Le Second Paris
Lire le chapitre 28: The Memory Creature
Le cœur de la voûte était une cathédrale renversée. Des colonnes de calcite pendaient du plafond comme des stalactites de cauchemar, et au centre, là où aurait dû se trouver un autel, une masse grouillante pulsait dans une lumière ambrée. Elle avait la taille d’une maison, une sphère imparfaite faite de centaines de visages. Des visages qui s’ouvraient et se fermaient comme des bouches de poissons, chacun murmurant, chacun pleurant, chacun criant dans une langue qui n’était plus tout à fait du français.
Julien sentit son estomac se tordre. Son épaule le lançait, une douleur sourde qui pulsait au même rythme que la masse. Claire, à côté de lui, le visage blanc comme un linge, observait la chose sans ciller.
« Ce sont eux, murmura-t-elle. Les morts retenus. »
Un visage se tourna vers lui — celui d’une vieille femme aux joues creusées, qui ouvrit la bouche et dit, avec la voix de son grand-père : « Julien, petit, tu as oublié mon anniversaire. »
Il recula, le cœur cognant contre ses côtes.
« C’est un piège, dit-il en serrant le poignet de Claire. Ce truc parle avec les voix de ceux qu’on a perdus. Il va te marteler de choses que tu ne peux pas supporter, et pendant que tu t’effondres, il t’avale. »
Claire ne bougea pas. Elle fixait la masse comme si elle essayait d’en comprendre la structure, comme on lit une carte topographique avant une descente en rappel. Elle était plus forte qu’il ne l’avait pensé. Depuis le moment où il l’avait tirée hors du gnole du sacrifice, dans la forteresse en feu, elle n’avait pas tremblé une seule fois.
— « Il y a une source. Quelque chose qui cohère l’ensemble. »
La créature s’ébranla. Une partie de sa surface se détacha, formant un membre informe qui balaya le sol de pierre vers eux. Ils plongèrent derrière une colonne de calcite qui explosa en éclats dans un craquement sec. Des fragments de visages — bouches, paupières, oreilles — roulaient sur le sol, continuant leurs paroles incohérentes.
Julien s’adossa à la pierre, le souffle court. Sa blessure irradiait. Il regarda sa main droite : ses doigts avaient des reflets iridescents, comme pris dans un voile d’eau. Le couteau d’obsidienne n’avait pas seulement coupé sa chair — il l’avait contaminé à la matière de cet endroit.
— « On ne peut pas le combattre frontalement, dit-il en serrant les dents. Il est fait de… de toute la collection. »
Claire passa la tête derrière la colonne. Un autre membre se détachait, plus dense, cette fois, armé de doigts qui se terminaient par des ongles de pierre.
— « Il ne faut pas le frapper. Il faut le vider. » Elle se tourna vers lui, les yeux brillants dans la pénombre ambrée. « Souviens-toi de ce que ta grand-mère a dit. Le sourire volé. La fausse mémoire qu’ils ont collée à ce truc pour le maintenir cohérent. Si on la brise, tout se fissure. »
Le sourire d’Élodie. La vieille femme dans la galerie de gypse, qui avait troqué sa propre mort contre la fuite de Julien. Le visage qui avait servi de moule aux Souveniristes pour modeler la gardienne de la voûte.
— « Chez moi, dit-il, c’est le visage de ma grand-mère. Lequel est faux ? »
Claire secoua la tête.
— « Elle m’a tout raconté, dans le passage secondaire. Les Souveniristes ont enregistré son sourire — celui qu’elle faisait quand elle a appris la mort de ton père. Pas le sourire heureux. Le sourire brisé. Celui qui a servi de masque au bâtonnier pour contrôler la voûte. »
Julien sentit les pièces s’emboîter. Le bâtonnier, la figure du culte, portait le visage de la douleur de sa grand-mère. Pas sa joie. Sa pire blessure. Et cette douleur, distillée, congelée en un faux souvenir, était la clé de voûte de toute la construction.
— « Comment on la brise ? » demanda-t-il.
— « On ne brise pas un souvenir avec une arme. On le brise en le confrontant à la vérité. »
La créature avança. Ses membres multiples rampaient entre les colonnes cassées, et les visages en surface hurlaient tous en même temps — un chœur de cris couvrant le silence minéral de la voûte. Julien serra les doigts autour de la montre de son père, qui battait contre son poignet malgré l’endroit interdit.
