Le Second Paris
Lire le chapitre 27: The Chapel of Forking Paths
La chute les avait crachés comme un os qu’on recrache. Le sol spectral vibrait encore sous leurs pieds, une membrane de lumière pâle qui pulsait à chaque battement de cœur. Julien tenait Claire par le poignet, ses doigts crispés sur sa peau moite. Autour d’eux, les morts se tenaient en cercle — pas menaçants, juste présents. Des silhouettes de gris et de cendre, certaines translucides, d’autres si denses qu’on aurait pu les toucher. Elles ne parlaient pas. Elles regardaient.
— Ne cours pas, souffla Claire. Ça les excite.
Julien ralentit, haletant. Son épaule le brûlait, la morsure de la lame d’obsidienne vibrant dans l’os comme un diapason mal réglé. Il chercha des yeux le Pale Man, mais la foule des morts s’était refermée sur leur passage, une mer de statues qui ne le suivait pas mais ne le quittait pas non plus.
— Il est là, dit Claire d’une voix sourde. Pas loin. Je le sens.
Julien sortit la carte de son grand-père — non, de son père, il fallait qu’il s’habitue à l’idée. Le papier avait survécu à l’eau, au feu, à trois générations de mensonges. Il le déplia avec précaution. Le quartier spectral s’étalait autour d’eux, une copie inversée du Paris qu’ils connaissaient, sculptée dans une lumière laiteuse qui émanait du sol lui-même, comme si la ville entière était posée sur un vitrail géant.
— La chapelle, murmura Julien en posant le doigt sur un point du plan. Ici.
Claire se pencha. Leurs épaules se touchèrent. Elle avait des cendres dans les cheveux, une estafilade sur la pommette — souvenir du verre brisé du bastion.
— Tu es sûr que c’est un refuge ? demanda-t-elle.
— C’est là que la carte se croise. Trois lignes, un point commun. La seule structure marquée d’un nom.
Il tourna le papier vers la lumière spectrale. Des lettres dorées y brillaient, tracées par une main que Julien reconnaissait — celle de son père, un peu tremblante, comme si la main avait hésité en écrivant.
« La chapelle des chemins qui bifurquent. »
Ils longèrent une rue qui n’existait pas à la surface. Les façades des immeubles étaient là, mais leurs fenêtres donnaient sur des murs de brouillard. Des réverbères brûlaient d’une flamme noire qui ne jetait aucune ombre. Clara marchait vite, les mains serrées contre sa poitrine, comme pour empêcher quelque chose de s’en échapper. Elle n’avait pas reparlé du Pale Man depuis leur chute. Julien savait pourquoi — dans le bastion, avant que le sol ne s’effondre, elle avait vu le visage du monstre se tordre autour de tous ceux qu’elle avait aimés, un kaléidoscope de trahisons.
— Il est derrière nous, dit-elle enfin. Il marche. Il sait où nous sommes.
Julien ne se retourna pas. Il regarda la carte, puis le ciel spectral — pas un ciel, une voûte de nacre qui respirait lentement, comme la paroi d’un cœur immense.
— Alors on ne s’arrête pas.
La chapelle apparut au bout d’une impasse qu’aucune géographie normale n’aurait pu expliquer. Petite, trapue, son clocher coupé net à mi-hauteur, elle semblait construite dans un marbre qui n’était pas du marbre mais de l’os — des milliers de fémurs et de tibias assemblés dans une géométrie parfaite, chaque articulation lissée par des générations de mains mortes. Le portail était ouvert. Une lumière chaude en sortait, la seule tache de chaleur dans tout ce monde froid.
Julien hésita une seconde. Claire le poussa du plat de la main.
— Tu as vu ce qui est derrière nous. Vas-y.
Ils franchirent le seuil. La porte se referma sans bruit derrière eux, et soudain, le froid spectral cessa. L’air était sec, presque tiède, chargé d’une odeur de vieux papier et de cire. L’intérieur de la chapelle était vide — aucune banque, aucun autel, seulement une nef en demi-cercle dont les murs étaient couverts de niches, et dans chaque niche, un objet. Des montres. Des centaines de montres. Des goussets d’argent, des bracelets de cuir usés, des mécanismes exposés aux rouages arrêtés sur des heures différentes.
— La mémoire du temps, murmura Claire. Chaque montre est une vie. Chaque heure arrêtée, une mort volée.
Julien la laissa là, en admiration, et avança vers le fond de la chapelle. La carte l’avait conduit ici pour une raison. Il le savait maintenant, quelque chose en lui le tirait vers une tombe posée à même le sol, une dalle de pierre noire affleurant du pavement. Pas d’inscription gravée. Juste un visage.
Le visage de son père.
Julien s’arrêta à deux mètres. Le visage était sculpté dans la pierre en bas-relief, les yeux fermés, les traits paisibles — plus jeunes que dans la seule photo de famille qu’il avait gardée, quelques années avant la disparition. Les lèvres, fines et légèrement incurvées, semblaient presque pincées de concentration, comme si l’homme dormait en pensant à quelque chose de difficile.
— C’est lui, dit Julien d’une voix qu’il ne reconnut pas tout de suite.
Claire le rejoignit, ses pas résonnant doucement sur les dalles. Elle s’accroupit près de la tombe, posa la main sur la pierre, puis la retira aussitôt, comme si la surface était brûlante.
— Elle est tiède, dit-elle. Vivante.
La voix monta de la dalle — pas de dessous, mais de la pierre elle-même, comme si les particules de calcaire vibraient pour former des mots.
