Le Second Paris
Lire le chapitre 32: The Archivist's Return
La pluie n’avait pas cessé depuis leur sortie des Catacombes. Elle martelait les volets de l’appartement de Julien, rue de la Huchette, comme pour rappeler que le monde ordinaire n’était qu’une mince pellicule posée sur de l’insondable. Julien était assis sur le bord de son lit, les doigts de sa main gauche encore piquetés d’une lueur irisée, quand on frappa à la porte.
Claire, qui préparait du café dans la cuisine minuscule, fit volte-face. Son visage était encore marqué par les heures d’épuisement et de terreur. Elle murmura : « T’attends quelqu’un ? »
Julien secoua la tête. Depuis ce soir, plus rien ne le surprenait. Pourtant, quand il ouvrit la porte, son souffle se bloqua.
La femme se tenait là, droite dans l’embrasure, trempée jusqu’aux os. L’archiviste de la Bibliothèque du Souvenir, celle qu’ils avaient vue se faire aspirer dans le sol de l’antichambre des Oubliés. Celle qui portait des lunettes rondes et un tailleur strict, désormais défait, maculé de boue de catacombe et de plâtre fin. Elle n’avait pas l’air d’un fantôme. Pas exactement.
« Vous êtes… » commença Julien, la voix rauque.
« Vivante, oui. Comme vous pouvez le constater. » Sa voix était étonnamment calme, mais ses yeux roulaient comme des galets dans l’eau trouble de ses orbites. Elle rentra sans y être invitée, balayant l’eau de la pluie sur le seuil, visant Claire du regard. « Vous devez être la psychologue. La Claire qui a vu trop de choses pour rester sceptique. »
Claire croisa les bras, adossée au plan de travail. « Et vous êtes la femme qui a trahi le culte pour nous aider, avant de disparaître. Comment être sûr que vous ne travaillez pas encore pour eux ? »
L’archiviste rit, d’un petit rire sec, sans humour. « Parce que je les ai vus faire ce qu’ils font depuis assez longtemps pour en avoir la nausée. Et parce qu’ils m’ont laissée pour morte. Une traîtresse à leurs yeux, une erreur à éliminer. » Elle sortit un billet froissé de la poche intérieure de sa veste, le jeta sur la table basse. Un trilobe doré était estampé au centre, le même symbole que l’on voyait gravé sur les murs du Second Paris. « Je m’appelle Amandine Verne. Ancienne dépositaire des archives hermétiques. J’ai fui avant qu’ils ne s’en prennent définitivement à moi. »
Julien referma la porte, s’y adossa. Il sentait le froid des catacombes encore collé à sa peau. « La Pale Man… votre chef. On l’a jeté dans la fissure. Il est mort. J’ai vu la structure s’effondrer. »
Le visage d’Amandine se froissa. « Vous avez vu un vaisseau se briser, et vous avez cru voir la flotte couler. » Elle s’approcha, les mains jointes, comme pour une prière laïque. « Julien Moreau, comprenez-moi. Le Pale Man n’a jamais été le chef. C’était un masque. Un réceptacle — terrible, puissant, mais un réceptacle. Le vrai pouvoir des Souveniristes n’a jamais résidé dans un homme. Il réside dans un triumvirat. Trois fondateurs, toujours vivants, qui manipulent les fils depuis le début. Le Pale Man n’était que leur exécutant, leur regard dans vos catacombes. »
Un silence lourd tomba. Claire s’approcha de la table, les yeux plissés. « Trois fondateurs. Et ils ont survécu à l’effondrement ? »
Amandine hocha la tête lentement. « Le Second Paris ne s’est pas entièrement consumé. Vous avez détruit un axe majeur — la voûte du Souvenir, le chemin que vous connaissiez. Mais il en existe d’autres, plus profonds, plus anciens. Eux les connaissent. Ils se sont repliés dans les restes qu’ils ont pris soin de sauvegarder pendant des siècles. » Elle marqua une pause. « Ils vont essayer de reconstruire. Leur but n’a jamais changé : se nourrir de la mémoire des morts jusqu’à ce que Paris elle-même soit gouvernée depuis leur cité spectrale. »
Julien sentit son cœur battre à ses tempes. « Alors pourquoi s’arrêteraient-ils à cause d’une montre détruite ? »
« Ah. » Amandine sourit, d’un sourire fatigué. « C’est le point crucial. La montre de votre père n’était pas un simple souvenir. Elle contenait une ancre unique — un lien tangible entre le monde tangible et le monde des Ombres. Sans elle, l’architecture de leur reconstruction sera instable. Ils peuvent survivre des années dans les fragments, mais pour redevenir des entités rayonnantes, pour reprendre le contrôle des mémoires des morts à travers toute la ville, ils ont besoin de nouveaux ancrages. »
