Le Second Paris
Lire le chapitre 13: The Cult's Messenger
La pluie de la matinée s'était transformée en une bruine grise qui collait aux vitres de la Bibliothèque historique de la ville de Paris. Julien n'avait pas levé les yeux de son dossier depuis deux heures. Autour de lui, des piles de registres municipaux du XIXe siècle s'accumulaient comme des murailles de papier jauni.
Claire était partie chercher des cartes de réseaux d'égouts à l'autre bout de la salle, laissant Julien seul avec la section des recensements de population. Il cherchait une anomalie, une rue qui n'existait plus, un bâtiment dont les plans n'avaient jamais été approuvés par la ville. Quelque chose qui pourrait lui donner une carte cognitive de la Seconde Paris.
La voix surgit derrière lui, douce comme la soie.
— Le passage de l'Ancre n'apparaîtra dans aucun de ces registres, monsieur Moreau.
Julien se retourna. Une femme se tenait à quelques centimètres de son épaule, vêtue d'un tailleur bleu nuit impeccable. Ses cheveux blancs étaient tirés en un chignon strict, et son visage, bien qu'âgé d'une soixantaine d'années peut-être, portait des yeux d'un bleu déconcertant — presque électrique. Elle tenait un carton d'archives contre sa poitrine, comme un bouclier.
— Qui êtes-vous ? demanda Julien, la main instinctivement posée sur la montre dans sa poche.
— On m'appelle l'archiviste de la mémoire. Mais vous pouvez m'appeler madame Vernet. Jeanne Vernet.
Elle posa le carton sur la table, à côté des registres. Il était poussiéreux, couvert d'étiquettes manuscrites que Julien ne pouvait pas lire.
— Je sais ce que vous cherchez, continua-t-elle. Je sais aussi ce que vous avez trouvé. La galerie aux crânes. La porte de fer. La cité sans têtes.
Julien ne répondit pas. Son poignet le démangeait.
— Vous devriez vous asseoir, madame, dit-il aussi calmement que possible. Je ne sais pas de quoi vous parlez.
Jeanne sourit — un sourire doux, presque maternel, mais Julien sentit un frisson parcourir sa nuque.
— Votre père aurait dit la même chose, à votre âge.
Le silence tomba entre eux comme une lame.
Julien sentit sa bouche devenir sèche. Il n'avait jamais parlé de son père aux archives. Personne ne savait — sauf Claire et le docteur.
— Mon père était un simple guide, dit-il. Pour les touristes.
Jeanne secoua lentement la tête.
— Votre père était l'un des nôtres. Il était membre de l'Ordre des Souveniristes, monsieur Moreau. Et il est perdu dans la Seconde Paris depuis treize ans.
Julien entendit un sifflement dans ses oreilles. Treize ans. Son père avait disparu quand il avait dix-sept ans. Officiellement, un accident lors d'une exploration dans une zone interdite des catacombes. Son corps n'avait jamais été retrouvé.
— Les Souveniristes ont disparu depuis le XIXe siècle, dit-il. C'est un mythe parmi les cataphiles, une légende urbaine inventée pour faire peur aux nouveaux venus.
— Nous ne sommes pas un mythe, monsieur Moreau. Nous sommes une mémoire.
Jeanne tira la chaise en face de lui et s'assit avec une grâce mesurée. Elle ouvrit le carton. À l'intérieur, des feuilles manuscrites, des photographies sépia, et un carnet — le carnet de son père, Julien le reconnut immédiatement au cuir brûlé sur le coin supérieur.
— Où avez-vous pris ça ?
— Votre père me l'a confié avant sa dernière descente. Il savait que quelque chose pouvait mal tourner.
Julien tendit la main, mais Jeanne referma le carton d'un geste rapide comme l'éclair.
— Il y a une condition, dit-elle.
— Bien sûr qu'il y a une condition, murmura Julien, sa colère montant malgré la fatigue et la fièvre qui commençait à lui brouiller les idées.
— L'infection que vous portez — la cyanobactérie — elle est active. Elle a été semée dans les ossuaires par la secte des Aurores Pâles, il y a cent soixante ans. Elle se nourrit de la vie d'un gardien pour ouvrir les portes de la Seconde Paris. Mais elle ne tuera pas un Souveniriste comme votre père.
Julien se frotta le poignet. La plaie, inchangée, semblait respirer sous ses doigts.
— Vous voulez dire qu'il y a un remède.
Jeanne hocha la tête.
— Il y a une phrase. Une phrase ancienne que les gardiens de la Seconde Paris utilisent pour appeler la porte. Votre père la connaissait. Elle est écrite dans ce carnet — mais en code. Seul un membre peut la déchiffrer. Si vous me laissez vous aider, je vous apprendrai la phrase. Vous pourrez appeler la porte n'importe où. N'importe quand.
Julien fixa le carton. Son cœur battait fort, et quelque part dans sa poche, la montre répondait — un battement léger, à peine perceptible, comme un second cœur.
— Pourquoi ? dit-il. Pourquoi m'aider ?
Jeanne se pencha en avant. Ses yeux bleus semblèrent devenir profonds, presque translucides, comme si une lumière intérieure les traversait.