— Mon fils.
Julien tomba à genoux. Il ne sut jamais si c’était volontaire ou si ses jambes avaient simplement choisi pour lui. Il posa sa main sur le visage de pierre, là où la joue de son père aurait été. Le bas-relief sembla se réchauffer sous sa paume.
— Tu n’es pas mort, dit Julien.
— Je ne suis pas mort, répondit la voix. Je suis retenu. C’est différent. La mort, c’est une absence. Moi, je suis une présence qu’on alimente. Le bâtonnier me pompe comme une prise d’eau. Chaque souvenir que je pourrais avoir — de ta mère, de toi — est détourné vers sa tour, transformé en énergie pour maintenir son rêve éveillé.
Julien ferma les yeux. Il avait tout imaginé — l’homme qui l’avait abandonné, celui qui était mort pour une cause, celui qui avait fui. Jamais celui-ci : un accumulateur vivant, un puits dont on tirait la matière même de son amour.
Claire s’agenouilla à côté de lui. Doucement, elle prit sa main libre.
— Que faut-il détruire ? demanda-t-elle à la dalle.
— Le caveau central, au sommet de la tour. Où tout est archivé. Les souvenirs des morts, les histoires volées, les visages empruntés. Tout est là, rangé comme une immense bibliothèque de vies. Si vous brisez les jarres d’argile qui le composent, tout ce qui n’a pas été donné librement retournera à sa source.
Un silence.
— Et toi ? demanda Julien.
La pierre trembla à peine, comme si la question elle-même était douloureuse.
— Je serai libre, mon fils. J’ai été prêt depuis le premier jour. Mais le caveau est gardé.
— Le Pale Man ?
— Le Pale Man est un autre effet, pas une cause. La vraie sentinelle du caveau est plus ancienne. Les Souvenirists l’appellent la créature des morts oubliés. Quand le bâtonnier a commencé à archiver les mémoires, il a pris tout ce qui ne servait pas — les souvenirs que les vivants voulaient perdre, ceux que les morts ne réclamaient pas, les fragments inutiles. Il les a entassés dans une fosse sous le caveau, comme des déchets. La fosse a fermenté. La créature est née de ça : une masse de visages oubliés qui hurlent ensemble, et qui dévorent toute mémoire qu’elle rencontre.
Julien sentit le froid revenir, malgré l’air tiède.
— Comment on la bat pour de bon ?
— Le corps est indestructible. Mais les souvenirs qui la composent ne sont pas liés entre eux par un sentiment vrai. Ils sont collés par la négligence. Si vous libérez une mémoire qui a été injustement prise, un souvenir volé qui mérite de retourner à son propriétaire, elle créera une faille. Une brèche dans le corps de la créature. Vous pouvez passer.
Le visage de pierre sembla se détendre, les muscles figés d’un calme encore plus grand.
— Il y a une mémoire fausse dans le tas. Le sourire de ta grand-mère. Les Souvenirists ont volé son visage pour une ruse, et ils ont gardé ce contour dans la fosse. Si vous le brisez, la créature se fendra comme une coque vide sous une hache mal ajustée.
Julien se releva. Ses jambes étaient lourdes, son épaule en feu. Il regarda Claire, dont les yeux étaient brillants de fatigue, mais d’une fatigue vive, alerte.
— On y va, dit-elle.
Il ne répondit pas tout de suite. Il regarda le visage de son père, cette dernière fois. Le profil aimé sans l’avoir connu, la bouche qui avait prononcé son prénom la nuit avant sa disparition, les yeux qui ne s’ouvriraient plus jamais.
— Je reviendrai te chercher, dit Julien. Je te le jure.
La dalle ne répondit pas. Mais la pierre se réchauffa encore un peu sous sa paume, un presque-perceptible pulsation, comme un battement de cœur pris dans la roche.
Julien prit la montre de son père — la vraie, celle que Victor avait cachée dans sa chaussure, celle qui ouvrait encore les portes entre les mondes. Il la fit tourner autour de son poignet, et l’aiguille marqua une heure qui n’existait pas sur terre.
Il sortit de la chapelle. Derrière lui, le portail se referma, et les montres des niches recommencèrent doucement à tictaquer, à l’unisson, comme une armée de petits cœurs mécaniques qui reprenaient leur marche.
La ville spectrale s’étendait devant eux, silencieuse et immense. Au loin, au centre exact de la carte, la tour se dressait — une aiguille noire qui perçait la voûte de nacre. Au sommet, une lumière dorée pulsait, régulière, patiente.
— La tour, dit Julien.
En contrebas, entre les immeubles de brouillard, une silhouette longue et pâle se dessinait, avançant sans presser. Le Pale Man savait où il allait. Il n’avait pas besoin de courir. Ils étaient pris entre lui et la créature des oubliés.
Claire prit la main de Julien. Sa paume était chaude, vivante.
— On traverse la fosse avec lui sur nos talons, ou on le laisse entrer le premier ?
Julien regarda la montre de son père. L’aiguille tremblait.
— On y va par le côté. On contourne la fosse, tant que la créature dort. Et quand on sera face au caveau, on trouvera le sourire de ma grand-mère.
Il n’ajouta pas la suite : et si le sourire n’y était pas, ils seraient avalés par la masse des oubliés en moins de temps qu’il ne fallait pour respirer.
Ils avancèrent vers la tour. La ville spectrale se referma sur eux, silencieusement, comme une eau qui retrouve son niveau après le passage d’un plongeur.
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