Le Second Paris
Lire le chapitre 30: After the Collapse
Le fracas du monde qui s’effondre autour d’eux était presque devenu un silence. Julien ne percevait plus que le battement sourd de son propre cœur et le grincement lointain des voûtes du Second Paris qui se déchiraient comme une toile trop tendue. Claire était dans les bras du Pale Man, ou plutôt dans la chose qui en restait — une silhouette de plâtre et de cendre, le masque de pierre fendillé de part en part, des moignons de doigts qui cherchaient encore à se refermer sur elle.
— Lâche-la, souffla Julien.
Sa voix sortit rauque, épuisée. Sa main gauche — celle dont les doigts luisaient d'un reflet iridescent — pendait le long de son corps, lourde comme si elle appartenait déjà à un autre monde. La douleur de son épaule lui tirait un spasme à chaque inspiration.
Le Pale Man tourna lentement la tête. Le masque de pierre, taillé dans une matière qui n'existait plus, grimaçait une expression d'une tristesse insoutenable. Il ne parlait pas. Il n'avait jamais parlé, sauf à travers les jarres et les souvenirs volés. Maintenant qu'il n'avait plus rien, il n'était plus qu'un geste : celui de prendre.
Il serra Claire contre lui, et celle-ci poussa un cri étouffé. Ses pieds battirent le vide un bref instant avant qu'elle ne devienne molle, comme vidée de sa volonté.
— Non, murmura Julien.
Il s'élança.
Le sol trembla sous ses pas — une fissure venait de fendre la dalle de marbre entre lui et le Pale Man, large d'un mètre, profonde d'un noir absolu. Julien sauta. Son pied glissa sur le bord, il bascula, rattrapa une aspérité du rocher, se hissa, les muscles de ses bras hurlant, les doigts iridescents de sa main gauche s'enfonçant dans la pierre comme dans de la cendre.
Il arriva face au Pale Man.
Ils se firent face. La créature tenait toujours Claire, maintenant inconsciente, la tête renversée. Le masque ne laissait voir aucune émotion, mais Julien sentit quelque chose émaner d'elle : une fatigue. Une lassitude de millénaires.
— Elle n'est pas à toi, dit Julien.
Le Pale Man pencha la tête. Un son sortit enfin de sous le masque — pas une voix, mais un grincement, celui d'une porte qu'on force. Puis, plus distinct :
— Elle… sera… le dernier souvenir.
Julien comprit. Sans son réseau de jarres, sans la structure des Souveniristes, le Pale Man se nourrissait de ce qu'il prenait directement. Claire allait être absorbée, digérée, oubliée. Pour de bon.
— Pas elle, dit-il. Moi.
Le masque de pierre sembla hésiter. Un craquement parcourut le visage de plâtre, des fissures s'élargirent, des éclats tombèrent, révélant dessous une surface noire et luisante, comme de l'obsidienne liquide.
— Toi ? fit le grincement.
— Je suis déjà à moitié dissous. Regarde.
Julien leva sa main gauche. Les doigts étaient transparents, striés de filaments lumineux qui pulsavaient lentement. La chair se défaisait en fines particules qui montaient et se dispersaient dans l'air du Second Paris, comme de la fumée d'encens.
— Je suis en train de devenir comme toi. Je suis déjà moitié souvenir. Prends-moi. Lâche-la.
Le Pale Man parut réfléchir. Son étreinte sur Claire se relâcha d'un cran. Ses doigts de cendre se tendirent vers Julien, hésitants, comme un enfant qui touche une flamme sans la comprendre.
Puis, soudain, la voûte au-dessus d'eux craqua en deux. Un bloc de pierre de la taille d'un tonneau tomba entre Julien et le Pale Man, les séparant. Le choc projeta des éclats dans toutes les directions, et Julien, aveuglé, entendit un cri — celui de Claire, revenant à elle.
Il se précipita, contournant le bloc, et vit le Pale Man se redresser, les bras désormais vides. Claire était au sol, roulée en boule, les mains sur la tête. Le Pale Man se tourna vers elle, trop lent, le masque fendu en deux moitiés qui ne tenaient plus que par une charnière invisible.
Julien ne réfléchit pas.
Il courut. Il ne sentait plus son épaule, ni ses doigts, ni ses jambes. Il y avait seulement le mouvement, la vitesse, la certitude que le prochain geste serait le dernier.
Il sauta.
