Le Secret de la Restauratrice
Lire le chapitre 13: A Truce
Le jour se levait à peine sur Londres quand Clara poussa la porte du café. Adrian était déjà là, deux tasses fumantes entre les mains, les cernes sous ses yeux aussi profonds que les siens. Elle s'assit sans un mot, saisit la tasse qu'il lui tendait, et but une longue gorgée de café brûlant.
« J'ai réfléchi toute la nuit, dit-il. Tu as raison sur Sylvia. On ne peut pas la détruire sur la base des seules accusations d'Alistair. »
Clara leva les yeux, surprise par sa capitulation aussi prompte.
« Mais tu penses qu'elle est coupable. »
« Je pense qu'elle sait des choses. C'est différent. » Adrian passa une main dans ses cheveux en broussaille. « La question, c'est : est-ce qu'elle a agi en connaissance de cause, ou est-ce qu'elle a été manipulée ? »
Clara reposa sa tasse. « Il y a une différence entre complice et victime. Si on veut sauver sa carrière — et la nôtre — il faut prouver laquelle des deux elle est. »
Ils restèrent silencieux un moment, le bruit du percolateur en toile de fond. Puis Adrian sortit son téléphone.
« J'ai un contact à la Metropolitan Police, unité des crimes artistiques. Ils ont un dossier ouvert sur un tableau disparu pendant l'Occupation, réclamé par une famille française. Je n'ai jamais eu le temps de creuser. »
Clara sentit son pouls s'accélérer. « Une famille française. Tu as le nom ? »
« LeFebvre. Victoire et Étienne LeFebvre. D'après le dossier, ils possédaient une collection importante à Paris, rue de Lille. Dispersée après leur déportation. »
Le nom résonna en Clara comme une cloche dans une église vide. LeFebvre. Elle ferma les yeux un instant, et quelque chose remua dans sa poitrine — un écho, une familiarité qu'elle ne pouvait pas expliquer.
« Ma grand-mère parlait parfois d'une famille LeFebvre, murmura-t-elle. Elle disait qu'ils avaient tout perdu. Je croyais qu'elle parlait de simples voisins. »
Adrian la regarda avec une intensité nouvelle. « Ta famille était réfugiée, non ? »
« Oui. Ma grand-mère a fui Paris en 1942. Elle n'a jamais raconté les détails. Elle disait seulement qu'ils avaient laissé derrière eux des choses qu'on ne peut pas remplacer. » Clara détourna le regard. « Je pensais qu'elle parlait de meubles, de bijoux. Pas d'un Holbein. »
Adrian ne dit rien, mais il posa sa main sur la table, paume ouverte, à quelques centimètres de la sienne. Un geste d'offrande silencieuse. Clara ne la prit pas, mais elle ne la repoussa pas non plus.
« L'archive des LeFebvre est en ligne, dit-il finalement en faisant défiler son écran. Les Archives nationales françaises ont numérisé les dossiers de spoliation. Si on trouve une mention d'un Holbein — le portrait d'homme, celui qu'on a dans la caisse — on a notre preuve. »
Le café refroidissait. Clara sortit son propre ordinateur portable, l'ouvrit sur la table en Formica. « Donne-moi le lien. Je cherche de mon côté, toi du tien. »
Pendant deux heures, ils travaillèrent en tandem, le silence entre eux ponctué seulement par le cliquetis des claviers et des exclamations étouffées. La lumière du matin traversa la vitre du café, projetant des ombres allongées sur la table. Clara trouva d'abord un inventaire daté d'octobre 1941, établi par le service de spoliation nazi, qui listait les biens saisis chez les LeFebvre. Elle passa le doigt sur l'écran, ligne après ligne, les noms des tableaux défilant dans un français administratif et froid.
Puis elle le vit.
« Adrien. »
Sa voix était étrange, même pour elle. Il leva les yeux.
« "Portrait d'un homme au col de fourrure, attribué à Hans Holbein le Jeune. Saisi le 17 mars 1942, remis à Jasper Faulks, intermédiaire agréé." »
Adrian se pencha vers son écran, les yeux écarquillés. « Faulks. Le même négociant que dans les lettres. » Il siffla doucement. « La chaîne est complète. Faulks l'a acquis des nazis, l'a revendu à une collection privée anglaise, et cette collection l'a légué ou vendu à ton musée. »
Clara relut la ligne plusieurs fois, comme si les mots pouvaient changer à force d'être déchiffrés. Ils ne changeaient pas. Le tableau de Holbein, celui que le musée exposait depuis des décennies comme un joyau de sa collection — celui qu'elle avait passé des mois à authentifier pour l'exposition — avait été arraché à une famille déportée.
