vous me dites l'endroit, je le garde en mémoire jusqu'à votre retour. Jamais sur papier. Jamais à voix haute devant plus d'une personne.
Célie passa les jours suivants à guérir dans le silence de la ferme. Elle apprit à marcher sans boiter. Elle apprit à répondre au nom de Louise Vasseur sans hésiter. Elle aida Madeleine à traire les chèvres et à rentrer les dernières pommes, les mains dans l'eau froide, le dos contre le feu le soir.
Mais elle pensait sans cesse aux enfants. Louise, Jacques. Leur visage traversait la fumée du foyer. Elle ne pouvait pas leur envoyer un mot sans risquer de les tuer. Elle ne pouvait pas revenir les chercher sans être arrêtée avant de franchir la barrière de la ville. Tout ce qu'elle avait fait pour les mettre à l'abri—le nom, l'orphelinat, le silence—s'effondrait dans la violence du grenier.
Un soir, sous la lune décroissante, elle prit une bêche de la remise et marcha jusqu'au vieux chêne au bout du pré. Les racines étaient épaisses, tordues, comme des serpents de pierre. Elle creusa un trou entre deux racines, profond de trois mains, et y déposa le sceau enveloppé dans un morceau de toile cirée avec un billet.
Elle avait écrit sur un fragment d'écorce, à l'encre de suie et de salive :
*Je suis vivante. Je reviendrai. Le secret est sous la terre, et la terre se souviendra avant les hommes.*
Elle referma la terre, la tassa avec le talon de son sabot, y jeta des feuilles mortes. Elle marqua l'arbre d'une entaille discrète, à hauteur de hanche, comme un berger marque son bétail.
Elle resta debout un long moment, sa main à plat sur l'écorce froide. Le sceau était parti. La seule chose qui la liait encore à son nom, à son père, à la tour d'où elle était tombée. Il reposait sous ses pieds, attendant qu'elle ait le courage ou la force de revenir le chercher.
Quand elle rentra à la ferme, Madeleine était éveillée. Elles échangèrent un regard qui ne demandait pas d'explication.
— Demain, dit Madeleine, mon Pierre vous mène jusqu'à la route de Gisors. De là, vous suivez la vallée de l'Epte jusqu'à la mer. Vous parlez la langue des Normands, vous êtes veuve de marin, vous cherchez votre famille à Dieppe. Vous ouvrez la bouche le moins possible, et quand vous l'ouvrez, vous dites que vous êtes Louise Vasseur.
Célie—Louise—s'assit près du feu et tendit ses mains à la flamme.
— Je suis Louise Vasseur, répéta-t-elle. Veuve de marin. Je cherche ma famille.
Les mots étaient lourds, mais ils s'installèrent dans sa poitrine comme une seconde peau.
Cette nuit-là, elle ne rêva pas de chute. Elle rêva d'un grand mât noir qui fendait la mer, et d'un rivage blanc qui s'éloignait, s'éloignait, jusqu'à n'être plus qu'une ligne fine à l'horizon—et elle ne savait pas si elle fuyait la France ou si elle fuyait vers elle.
Le matin vint, gris et froid. Pierre l'attendait avec un cheval bâté, un paquet de pain et de fromage, et un silence de bon aloi. Elle monta en croupe derrière lui, se retourna une dernière fois vers la ferme. Madeleine se tenait sur le seuil, énorme, immobile, comme une vieille pierre qui ne bougerait plus jamais.
— Vasseur, dit Madeleine d'une voix forte. Tu reviens quand c'est fini. La terre a besoin de mains.
Célie ne répondit pas. Elle hocha la tête, tourna le dos à la ferme, et s'engagea sur la route de Gisors, le passeport de Louise dans la poche de son manteau, le chêne et son secret enfoui derrière elle.
Elle fuyait. Elle s'appelait d'un nom mort. Elle laissait derrière elle des enfants qui ne sauraient pas dire pourquoi leur mère adoptive avait disparu.
Mais elle savait, au fond de sa poitrine, qu'elle reviendrait. Les marches des églises se souvenaient des doigts qui les avaient touchées. Les arbres gardaient les marques des couteaux des bergers. La terre cache ce qu'on lui confie, et elle le rend un jour, quand le moment est venu.
Le cheval avançait, les sabots cloquant dans la boue de l'hiver. Les toits du hameau disparurent derrière une colline. Le vent du nord apportait une odeur saline, encore lointaine, mais présente—l'odeur de la mer, de l'Angleterre, d'une vie à recommencer dans un pays où personne ne connaissait son nom.
Elle se pencha un peu vers l'oreille de Pierre.
— On va à la mer, dit-elle doucement. Et après la mer, on verra bien.
Pierre ne répondit pas, mais il fit claquer la bride contre l'encolure du cheval. Ils passèrent un bosquet de noisetiers nus. La brume se levait sur les champs gelés, comme un rideau qui se levait sur une scène encore inconnue.
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