Le Secret de la Restauratrice
Lire le chapitre 2: The Battle Lines
Elle trouva Sylvia dans son bureau du troisième étage, une tasse de thé refroidi entre les mains, les yeux fixés sur une reproduction encadrée du portrait de Holbein. La pièce sentait le vieux papier et la cire d'abeille, un mélange que Clara associait à son enfance, quand sa mère l'emmenait visiter les réserves du musée avant l'ouverture au public.
« Vous avez une tête de coupable, dit Sylvia sans se retourner. Asseyez-vous. »
Clara obéit, les doigts crispés sur le bord de la chaise. Le billet de réparation de 1874 pesait dans sa poche comme une pierre brûlante.
« Adrian Cole est venu dans ma galerie ce matin, commença-t-elle.
— Je sais. Il m'a envoyé un courriel à sept heures quarante-deux, perspicace. Il réclame une réévaluation scientifique complète. »
Sylvia pivota enfin, ses lunettes perchées sur le nez, son regard perçant sous la frange grise. Elle avait soixante-dix ans, mais ses yeux n'avaient rien perdu de leur acuité.
« Et vous êtes venue me demander si j'avais bien fait, il y a trente ans, d'authentifier ce tableau. »
Clara voulut protester, mais Sylvia leva la main.
« J'ai vu la manière dont vous regardiez le cadre en sortant de la galerie, Clara. Vous avez trouvé quelque chose. »
Le mensonge lui resta coincé dans la gorge. Elle ne pouvait pas sortir le billet maintenant, pas devant Sylvia. Pas avant d'avoir compris ce qu'il signifiait vraiment.
« Il prétend que c'est une copie du dix-neuvième siècle, dit Clara. Il menace d'aller voir le conseil d'administration. »
Sylvia soupira et reposa sa tasse avec un claquement sec.
« Cole est un arriviste, ma chère. Il est arrivé du Met il y a six mois avec ses microscopes et ses scanners, convaincu que tout le monde ici travaillait à l'ancienne. C'est sa manière de se faire un nom. Démonter une attribution historique fait vendre des billets et remplit les gazettes. »
« Et s'il avait raison ? »
Le silence s'épaissit entre elles. Sylvia se leva et s'approcha de la fenêtre, les mains croisées dans le dos.
« J'ai passé six semaines avec ce portrait avant mon rapport d'authentification. J'ai comparé les pigments, la technique, la provenance croisée avec les archives de Thomas Howard, comte d'Arundel. Tout concordait. Ce tableau est un Holbein, Clara. Je mettrais ma carrière sur le bûcher pour le prouver. »
Clara vit l'ombre passer sur le visage de son mentor. Une hésitation infime, presque imperceptible. Mais elle la vit.
« Vous avez dit "concordait" », murmura Clara.
Sylvia se retourna, son visage fermé comme une porte blindée.
« J'ai dit ce que j'ai dit. Faites votre travail, Clara. Préparez votre exposition, écartez Cole de votre chemin, et si vous avez des doutes, revenez me voir avec des preuves tangibles, pas des impressions. »
C'était un renvoi. Clara se leva, salua d'un signe de tête, et quitta le bureau avec le billet toujours dans sa poche et le cœur plus lourd qu'à son arrivée.
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L'atelier de conservation sentait le solvant et l'acétone. Clara y entra sans frapper, déterminée à imposer sa présence. Adrian Cole était penché sur une table d'acier inoxydable, un microscope binoculaire devant lui, des échantillons de peinture disposés dans des coupelles numérotées.
Il ne leva pas la tête tout de suite. Il savait qu'elle était là. La posture était trop calculée.
« Vous avez réfléchi à ma proposition, madame Ashworth ? »
Il appuya sur le mot « madame » avec une précision chirurgicale.
« Je suis ici pour vous dire que votre proposition est irrecevable, répondit Clara. Vous n'avez pas le droit d'approcher les galeries sans autorisation écrite, et vous n'avez certainement pas le droit de semer le doute sur une œuvre que ma tutrice a authentifiée il y a trente ans. »
Adrian releva enfin la tête. Ses yeux étaient d'un bleu gris, comme la mer un jour de tempête, et ils la dévisagèrent avec une intensité qui la mit mal à l'aise.
« Votre tutrice. Sylvia Carter. Celle qui a fait ses armes sur un scandale de faux Rembrandt à Amsterdam, puis a disparu du radar pendant dix ans avant de réapparaître ici avec la réputation intacte. »
Clara serra les poings.
