Le Second Paris
Lire le chapitre 2: The Watcher's Letter
La fatigue n’avait pas d’emprise sur lui, pas encore. Julien avait passé les six dernières heures dans la pénombre bleutée de son appartement, vissé à son écran, à dérouler les images de sa vidéo perdue. Le chat hurlait déjà des insanités dans l’onglet de diffusion. *“T’as vu la meuf ?” “C’EST QUOI CE TROU” “fake fake fake”,* scandaient les commentaires en boucle. Il avait craché une image fixe, floutée à quatre-vingts pour cent, où l’on devinait une silhouette féminine, une robe claire, un détail qu’il n’avait jamais vu de ses propres yeux.
Sur le plan de travail de la cuisine, un magazine de rénovation traînait. Il le jeta d’un revers de main.
Puis le mail arriva. Pas un mail. Une lettre.
Elle était posée sur le paillasson, dans une enveloppe kraft sans timbre ni adresse. Julien l’ouvrit d’un geste sec, l’ongle déchirant le papier épais. À l’intérieur, une feuille blanche pliée en trois. Une seule phrase, imprimée en caractères serifs, nette, comme un faire-part de deuil :
*Vous n’avez rien vu. Vous n’irez pas plus loin. Effacez la vidéo. Oubliez la rue.*
Il ricana, nerveux. Une menace. Enfin, quelque chose d’intéressant. Il allait jeter l’enveloppe quand une encre plus foncée au dos de la feuille attira son œil. Il retourna la page. Une photographie, imprimée sur papier brillant. La cour pavée de son enfance, l’immeuble haussmannien de la rue de la Fontaine-au-Roi, les fenêtres de l’appartement du deuxième étage encore éclairées d’un jaune froid. Sa vieille Peugeot, garée devant le porche, immatriculation visible.
Il la reconnut avant même de la regarder. Cette photo datait de l’été dernier.
Une aiguille de glace lui filtra le long de la nuque. Il reposa la feuille sur la table comme si elle brûlait. Dans sa poche arrière, il sentait le bout d’une épingle à nourrice. Il la sortit, l’ouvrit d’une pression, et déplia une affichette arrachée au poteau d’un arrêt de bus, deux jours plus tôt. *DISPARUE. Élodie Lemaire, 9 ans. Disparue le 14 mars.* Il avait scanné le visage de la petite fille un instant, l’espace d’une cigarette, avant de replier le papier et de le fourrer là, machinalement.
Il posa l’affichette à côté de la photographie.
Et là, il comprit pourquoi son estomac venait de se nouer : sur le cliché de son immeuble, derrière le pare-brise de la Peugeot, il y avait une ombre. Pas une silhouette nette, non, une tache de boue de pixels. Mais la position, la taille, la courbure des épaules… c’était la même forme que celle de la femme à la robe claire dans la vidéo. Et dans le coin inférieur droit, une épingle était coincée dans le carton d’impression. Une épingle à nourrice.
Il décrocha son téléphone. Le numéro de Claire, son ancienne binôme, était enfoui sous quatre mois de non-réponses. Il composa quand même, l’oreille collée, cœur battant contre les côtes. Elle décrocha à la troisième sonnerie. Il y avait du bruit de fond, de la vaisselle.
— Julien. C’est toi ?
— Claire. J’ai un truc à te montrer.
Silence. Elle rit, faiblement.
— Tu sais que je ne mets plus les pieds dans un tunnel, Julien. Plus depuis le dossier des Enfants du Silence.
— Je ne te demande pas d’y remettre les pieds. J’ai besoin d’une carte. Des plans de l’ancien réseau, ceux que ton père a numérisés. Les galeries condamnées, les oubliés du percement Haussmann.
— Et pourquoi je te donnerais quoi que ce soit ?
Il hésita. La phrase qu’il avait préparée, celle sur “un nouveau documentaire, simple, léger”, lui resta coincée dans la gorge. Il regarda la photo de sa propre rue, l’ombre derrière le pare-brise, et la petite fille disparue dont le visage le hantait déjà. Il ne pouvait pas lui mentir. Il s’entendit dire la vérité, ou presque.
— Il y a quelqu’un qui me suit. J’ai trouvé une rue entière dans une ossuaire, une rue qui ne devrait pas exister. Et je crois qu’ils ont pris une femme. Il y a une gamine sur une affichette, Claire. Élodie Lemaire. Leur trace à l’une et l’autre passe exactement au même endroit que cette rue.
Le silence dura longtemps. Trop longtemps.
— Tu es en train de me dire que la rue sous les catacombes n’est pas un mythe ? Que c’est réel ?
— Réel ou assez réel pour me faire peur. Et je ne fais jamais peur.
— Julien. Mon père disait que sous les ossuaires, les vieux habitants appelaient ça *la Deuxième Ville*. Une ville où les morts ne demeuraient pas, ils *régnaient*. Mais ils ne pouvaient pas s’y déplacer seuls. Ils avaient besoin d’un guide vivant. D’un enfant, parfois.
Son souffle se fit court. Il fixa l’affichette.
— Élodie a neuf ans. Elle est portée disparue depuis un mois.
Claire n’enchaîna pas tout de suite. Il entendit un bruit de chaise, un robinet, puis :
— Il y a une condition. Ne t’y rends jamais de nuit. La ville ne s’ouvre qu’au crépuscule et refuse les vivants après minuit. Si tu t’y trouves encore quand les cloches sonnent, tu n’en ressors plus. C’est ce que disaient les cartes de mon père. Il l’avait écrit en marges, en rouge.
— Je ne crois pas aux contes.
— Tu as vu une rue, Julien. Tu as vu une femme derrière toi. Tu crois déjà à bien plus que des contes.
Il raccrocha, menton bas. Sur le plan de travail, son téléphone affichait une notification : *fragments de la vidéo supprimés définitivement*.
Un instant, il se demanda qui, derrière l’écran, avait accès à sa sauvegarde locale.
Puis il regarda l’affichette. L’épingle à nourrice. Et une autre idée lui traversa l’esprit, glaciale : l’ombre derrière le pare-brise n’était pas une femme. Elle était trop petite, trop fine pour la robe claire qu’il avait entraperçue dans le tunnel. C’était une fillette. Et l’épingle à nourrice qui fixait la photo de sa propre maison à la menace était une épingle à nourrice d’enfant.
Il attrapa son blouson, enfila ses gants noirs, et décrocha la lampe torche à sa ceinture. L’envie de fouiller une dernière fois le métro disparut quand il se rappela les coordonnées GPS qu’il avait relevées avant que la diffusion ne s’interrompe. Elles pointaient vers un point précis au nord-est de Paris, pas loin de la butte de Belleville.
Et sur le vieux plan cadastral, à cet emplacement exact, était dessinée une école primaire abandonnée.
Il glissa le plan dans sa poche intérieure, prit une corde de douze mètres, et sortit sous une pluie fine, le cœur martelé par une cadence qu’il ne maîtrisait plus.