Ses deux mains — la droite vivante, la gauche spectrale — s'abattirent sur la poitrine du Pale Man. Le contact fut froid, élastique, comme si la créature était faite d'une gélatine de mémoire. Les filaments de sa main iridescente s'activèrent, plongeant dans la matière du Pale Man, s'y accrochant comme des racines.
La créature ne cria pas. Pas de voix reconnaissable. Mais quelque chose monta d'elle, une onde sonore qui fit trembler les os de Julien et lui remplirent la bouche d'un goût de fer.
Le sol trembla de nouveau. Une fissure s'ouvrit sous eux, verticale, immense, avalant les dalles et les colonnes qui s'y engouffraient avec un rugissement sourd.
Julien poussa.
Le Pale Man, surpris, lâcha la dernière prise qui le retenait. Il bascula en arrière, les bras grands ouverts, le masque enfin détaché de son visage — et sous celui-ci, il n'y avait rien. Une absence parfaite, un creux où avaient autrefois habité les visages de mille morts.
Il tomba dans la fissure.
Le temps sembla suspendu. Julien vit la silhouette de cendre et de plâtre tournoyer dans le noir, se défaire en particules de plus en plus fines, et puis la terre se referma au-dessus d'elle dans un fracas de mille tonnes de roche, et le silence s'abattit soudain, absolu.
Julien s'effondra.
Il n'eut pas conscience de toucher le sol. La douleur, la fatigue, tout semblait lointain, comme s'il regardait quelqu'un d'autre vivre la scène. Sa main gauche était redevenue normale — ou presque. Les filaments lumineux avaient disparu, laissant une peau cireuse, inerte, mais réelle.
— Julien ?
Claire. La voix faible mais vivante. Il essaya de répondre, mais les mots refusaient de sortir. Puis une ombre se découpa dans la poussière qui retombait — une arche de pierre nue là où il n'y avait eu que le mur de la chambre.
— Viens, dit Claire, s'agenouillant près de lui. Viens. Je crois que c'est une porte.
Elle le tira. Ils traversèrent quelque chose qui ressemblait à de l'eau très froide et très calme — une sensation sans mouvement, sans lumière, sans poids — et puis ils débouchèrent dans un couloir familier, aux murs de calcaire gris, striés de traces de visiteurs anciens.
L'odeur d'humidité et de terre. Le bruit d'une goutte d'eau tombant quelque part dans le noir.
Le monde réel.
Ils restèrent un long moment au sol, adossés au mur, sans parler. Claire avait des écorchures aux avant-bras et un œil qui commençait à enfler. Julien pouvait voir, à travers sa veste déchirée, la plaie de son épaule — verte et jaune, infectée mais fermée, comme si le temps dans le Second Paris avait en partie guéri ce que la lame avait fait.
— Il est mort ? demanda enfin Claire.
Julien regarda le mur derrière eux. Plus de porte. Juste de la pierre.
— Je ne sais pas. J'espère.
Elle hocha la tête. Ils n'avaient pas besoin d'en dire plus.
Après un long moment, Julien se leva. Ses jambes tremblaient. Il tendit la main à Claire, et elle la prit. Sa peau était chaude, vivante.
— On sort d'ici ? dit-elle.
Il acquiesça. Le couloir menait à un escalier, et l'escalier menait à une grille, et au-delà de la grille, il y avait la lumière du soir tombant sur la place Denfert-Rochereau, les arbres du parc, le bruit lointain des voitures.
Ils sortirent sans parler.
L'air tiède de septembre les enveloppa. Julien ferma les yeux un instant. Dans sa poitrine, un vide s'était installé, net et précis, à la place où aurait dû se trouver quelque chose d'important. Il savait que c'était son père. Pas son fantôme, pas sa mémoire — mais l'absence de la perte elle-même, désormais consommée, accomplie.
Le gardien de l'entrée officielle des Catacombes les vit arriver tous les deux, couverts de poussière et de sang séché, et ne dit rien. Il avait déjà vu pire.
Ils marchèrent jusqu'à un banc. Claire s'assit, posa sa tête sur ses genoux. Julien s'installa à côté d'elle, la douleur de son épaule pulsant avec chaque battement de cœur.
Au-dessus d'eux, les lumières de la ville s'allumaient une à une.
Le Second Paris était derrière.
Devant, il n'y avait que la vie ordinaire — celle qu'il avait fui pendant des années, celle qu'il ne savait pas comment retrouver.
Il regarda ses mains. Elles étaient normales. La droite et la gauche, semblables, humaines, réelles.
Il ne savait pas si c'était une fin ou un commencement.
Mais pour la première fois depuis longtemps, il n'avait pas envie de courir.
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