Elle regarda Julien droit dans les yeux. « Et vous êtes un ancrage potentiel, Julien Moreau. À cause de ce qui reste en vous. »
Il baissa automatiquement les yeux vers ses doigts irisés, qui tremblaient d’un picotement familier. « Je ne suis plus relié à rien. Mon père est libre. La montre est en poussière. »
Amandine secoua la tête, passa une main humide dans ses cheveux courts. « Vous avez traversé leur ville. Vous y avez laissé de vous-même — ils vous ont touché, le Pale Man vous a façonné, la créature de mémoire vous a marqué. Cette irisation qui court sur votre main n’est pas une cicatrice. C’est une porte. Le Second Paris s’accroche à vous comme un parasite à un hôte. Et s’ils vous trouvent, ils peuvent forcer cette porte pour réamarrer leurs ambitions. »
Claire posa sa tasse encore vide sur le comptoir, se plaça à côté de Julien, comme pour créer une barrière. « Ils viennent donc pour lui. C’est ça, le message ? »
« Le message est plus brutal encore. » Amandine sortit un carnet de sa poche, le posa sur la table. Des pages gondolées, noircies d’une écriture serrée que Julien ne reconnaissait pas. « Le triumvirat a un plan qu’ils nourrissent depuis des décennies. Ils prévoient de recréer une mémoire complète de Paris — pas un fragment, pas une vague ressemblance — la totalité, au moment précis d’une soirée de l’histoire, dans un lieu qui leur appartient encore. S’ils y parviennent, la ville entière deviendra leur toile. Mais pour lancer cette réminiscence, ils ont besoin d’un témoin. »
Elle pointa un doigt tremblant vers les doigts irisés de Julien. « Vous. Ils enverront des hommes, des fragments d’eux-mêmes, des ombres. Ils viendront chez vous, dans votre vrai monde. Ils tenteront de vous arracher à votre quotidien pour vous traîner dans leur bal. »
Un frisson remonta le long de l’échine de Julien. « Un bal ? Qu’est-ce que vous racontez ? »
Amandine ferma les yeux. « Dans trois jours, ils ont prévu la Grande Soirée — la reconstitution de la fête mémorielle la plus chargée en pertes qu’a connue la capitale : celle de l’Opéra Le Peletier, juste avant l’incendie de 1873. Ils ont conservé chaque mémoire de chaque victime pendant plus d’un siècle. Ils les feront revivre une dernière fois, pour siphonner toute la puissance accumulée. Et pour ouvrir le rituel, ils soulèveront une âme qui ne vous est pas inconnue. »
Julien sentit un gouffre s’ouvrir dans sa poitrine. Il pensa à son père, enfin libre. Puis à sa mère. À Élodie. À tous ceux qui étaient morts dans la ville au-dessus des catacombes.
« Qui ? » demanda-t-il, la voix éteinte.
Amandine fixa ses yeux clairs sur lui, et pour la première fois, quelque chose d’infiniment triste les traversa. « La seule mémoire qu’ils ont réussi à conserver et à corrompre depuis votre passage : celle d’une certaine femme âgée, qui vous cherchait. Une certaine Élodie Moreau. » Elle fit une pause. « Votre mère. »
Julien se figea. Le bruit de la pluie lui parut absorber soudain toute la pièce. Claire ouvrit la bouche, mais aucun mot ne sortit.
L’archiviste remit son carnet dans sa poche, se dirigea vers la porte. Puis elle se retourna, main sur la poignée. « Ils vont vous trouver. Vous pouvez vous cacher, ou vous pouvez les attendre. Mais si vous voulez les arrêter pour de bon — et lui rendre une sépulture tranquille — vous allez devoir aller à leur bal, vous aussi. »
Elle ouvrit la porte, la pluie s’engouffrant dans l’appartement. « Je connais le lieu. Si votre décision est prise, retrouvez-moi demain à la Chapelle expiatoire, à la tombée de la nuit. » Et elle disparut dans l’averse, aussi vite qu’elle était arrivée, laissant la porte claquer derrière elle.
Julien resta immobile, les yeux fixés sur ses doigts qui luisaient encore comme des braises sous la cendre. La montre était détruite. Son père était libre. Mais un nouveau compte à rebours venait de commencer.
« Ta mère… » murmura Claire.
Julien ferma les poings, une lueur sombre traversant son regard. « Elle était morte depuis dix ans. S’ils l’ont pris, c’est qu’ils savent comment atteindre tout ce que j’aime encore. » Il leva les yeux vers Claire, et pour la première fois depuis des heures, un éclat de détermination revint dans son regard. « Alors on va leur gâcher leur soirée. »
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