Le Second Paris
Lire le chapitre 1: The Impossible Street
La poussière de calcaire collait à ma langue. J’avais coupé le micro, mais le souffle de mes poumons résonnait encore dans le crâne vide de l’ossuaire. Devant moi, l’objectif de la caméra GoPro vissée à mon casque balayait lentement les murs de tibias et de fémurs empilés avec une régularité obsessionnelle, un damier d’os qui semblait absorber la lumière de mon unique lampe frontale.
« On est à quarante mètres sous le boulevard Saint-Michel, les amis. Un endroit que personne n'a cartographié depuis 1871. Les Communards ont barré cette galerie avant de se faire fusiller. On est dans leur dernier refuge. »
Mon public en ligne — environ douze mille âmes à cette heure indue — nourrissait le chat de messages enthousiastes. J’avais promis de l’émotion, du danger, du jamais-vu. Et depuis une heure, je ne leur offrais que des os et du silence. Le taux de fidélisation chutait. Je le sentais dans le flux des commentaires, de moins en moins nombreux, de plus en plus laconiques.
Je fis pivoter ma tête pour éclairer un renfoncement. Rien que des os, encore. Des fémurs en faisceaux, des crânes posés en rangées comme des œufs dans une boîte. Un autel improvisé. Des bougies consumées jusqu’à la moelle, fondues en stalactites de cire noire.
« Attendez. Là. »
Mon faisceau venait d’accrocher quelque chose d’anormal. Une texture différente, plus lisse. Je m’approchai, la main tendue. Derrière le mur d’ossements, un interstice. Large d’une trentaine de centimètres. Un passage.
Mon cœur s’accéléra. Ce n’était pas sur mes plans. Aucun des anciens relevés de l’Inspection des Carrières ne mentionnait un boyau à cet endroit. Mon pouce caressa le bord de la pierre. Taillée. Pas naturelle.
« Les gars. Je viens de trouver un truc. Personne n’est passé ici depuis très, très longtemps. »
Je me glissai dans l’ouverture, les épaules frôlant les parois. Le passage s’élargit au bout de quelques mètres, déboucha sur une salle ovoïde, encore jamais explorée. Le sol était pavé de tomettes anciennes. Et au centre, il y avait la lumière.
Pas celle de ma lampe.
Une lueur mince, verticale, qui venait d’en bas. Je m’accroupis, éteignis mon faisceau. L’obscurité totale, puis je distinguai plus nettement la source : une grille d’aération, encastrée dans le sol, rouillée, mais aux barreaux écartés. Par les interstices montait une clarté régulière, électrique, orangée. Et des sons.
Des pas. Des roues de voiture sur des pavés. Une voix lointaine qui appelait un nom.
Le chat explosait. « t’es où frr » « c’est un montage » « PUTAIN LE SON » « continue avance ».
J’ôtai mon gant. Je m’allongeai à plat ventre sur les tomettes froides, collant mon œil à la grille.
Pendant cinq secondes, je crus à une hallucination, à une hypoxie, à un début de pneumonie des cavernes.
En dessous, à une hauteur que je n’aurais su estimer — dix mètres ? vingt ? — s’étendait une rue. Une vraie rue. Une avenue haussmannienne, avec ses immeubles de six étages aux façades en pierre de taille, ses balcons en fer forgé, ses toits en zinc qui chatoyaient sous des réverbères à gaz. Des platanes dénudés, taillés comme ceux des quais. Et un fiacre. Un fiacre à cheval, arrêté au bord du trottoir. Le cocher, engoncé dans une houppelande, fumait une pipe, le regard perdu vers un café dont la devanture brillait : « Au Rendez-Vous des Amis ».
Un couple passa sous le réverbère. L’homme portait un haut-de-forme et une redingote. La femme une longue robe à crinoline, tenant une ombrelle. Ils parlèrent un instant, puis s’engouffrèrent sous une porte cochère.
Ma bouche s’ouvrit. Aucun son n’en sortit. Mon cerveau refusait le traitement de l’image. Ce n’était pas possible. Ce que je voyais, c’était Paris. Mais un Paris mort. Un Paris de 1870, de gravures anciennes, de lithographies. Pas un décor de cinéma : une ville vécue, habitée, avec ses odeurs — je le jurerais — de crottin, de charbon, de café qui filtre. Elle était là, sous mes pieds, à quelques mètres de profondeur, sous des centaines de milliers de tonnes de calcaire.
« Putain… », murmurai-je dans le micro.
« QUOI » « QU’EST-CE QUE TU VOIS » « LA CAMÉRA PUTAIN LA CAMÉRA » exigeaient les trente mille spectateurs qui venaient d’affluer en une minute.