« Sylvia a dirigé cette institution pendant quinze ans. Elle a formé la moitié des conservateurs en activité aujourd'hui.
— Et l'autre moitié évite de la mentionner en présence de journalistes. »
Il se tourna vers le microscope et fit signe à Clara de s'approcher.
« Venez voir. Venez voir ce que votre précieuse tutrice aurait dû remarquer en six semaines d'examen. »
Clara hésita. Tout son instinct lui criait de partir, de refuser ce jeu. Mais l'image du billet de 1874 dans sa poche la poussa en avant.
Elle s'inclina, plaqua son œil contre l'oculaire. Les pigments qu'elle vit défilaient étaient en couches régulières, presque mécaniques. Du blanc de plomb, de l'ocre jaune, du vert émeraude.
« C'est de la peinture du dix-neuvième siècle, dit Adrian, sa voix près de son oreille. Le vert émeraude n'a été synthétisé qu'en 1814. Et regardez ici. »
Il ajusta la netteté. Clara vit une fine ligne de craquelure, régulière, artificielle, qui serpentait sous la couche de surface.
« Des craquelures forcées, poursuivit-il. Techniques du faussaire, madame Ashworth. On vieillit la peinture en la chauffant, en la secouant, ou en dessinant les fissures à la pointe. Regardez la régularité. Ces fissures-là ne suivent pas la tension naturelle du séchage. Elles ont été tracées. »
Clara recula, les joues brûlantes.
« Vous ne pouvez pas conclure d'une couche superficielle que tout le tableau est un faux. Peut-être qu'il a été restauré, rentoilé.
— Premier réflexe de conservatrice, dit Adrian avec un sourire froid. C'est ce que diraient vos avocats. Mais regardez la ligne de la mâchoire du sujet. La couche sous-jacente est du dix-septième siècle, mais la peinture qui forme le visage, la construction interne, c'est... une reconstruction tardive. Quelqu'un a repeint par-dessus une œuvre abîmée, il y a deux siècles, et a fait passer le résultat pour un original. »
Clara sentit le sol se dérober sous ses pieds. Les mots de Sylvia résonnaient dans sa tête : « Tout concordait. » Mais si Sylvia avait menti ? Ou si elle avait été trompée ?
« Même si vous avez raison, dit Clara, vous ne pouvez pas porter cette accusation devant le conseil sans preuve définitive. Vous avez besoin d'une analyse comparative indépendante. »
Adrian haussa un sourcil.
« Vous me proposez une expertise tierce ? Vous, qui devriez me jeter dehors à coups d'injonctions ? »
« Je vous propose de limiter les dégâts. Si vous avez raison, je veux le savoir. Mais pas par une lettre anonyme au Sunday Times. »
Il étudia son visage un long moment, les bras croisés. Puis il acquiesça lentement.
« D'accord. Un panel neutre. Trois experts extérieurs, choisis d'un commun accord. J'examinerai les échantillons avec eux, vous assisterez aux délibérations. Une semaine pour organiser tout ça. »
« Mais vous restez loin des galeries d'exposition, exigea Clara. C'est ma condition. Vous ne vous approchez pas du Holbein sans ma présence. »
Adrian inclina la tête, presque un salut ironique.
« Marché conclu, madame Ashworth. »
Elle tourna les talons, mais il l'arrêta d'une voix plus douce, presque intime.
« Une dernière chose. Vous protégez Sylvia Carter comme si elle était votre mère. Est-ce parce que vous l'aimez... ou parce que vous avez peur de ce qu'elle cache ? »
Clara se figea, la main sur la poignée.
« Qu'est-ce que vous insinuez ? »
« Rien. Je constate. Vous êtes entrée dans cette pièce dix minutes, et vous m'avez demandé qu'une seule fois si je disais la vérité. Le reste du temps, vous parliez de sa réputation, de son héritage, de ses trente ans de carrière. Comme si sa vérité était plus importante que la vôtre. »
Il remit ses lunettes et se retourna vers son microscope avant d'ajouter :
« Réfléchissez-y, Clara. Si votre tutrice est si irréprochable, pourquoi mon accusation la menace-t-elle autant ? Et pourquoi vous, si méticuleuse, si rigoureuse, pourquoi avez-vous si peur de regarder ce que vous cachez dans votre poche droite ? »
Clara déglutit. Le billet de 1874 sembla prendre feu contre sa cuisse. Elle ouvrit la porte et partit sans un mot, les pas résonnant dans le couloir vide, poursuivie par la question d'Adrian : qu'est-ce qu'elle cachait, vraiment ?