Le Second Paris
Lire le chapitre 15: The Hidden Message in the Watch
Le battement du watch s’était fait plus fort dans sa paume, comme si le mécanisme respirait. Julien tenait le boîtier ouvert entre ses doigts, la pluie de la veille encore collée à ses cheveux, assis sur un banc du square René-Viviani face à Notre-Dame. Claire était accroupie devant lui, les mains sur les genoux, scrutant la fine lame d’or qui venait de se déplier du double-fond du couvercle.
— C’est pas un mécanisme, murmura-t-elle. C’est un étui.
Le ruban doré, à peine plus large qu’une carte de crédit, portait une écriture microscopique et un tracé de rues. Julien sortit la loupe de son sac, celle qu’il utilisait pour repérer les fissures dans les murs de craie. Il déplia la feuille entière sur le banc et la plaqua sous la loupe.
Des traits bleus, fins comme des cheveux, dessinaient un quartier entier. Pas celui qu’il venait de traverser — celui-là était plus ancien, les rues plus étroites, les angles moins réguliers. Les noms étaient écrits à la plume, dans une encre qui avait viré au brun.
Au centre, une seule artère portait un nom en majuscules serrées : **RUE DES MORTS**.
— Putain, souffla-t-il.
— C’est quoi ?
— La rue des Morts. Elle existait, Claire. Dans le vieux Paris. Le cimetière des Innocents était desservi par une rue des Morts au douzième siècle. Elle menait à la fosse commune.
Claire se releva, les mains dans les poches de son blouson. Autour d’eux, la ville se réveillait sous un ciel gris ardoise. Un clochard tirait sa charrette de canettes le long du quai, pas plus d’un mètre au-dessus de la première galerie du catacombes.
— Et tu penses que c’est là qu’il faut aller ? demanda-t-elle.
— Regarde.
Julien tourna la feuille vers elle. Le tracé ne s’arrêtait pas aux limites du quartier — il s’enfonçait sous Paris comme une racine, reliant la rue des Morts à des tunnels qui n’avaient pas de noms, seulement des croix et des numéros en marge. Son père avait numéroté chaque section. En bas de la carte, une ligne griffonnée, presque effacée à force d’être pliée :
*On n’ouvre pas. On sait. On descend.*
— C’est une carte de l’entrée, pas de la ville, dit Julien. La Seconde Paris qu’on a traversée, c’est un détail. Une plaque. Lui, il cartographiait les fondations. La rue des Morts, c’est la porte.
— Mais elle n’existe plus.
— Les rues meurent, mais leurs fondations restent. Les caves, les carrières, les fondations des immeubles construits par-dessus. On ne détruit jamais rien, à Paris. On enterre.
Il replia la feuille avec des gestes précis, insectes que Claire suivait du regard.
— T’as déjà entendu parler du quartier du Charnier ?
— Non.
— Il était là. À l’emplacement des Halles. Des siècles d’ossements sous les pavés. La rue des Morts passait à côté du charnier, elle menait au débouché des carrières. Mon père m’en parlait quand j’étais gamin, comme d’un mythe. Il disait que certaines rues de Paris n’avaient jamais été détruites, seulement *oubliées*. On continue à marcher dessus, mais plus personne ne sait qu’elles existent.
— Et le pont ?
Julien leva les yeux. Le pont de pierre au-dessus de la Seine, Notre-Dame derrière lui, la pointe de l’Île de la Cité qui fendait le fleuve.
— Les Innocents, c’est pas loin. À deux stations de métro d’ici. Si une cave reliait encore l’ancien tracé…
Claire secoua la tête.
— On parle de huit siècles, Julien. Les Halles ont été reconstruites trois fois. Le Forum contemporain est un parking à dix niveaux sous les jardins. Ton père a pu cartographier la Deuxième Paris de l’intérieur, mais pas la surface.
— C’est pas la question. Regarde.
Il déplia de nouveau la carte, cette fois pour montrer la légende en marge. Des symboles, des triangles, une croix pour chaque entrée. Et en dessous, d’une écriture qui tremblait un peu, la mention :
*La porte respire par les racines. Une rue. Un seul. Le reste est décor.*
— Il savait, dit Julien. Il savait qu’il fallait un point précis. Rien d’autre ne compte. Toutes les autres rues de la Deuxième Paris, c’est du décor pour nous perdre. Pour nous faire croire qu’on peut entrer n’importe où.
— Et la seconde aiguille ? L’archiviste a dit qu’il manquait une pièce.
Julien mit la main dans sa poche et en sortit la montre. Le cadran battait à un rythme régulier, plus fort que son pouls. Il tourna la couronne entre ses doigts — elle ne stoppait plus le tic-tac, elle l’accélérait.
— Je crois que le mécanisme n’est pas complet, dit-il. Mais je crois que le boîtier, lui, il sait où il va. Mon père a caché la carte ici. C’est pas un hasard.
Il se leva. Le square commençait à s’emplir de touristes — des silhouettes avec des selfies sticks et des bouteilles d’eau. Le clochard aux canettes était parti. Julien enfonça ses mains dans les poches de son manteau encore mouillé.
— On va au Forum des Halles.
— Tu veux chercher une rue du douzième siècle sous un centre commercial ?
— Je veux chercher une porte qui n’a jamais été fermée, juste cachée. Mon père ne m’a jamais montré ça parce qu’il voulait que je le trouve moi-même. Il m’a laissé des indices toute ma vie, Claire. La salle de classe dans mes rêves. Le watch. La carte. Il préparait un chemin.
Il sortit le carnet de Jeanne de la poche intérieure — les pages codées, l’écriture à l’encre de son père, les références à un lieu qu’il n’avait jamais vu mais dont il connaissait la couleur du sol, l’odeur de craie et de poussière.
— Dans mon rêve, murmura-t-il, il y a une fenêtre qui donne sur une rue. Une rue qui n’existe plus. Et dans la rue, il y a une lumière. La même que celle qu’on a vue en traversant la porte. Je croyais que c’était un souvenir. Et si c’était une adresse ?
Il leva la montre à hauteur de ses yeux. Le verre, fissuré depuis la veille, réfléchit la Seine d’un éclat terne.
— Mon père m’appelait “le gardien”. L’archiviste a dit que le gardien faisait un choix. Et si c’était pas moi le gardien ? Et si c’était lui qui me montrait où choisir ?
Claire le regarda un moment, sans dire un mot. La pluie recommençait à tomber, fine et grise, comme si Paris n’avait jamais cessé de pleurer.
— Si la carte est exacte, dit-elle lentement, il a noté l’endroit où ils l’ont pris. Il t’a pas laissé une clé, Julien. Il t’a laissé une tombe.
La phrase tomba entre eux comme une pierre. Julien baissa les yeux vers les dernières lignes de la carte, près du bord, écrites d’une main plus pressée que le reste. Trois mots, seuls, enfermés dans un cercle, sans légende, comme une note pour soi-même :
***Élève-la.***
Il remit la montre dans sa poche — le tic-tac y résonna comme un cœur sous la terre. Le carnet sentait la poussière et le papier vieux. Toutes les pièces du puzzle étaient en lui. Il manquait juste une chose, et il savait maintenant qu’elle ne se trouvait pas sous Paris.
Elle se trouvait dans son rêve.
— Allons-y, dit-il.
Il prit la direction du métro, les mains tremblantes malgré la pluie froide, la montre qui battait dans sa poche comme une seconde vie.
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