Le Second Paris
Lire le chapitre 16: The Rue des Morts Remnant
La pluie avait cessé, mais l’air sous les Halles restait chargé d’humidité et de poussière de chantier. Julien tenait la lampe frontale braquée sur le plan déployé dans sa main gauche, sa droite pressant le mouchoir ensanglanté contre sa blessure. La douleur battait au rythme de la montre, qui semblait maintenant tic-tac contre sa poitrine comme un second cœur.
« Rue des Morts, murmuré-je. Deux siècles qu’on l’a mangée. »
Claire, accroupie près d’une grille d’aération, leva les yeux. « Le sol a été remodelé trois fois depuis. Il reste une cave, peut-être. Il faut passer par les fondations de l’ancienne halle. »
Ils descendirent un escalier de service condamné par des planches pourries, qu’ils écartèrent sans ménagement. Sous la dalle de béton, un boyau de pierre taillée s’ouvrait, antérieur à tout ce qu’ils avaient vu jusque-là. Les murs suintaient, couverts d’une moisissure blanchâtre qui scintillait faiblement sous le faisceau.
« On est dessous, dit Claire. Regarde. »
Elle désigna une arcade murée, grossièrement scellée au mortier moderne. Sur la pierre, gravée à peine lisible, une inscription : *Rue des Morts, 1787*.
Julien s’approcha, la montre battant plus fort. Il sortit le tournevis de sa poche et commença à tailler le mortier. Le plâtre tombait en poussière fine, révélant un passage étroit qui s’enfonçait dans l’obscurité.
« On y va ? » demanda-t-il.
Claire posa la main sur son bras. « On est suivis. Depuis le carrefour. »
Il se retourna. Rien que l’ombre et le silence mouillé. Mais quelque chose grinçait — un bruit de bois sec contre la pierre, régulier, comme des pas trop longs.
« Vite. »
Ils se faufilèrent dans l’ouverture. Julien dut baisser la tête, puis ramper. Derrière eux, le son se rapprocha, et la grille métallique qu’ils avaient forcée claqua. Un souffle froid traversa le conduit.
Puis la lumière.
Une lanterne sourde, levée à hauteur d’épaule. Derrière, deux silhouettes en manteaux sombres, visages pâles. Et, une demi-tête au-dessus d’eux, la silhouette blanche et déliée du Pale Man, ses doigts trop longs effleurant presque le plafond de pierre.
« Moreau, » dit une voix de femme, dont le ton n’avait rien d’interrogatif. « Tu as la montre. Tu as la carte. Tu n’as plus le temps. Donne-les. »
Claire recula, braquant sa lampe sur eux. Julien sentit le métal froid du boîtier ouvert contre sa paume. Il ne savait pas s’il allait obéir, fuir, ou combattre.
« Votre père l’a donnée à autre chose qu’à des hommes, » dit son frère. « Nous, on la remettra dans le bon ordre. »
Le Pale Man fit un pas. L’air autour de lui se solidifia, et les sons semblèrent aspirés dans le sol. Julien vit Claire blêmir, ses doigts cherchant la sortie derrière elle. Mais il n’y avait pas de sortie. Ils étaient piégés, adossés à la pierre, face à trois ombres dont la plus grande ne semblait pas respirer.
Le regard du Pale Man trouva le sien. Il ne vit ni menace, ni pitié. Juste une reconnaissance, comme si Julien était une porte qu’il connaissait depuis longtemps.
« Il est marqué, » murmura l’autre Souvenirist, un homme au crâne rasé. « La trace est dans le bras. Le temps presse. »
Julien sentit la montre vibrer. Sans réfléchir, il l’éleva au-dessus de sa tête, ouvrit le boîtier, et tourna la molette dentée du fond jusqu’à ce qu’elle claque avec un son sec.
Le flash fut blanc et brûlant, silencieux, irritant les yeux comme du sable chaud. Les Souvenirists hurlèrent, se couvrant le visage. Même le Pale Man recula d’un pas, sa forme un instant trouée de transparence, comme une toile brûlée par le soleil.
« Maintenant ! » cria Claire.
Elle attrapa Julien par la manche et le tira dans une ouverture basse, derrière un panneau de bois effondré qu’ils avaient repéré plus tôt. Ils tombèrent dans un conduit en pente, glissant sur des gravats et l’argile, le souffle coupé par la chute.
Derrière eux, la pierre gronda. Une voix, haute et ondulante, prononça une phrase en une langue qu’il ne connaissait pas, mais dont chaque syllabe semblait écailler le sol.
Ils roulèrent au fond du conduit, dans un tunnel de carrière taillé à la hache, où des étais de chêne vermoulu soutenaient encore la voûte. Le silence retomba, si épais qu’ils entendaient le battement de la montre dans la poitrine de Julien, et le sang goutter sur la pierre.
Claire se releva, les mains écorchées, le visage blême d’effroi et de colère. « C’était quoi, ce truc ? On a frôlé la mort pour Rien. »
Julien baissa les yeux. Le boîtier de la montre fumait légèrement, le verre du cadran intact, mais la molette était encrassée d’une suie noire qui ne ressemblait à rien de connu.
« La Rue des Morts, » dit-il, en la montrant du menton. « C’est là. En dessous. Je le sens. »
Il s’engagea dans le tunnel sans attendre de réponse. Derrière lui, Claire soupira, puis le suivit.
La montre battait. Plus fort. Plus vite.
Et quelque part, très loin au-dessus d’eux, la ville de Paris continuait de vivre sans savoir qu’elle reposait sur une porte.
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