— Parce qu'il faut désactiver la Seconde Paris, monsieur Moreau. Avant qu'elle ne se referme pour toujours — sur votre père, sur les milliers de morts que les Aurores Pâles ont volés, et sur vous.
Elle marqua une pause.
— Votre père n'était pas perdu par accident. Il a été pris pour avoir désobéi à l'Ordre. Il a découvert que les Aurores Pâles, les créatures pâles de la cité — ne sont pas les gardiens. Ils sont les parasites. La Seconde Paris n'a jamais été une prison pour les morts. C'est un sanctuaire pour leurs souvenirs. Mais les Aurores Pâles ont corrompu la cité. Ils l'utilisent pour piéger les souvenirs, les posséder, les tordre. Votre père a voulu libérer les âmes. Il a échoué.
Julien pensa aux voix des morts dans la galerie aux crânes. Mille voix dans une seule bouche pâle.
— Et maintenant, dit Jeanne, ce que ce pâle vous demande — cette porte à ouvrir — n'est pas une porte de sortie. C'est une porte d'entrée. Pour la Seconde Paris dans le monde réel.
Le poids de la phrase le frappa comme une vague glacée.
— Quoi ?
— Les Souveniristes croient que la mémoire des morts doit rester sous terre. Les Aurores Pâles veulent l'apporter à la surface. Pour créer une seconde humanité, une race de souvenirs nourris de sang de gardien. Vous êtes leur catalyseur, monsieur Moreau. Votre sang ouvre la porte. Mais une fois qu'elle s'ouvrira avec votre sang en quantité suffisante, elle ne se fermera plus.
Julien se vit dans le miroir de la bibliothèque — pâle, fatigué, la chemise tachée de la sueur de la fièvre. Les 42 heures s'égrenaient dans sa tête.
— Combien de temps me reste-t-il ?
Jeanne le regarda longuement, comme si elle pesait ses mots.
— Si la bactérie atteint votre cœur, vous deviendrez l'un d'eux. Un souvenir mort-vivant, lié à la Seconde Paris. Vous n'aurez plus de volonté propre — seulement les fragments de ceux qui vous ont volé.
Elle ouvrit le carton et sortit le carnet. Elle le poussa lentement vers lui sur la table.
— La phrase commence par trois mots : « Sanguis meminisse non potest. » Mais elle doit être prononcée avec la montre ouverte, face au lieu où vous souhaitez créer la porte. Et elle doit être dite par un gardien volontaire.
Julien prit le carnet. Il était plus léger qu'il ne le pensait, presque vide. Les pages étaient couvertes de l'écriture serrée de son père, mais certaines étaient en français ancien, terni par l'humidité.
Il ouvrit une page au hasard. Il reconnut immédiatement le dessin — la montre. La sienne, celle de son père, avec tous ses engrenages. Mais au centre de l'image, un symbole qu'il n'avait jamais vu.
Une ancre. Le passage de l'Ancre, avait-elle dit.
— Cette montre a un composant manquant, dit Jeanne, lisant sa pensée. La pièce manquante est la clé de la phrase. Sans elle, aucune phrase ne fonctionnera.
— Où est cette pièce ?
Jeanne se leva, ajusta sa veste.
— Je ne sais pas. Mais votre père a laissé un message pour vous — dans un endroit qu'il connaissait mieux que quiconque.
Elle marqua une pause. Un sourire mystérieux sur ses lèvres.
— La salle de classe.
Le sang se retira du visage de Julien. La classe. Le rêve. L'enfant spectre qui l'appelait depuis si longtemps.
— Comment savez-vous pour la salle de classe ?
Jeanne ne répondit pas. Elle tourna les talons et se dirigea vers la sortie. Ses pas ne firent aucun bruit sur le plancher de bois. À mi-chemin de la porte, elle se retourna une dernière fois.
— Une dernière chose, monsieur Moreau. Quand vous trouverez la pièce manquante, vous comprendrez peut-être pourquoi votre père vous a choisi autant qu'il vous a quitté. Mais il vous restera une décision à prendre.
— Quelle décision ?
— De libérer la Seconde Paris — ou de la détruire avec lui dedans.
Elle franchit le seuil et disparut. L'archive se tut. La montre dans la poche de Julien battait encore, deux battements pour chacun de son propre cœur.
Claire revint cinq minutes plus tard, une carte roulée sous le bras. Elle le vit fixant le carnet et s'arrêta.
— Qu'est-ce que c'est que ça ?
Julien ouvrit la bouche. Aucun mot n'en sortit. Il pensa au collège qu'il ne vit jamais, à la salle de classe avec l'enfant spectral et son sac à dos usé. Une idée affreuse germa dans son esprit comme une racine dans le noir.
L'enfant de son rêve avait peut-être été lui-même — que son père avait tenté de protéger, en lui envoyant un message depuis l'autre côté des années.
Il serra le carnet contre sa poitrine.
— Quelqu'un qui a connu mon père, dit-il lentement. Et qui prétend que la salle de classe de mes rêves n'était pas un rêve du tout.
— Julien, qu'est-ce que tu racontes ?
Il leva les yeux vers elle. Sa plaie le brûlait sous le bandage, en pulsations régulières, comme un cœur dans un autre monde.
— La classe existe. Je sais où elle est. Et mon père y a laissé quelque chose pour moi.
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