Le Secret de la Restauratrice
Lire le chapitre 3: The Repair Slip
La nuit avait avalé le musée, ne laissant que la lueur blême de la lampe de bureau de Clara. Autour d'elle, des reproductions de Holbein semblaient la surveiller depuis les murs, leurs visages figés dans cette indifférence aristocratique qui lui avait toujours semblé si rassurante. Ce soir, elle n'en était plus si sûre.
Le morceau de papier jauni reposait sur son sous-main, entre deux presse-papiers de verre. Elle l'avait sorti de la poche de sa veste dès son retour chez elle, puis de nouveau ici, au bureau, incapable de le laisser seul avec ses pensées.
*Service de restauration, 14 avril 1923. Intervention sur le panneau dit « Portrait d'homme à la chaîne d'or », commanditée par Sir Edward Whitmore, domaine de Blackheath Priory. Restaurateur : Henry Cole.*
Clara avait passé trois heures à comparer cette fiche avec les archives officielles de la galerie, les registres de restauration, les correspondances entre conservateurs. Trois heures pour arriver à une constatation simple : rien, nulle part, ne mentionnait cette intervention de 1923. Les registres officiels indiquaient un nettoyage léger en 1911, puis rien jusqu'à une campagne de restauration complète en 1947, menée par un certain Geoffrey Ashworth — un lointain cousin, disait la légende familiale.
Mais elle chercha encore, poussée par une obstination qu'elle ne se connaissait pas. Elle compila les listes d'acquisitions, les procès-verbaux de conservation, les lettres échangées entre les directeurs successifs. Et c'est là, dans un carton poussiéreux du fond 3, qu'elle découvrit la faille.
Entre 1920 et 1945, les registres du département des peintures anciennes étaient lacunaires. Pas de disparition, non. Simplement des pages manquantes, des renvois vers des dossiers « stockés ailleurs », un vide administratif de vingt-cinq ans qui aurait pu passer inaperçu si elle n'avait pas été précisément à la recherche d'une anomalie.
« Qu'est-ce que tu cachais, Sylvia ? » murmura-t-elle dans le silence climatisé.
Sa mentor. Sa protectrice. La femme qui l'avait prise sous son aile alors que personne d'autre ne croyait en elle, qui lui avait appris à lire une peinture comme on lit un visage, à déceler dans un coup de pinceau toute une vie de décisions. Sylvia avait authentifié le Holbein en 1989, après des années d'études comparatives. Sa réputation reposait sur ce jugement.
Clara ferma les yeux. Elle revoyait la scène de la veille : Sylvia qui secouait la tête avec cette assurance un peu trop affirmée, qui parlait d'Adrian en termes de « carriériste » et de « nouveau venu », qui évitait son regard juste une seconde de trop.
Elle glissa la fiche de 1923 dans son carnet, rangea ses notes, puis sortit son téléphone.
Adrian répondit au troisième appel, à peine éveillé. Sa voix était grave, brouillée de sommeil.
« Clara ? Il est deux heures du matin.
— Je sais. J'ai besoin de vous montrer quelque chose.
— La fiche ? Celle que vous avez volée au musée ?
— Je ne l'ai pas volée, elle faisait partie du cadre. D'ailleurs, ce n'est pas le problème. Elle mentionne un nom, une date, et un lieu qui ne correspondent à rien de ce que nous avions. »
Silence à l'autre bout de la ligne. Elle entendit un froissement de drap, peut-être un bruit de pas.
« Nous ?
— Vous vouliez la vérité. Si c'est toujours le cas, je vous attends dans la salle des archives demain à six heures du matin, avant l'ouverture au public.
— Et si je n'y vais pas ?
— Alors je suppose que vous aviez raison de dire que je protège quelque chose. Vous saurez quoi, peut-être, mais vous ne le verrez jamais. »
Elle raccrocha sans attendre de réponse, le cœur battant.
Le lendemain matin, l'air de Londres était gris et humide. Clara arriva au musée à cinq heures quarante, passa la sécurité avec un badge qu'elle ne quittait jamais, et descendit au sous-sol où s'alignaient les boîtes d'archives. Elle avait apporté du café brûlant dans une thermos et les photocopies qu'elle avait réunis pendant la nuit.
Adrian arriva à cinq heures cinquante-huit, les cheveux encore humides, un sac de toile en bandoulière. Il portait un pull en laine marine qui semblait appartenir à une autre époque. Il s'arrêta sur le seuil, un demi-sourire aux lèvres.
« Vous avez l'air de n'avoir pas dormi.