Il se releva. Douleur irradiante dans l’épaule. La blessure était vivante, elle le tirait vers l’ambiance de l’endroit, vers la matière qui filtrait dans son sang.
— « Élodie, dit-il à voix haute. Élodie… »
Un visage en surface se tourna vers lui. Celui d’une femme d’une soixantaine d’années, aux yeux humides et brillants, le sourire d’un chagrin impossible — cette douleur particulière qui survit à tout le reste. Le sourire qu’on exhibe quand on doit se tenir droit devant un cercueil qu’on a soi-même creusé.
— « Tu n’es pas ma grand-mère », dit Julien, la voix éraillée.
La créature ralentit. Un frémissement parcourut sa surface.
— « Je ne suis pas ton souvenir, continua-t-il, avançant d’un pas. Tu es un moule. Un moule qu’ils ont rempli avec le pire moment de sa vie pour que tu tiennes debout. Mais ce n’est pas elle. Elle est vivante. Elle a fui. Et avant de partir, elle m’a dit que tu n’étais qu’une coquille. »
Le visage trembla. La lumière ambrée vacilla. Des fissures apparurent sur toute la surface de la masse, fines comme des cheveux, brillantes comme du verre.
Claire se tenait à ses côtés, main dans la main avec lui. Elle n’avait pas peur. Elle le regardait, et dans ses yeux, il vit la vérité de toute l’histoire : les Souvenirists vivaient dans le mensonge, dans des souvenirs figés comme des insectes dans l’ambre. Lui, en pleine lumière, en train de vivre, chassait leurs mirages.
— « Tu es faux, dit Julien, et je suis vivant. »
Le cri fut assourdissant. La masse explosa en une pluie de débris translucides, de fragments de peau de pierre, de visages en tessons qui se turent brusquement. Un vent glacial remplit la voûte, et des centaines de silhouettes grisâtres s’échappèrent des débris, montant vers des cieux invisibles. Julien les regarda disparaître une à une, des âmes enfin libérées de leur prison.
Quand le silence revint, la voûte était déserte. Au sol, une fine poussière luminescente recouvrait tout. Au centre, là où avait reposé la masse, un puits vertical s’ouvrait dans le sol, taillé dans la pierre sombre, d’où montait une lumière blanche et froide.
Claire lâcha sa main. Elle saignait d’une coupure au front, mais elle semblait loin de la ressentir.
— « C’est le cœur, dit-elle. La banque de mémoire. C’est là que ton père tiendra. »
Julien s’avança vers le bord du puits et regarda en bas. Des marches disparaissaient dans la lumière blanche, et au bout de cette lumière, il distingua une forme — petite, assise, comme un homme en train d’attendre.
Il regarda sa montre. Elle battait toujours. Une pulsation chaude, presque humaine, qui résonnait à travers la pierre du puits comme un cœur jumeau.
Puis un bruit. Derrière eux, dans l’ombre des colonnes brisées. Un pas lent, mesuré, qui faisait crisser la poussière luminescente sous des semelles de pierre.
Julien se retourna.
Le Pale Man se tenait à l’entrée de la voûte. Il était à moitié dissous, sa peau blanche en lambeaux qui laissaient voir une ossature de calcaire. Mais il tenait dans sa main une urne de verre brisée, et ses yeux — impossibles — étaient pleins des portraits de tous les morts qu’il avait collectionnés.
Il sourit.
— « Vous avez cassé ma gardienne, constata-t-il d’une voix de gravier. Il va falloir me récompenser autrement. »
Il jeta l’urne au sol. Les fragments se reformèrent pour former un masque de pierre qu’il enfonça sur son visage presque détruit. La lumière blanche du puits sembla palir.
Claire se serra contre Julien, le souffle court. Derrière eux, le puits vers le cœur du Second Paris. Devant eux, un gardien brisé, mais pas encore mort — et désormais, plus rien ne le retenait.
— « Il reste quinze heures avant le solstice, dit-il avec la voix de mille morts. Et cette fois, la mariée viendra seule jusqu’à l’autel. »
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