« On les a envoyés où ? demanda-t-elle sans quitter l'écran des yeux. Les LeFebvre. »
Adrian pianota quelques secondes. « Drancy, puis convoi numéro 12. Direction Auschwitz. Le 29 juillet 1942. » Il marqua une pause. « Victoire LeFebvre est morte au camp. Étienne aussi. Ils n'avaient pas d'enfants. »
Le silence retomba, plus lourd cette fois. Clara pensa à sa grand-mère, qui avait fui à temps, qui avait survécu. Qui avait emporté ses histoires dans sa valise comme d'autres emportaient des photos. Elle pensa aux meubles abandonnés, aux objets laissés derrière, aux vies interrompues.
« S'ils n'avaient pas d'enfants, dit-elle lentement, il y a peut-être des neveux, des cousins. La famille élargie. Le dossier de la police doit avoir des pistes de descendants. »
Adrian acquiesça. « C'est pour ça que je veux parler à l'unité des crimes artistiques. Ils ont peut-être déjà identifié les héritiers. » Il hésita. « Et on peut leur apporter quelque chose en échange. Notre documentation. L'original. »
Clara ferma son ordinateur avec un clic sec. « Si on rend le tableau à ses propriétaires légitimes, le musée perd la pièce maîtresse de l'exposition. Le conseil d'administration va s'étrangler. »
« Le conseil d'administration va d'abord devoir expliquer comment une œuvre volée est restée accrochée à ses murs pendant soixante ans. » Adrian haussa les épaules. « Ils auront d'autres problèmes que ton exposition. »
C'était vrai. Et pourtant, Clara sentit le poids de ce qu'elle s'apprêtait à faire. Son exposition — sa carrière, son nom — tout reposait sur ce tableau, ou du moins sur sa version authentique. Rendre l'original aux héritiers signifiait que la salle qu'elle avait conçue avec tant de soin contiendrait une copie, ou rien du tout.
« Et Sylvia ? demanda-t-elle. Si le tableau a été volé, alors son expertise sur l'authenticité est caduque. Mais sa complicité avec Alistair... »
« Ça, c'est une autre affaire. » Adrian rangea son téléphone dans sa poche. « Mais si on peut démontrer qu'elle a été trompée — qu'Alistair lui a présenté une provenance falsifiée comme la vraie — alors elle est moins coupable que complice involontaire. Le conseil pourrait être indulgent. »
Clara réfléchit. Sylvia avait gardé le silence pendant vingt ans. Elle avait accepté l'argent d'Alistair, les promotions, la sécurité. Mais avait-elle su que le tableau était volé ? Ou avait-elle seulement choisi de ne pas poser de questions ?
« Je veux la voir, dit Clara soudain. Avant de témoigner. Je veux lui demander en face. »
Adrian la regarda longuement. « Et si elle ment ? »
« Alors je le saurai. » Clara se leva, ramassa son ordinateur. « On a une réunion du conseil demain à huit heures. J'ai vingt-quatre heures pour décider ce que je vais dire. » Elle marqua une pause, la main sur la poignée de la porte. « Tu viens ? »
Il se leva sans hésiter, laissant quelques billets sur la table. « On va où ? »
« D'abord, la police. Ensuite, Sylvia. » Elle poussa la porte du café, la lumière du matin la frappant en plein visage. « Et si le destin est de notre côté, peut-être qu'on apprendra enfin qui était cet homme vêtu de gris qui nous a sauvés la vie la nuit dernière. »
Adrian la suivit dans la rue, ses pas rythmant les siens. « Tu penses que c'était un hasard ? Qu'il était là juste au bon moment ? »
Clara secoua la tête. « Non. Je pense qu'il nous observait depuis le début. Et je pense qu'il a un intérêt personnel dans cette affaire. »
Elle s'arrêta au coin de la rue, se tournant vers lui. « Adrian, si on fait ça — si on attaque le conseil, si on expose le musée, si on remet en question vingt ans de politique officielle — on perd nos emplois. Peut-être plus. Tu le sais, non ? »
« Je le sais. » Il n'y avait aucune hésitation dans sa voix. « Mais je sais aussi que si on ne le fait pas, le tableau restera un trophée volé, et James Whitfield restera un homme qui a failli mourir pour avoir dit la vérité. Et toi ? »
Clara pensa à sa grand-mère, à la valise qu'elle n'avait jamais ouverte, aux histoires qu'elle n'avait jamais racontées. Elle pensa aux LeFebvre, morts à Auschwitz sans avoir jamais revu leur Holbein. Elle pensa à son exposition, à son nom gravé sur le carton d'invitation, à la fierté qu'elle avait ressentie quand on lui avait confié ce projet.
« Je témoignerai demain, dit-elle. Quoi qu'il arrive. »
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