Je dévissai la caméra de mon casque, la glissai entre les barreaux de la grille, l’orientai vers le bas. L’image trembla. Puis se stabilisa. Le fiacre. Le café. Les immeubles. Le pavé.
Dans le coin du flux de chat, le compteur de viewers franchit 120 000. Un record. Mes mains tremblaient d’excitation et d’adrénaline.
Et puis, un sentiment glacé, étranger, me parcourut la nuque.
Un contact. Une pression légère, presque précautionneuse, sur ma nuque. Des doigts. Froids. Secs. D’une finesse anormale.
Je me figeai. Je n’osais pas tourner la tête. Dans le chat, les messages s’étaient arrêtés d’un coup, comme si une main avait coupé le réseau. Plus un seul mot. Plus un viewer visible dans l’encart. La jauge restait bloquée à 120 000, mais aucun nouveau commentaire ne s’affichait.
Les doigts remontèrent lentement le long de ma nuque, effleurèrent ma colonne vertébrale, s’arrêtèrent à la base du crâne. Une pression plus ferme. Comme un signal.
Puis la grille sous mon ventre céda.
Mon corps bascula dans le vide, et la nuit.
Je tombai, heurtant des saillies rocheuses, roulant sur des gravats, m’écrasant au fond d’un boyau étroit. La douleur me ramena à la réalité. Ma lampe frontale était morte. L’obscurité était totale, collante, dense.
Mon poignet hurla quand je tentai de m’appuyer. Ma joue saignait. Mais j’étais vivant. Et surtout : le silence, autour de moi, avait changé. Il n’était plus minéral. Il était peuplé. Quelque chose respirait, proche. Quelque chose qui n’était pas moi.
Je rampai, aveugle, cherchant désespérément la paroi, une issue. L’air était plus chaud ici. Chargé d’une odeur de terre remuée, de moisi, et autre chose encore, une note florale, écœurante, comme des lys éventrés.
Mes doigts rencontrèrent quelque chose de dur et de froid. Un pavé. Une arête nette. Je tâtonnai. Une bordure. Une trottoir.
Je me forçai à m’asseoir, à ouvrir les yeux le plus grand possible, comme si je pouvais forcer la vision dans ce noir absolu. Et le noir, peu à peu, se peupla de lueurs. Non pas devant moi. Derrière mes paupières closes à demi. Une lumière diffuse, laiteuse, venue d’en bas, à travers le sol pavé et la terre elle-même.
La rue m’appelait.
Ma caméra. Elle n’était plus à mon cou. Elle était restée là-haut, derrière, dans la salle aux tomettes, ou tombée avec moi dans la chute. Je tâtonnai à nouveau mon torse, mon ventre. Rien.
Mais dans ma poche arrière, mon téléphone était toujours là. Un réflexe absurde me fit l’extraire. L’écran s’alluma — réseau perdu, mais la bête fonctionnait. La torche, même faible, perça un cercle de dix centimètres.
Il n’y avait pas de rue sous mes pieds.
Il n’y avait qu’un boyau étroit, grossièrement taillé, qui descendait encore. Les pavés que j’avais sentis étaient le seuil effondré d’une ancienne porte murée. Je me penchai. Derrière la brèche, un escalier en colimaçon de pierre, usé, descendait vers un halo orangé, tremblant, qui montait des profondeurs.
La lumière dansait comme une flamme de gaz.
Et quelque part en bas, indistincte, une voix chantonnait un air de café-concert. Une voix de femme.
Mon pouls battait à tout rompre. Je regardai une dernière fois mon téléphone. Sur l’écran, l’icône de fin de direct était restée allumée. La diffusion n’avait jamais été interrompue.
Je lus, incrédule, les derniers messages apparus dans le flux, affichés en retard :
« t’es où t’es où t’es où » « le signal a coupé 3 min » « y’a une femme derrière toi » « ELLE TE REGARDE » « ELLE TE REGARDE » « ELLE TE REGARDE »
Le souffle court, je saisis mon téléphone à deux mains et, d’un geste rageur, appuyai sur « STOP DIRECT ». L’écran afficha « Diffusion terminée – 120 437 vues ». Le fichier vidéo était en cours de sauvegarde. L’enregistrement local, lui, n’avait jamais cessé. Ma caméra avait tout capté, même la chute. Même la main.
Je me mis debout, le dos contre la paroi du boyau. La voix de femme continuait de monter, en dessous, mêlée à un bruit régulier de pas qui s’éloignaient sur un pavé lointain. La lumière orangée vacillait toujours au pied de l’escalier.
Derrière moi, le passage par lequel j’étais tombé était obstrué par un éboulis de pierres. Il n’y avait qu’une direction possible. Bas.
Je pris une longue inspiration. Le goût de la poussière et des lys me remplit la bouche.
Je posai le pied sur la première marche.