— Je n'ai pas dormi. Venez voir ça. »
Elle ouvrit son carnet sur une table de consultation en bois, étala les copies, indiqua d'un geste la ligne qui la hantait depuis la veille.
« Une restauration en 1923 par un homme nommé Henry Cole, à Blackheath Priory, commanditée par un certain Sir Edward Whitmore. J'ai vérifié le registre foncier : Blackheath Priory a été vendu en 1962 aux enchères. Les archives de la maison, elles, ont été dispersées — en partie données au British Museum, en partie brûlées dans un incendie en 1987. »
Adrian prononça le nom presque en l'air.
« Henry Cole. Pas de lien avec vous, évidemment.
— Évidemment. Mais ce qui me trouble davantage, c'est ceci : la restauration concerne un "panneau dit Portrait d'homme à la chaîne d'or". C'est le titre provisoire que portait le tableau lors de son acquisition en 1898 par la galerie. Or, tous les documents officiels indiquent qu'aucune restauration majeure n'a eu lieu entre 1911 et 1947. Pourquoi une fiche de restauration aurait-elle été glissée dans le cadre, si ce n'est pour être retrouvée un jour ?
— À moins qu'elle ait été glissée pour être retrouvée *par quelqu'un de précis*, avança Adrian.
Elle le dévisagea. Il n'avait pas l'air de se moquer d'elle.
— C'est une possibilité. Mais ce n'est pas tout. »
Elle retourna la fiche. Au dos, presque invisible à l'œil nu, une annotation manuscrite au crayon, si légère qu'elle paraissait avoir été effacée à moitié :
*Paysage : Loch Arkaig, non documenté.*
« Loch Arkaig ? s'étonna Adrian. C'est en Écosse. À des centaines de kilomètres de Londres. En quoi est-ce pertinent ?
— Le portrait. Vous avez vu le fond, n'est-ce pas ? Une fenêtre ouverte sur un paysage. Une colline, un lac, des pins. Les catalogues officiels affirment qu'il s'agit d'une vue de la Tamise depuis Richmond. C'est ce que répétait Sylvia dans toutes ses monographies.
— Et vous pensez que c'est faux ?
— Hier, je pensais que c'était une certitude. Aujourd'hui, je pense que c'est une hypothèse que personne n'a jamais remise en question. »
Adrian s'accouda à la table, ses yeux bleus soudain très concentrés. Il avait posé son sac, en sortit des fiches cartonnées et des documents qu'il commença à aligner devant lui.
« Je suis allé hier soir à la bibliothèque de la Wallace Collection, pour comparer une autre œuvre de l'atelier de Holbein — l'Homme au crâne, celle qui est datée de 1533. Une chose m'a frappé, et je crois que c'est lié. Regardez. »
Il sortit une reproduction du tableau, puis une autre, agrandie, montrant le coin supérieur gauche de leur Holbein à eux. Il pointa un détail que Clara n'avait jamais remarqué : une légère courbe dans la ligne de l'horizon, comme une brume qui s'élevait au-dessus d'un point précis.
« Les archives départementales écossaises, poursuivit-il, contiennent des relevés topographiques des sites autour du Loch Arkaig, datant du XIXe siècle. Comparez la forme de cette colline, là, avec le cliché que j'ai reproduit. Ce n'est pas Richmond. C'est l'Écosse. J'en mettrais ma main à couper. »
Clara prit la reproduction, la rapprocha de la fenêtre éteinte des néons, scruta la courbe herbeuse, la ligne de crête, l'éclat du lac figé dans le vernis. Elle aurait voulu trouver une erreur, un rapprochement hâtif, n'importe quoi. Mais la topographie correspondait, de cette manière douloureusement évidente qui ne laisse aucune place au doute.
« Et alors ? dit-elle. Qu'est-ce que ça change ? Que le fond représente un paysage écossais plutôt que de la Tamise, est-ce que ça remet vraiment en cause l'authenticité du tableau ? »
Adrian la regarda longuement. Dans ses yeux, une patience inhabituelle.
« Holbein a peint la plupart de ses portraits à Londres ou en Suisse. Il n'est jamais allé en Écosse. Il ne connaissait pas le Loch Arkaig. Alors pourquoi un peintre qui n'a jamais quitté l'Angleterre aurait-il représenté un site qu'il n'a jamais vu ? »
La question resta suspendue dans l'air humide des archives. Clara sentit le poids des heures sans sommeil, l'accumulation des contradictions, la faille qui s'élargissait entre ce qu'elle avait cru et ce qu'elle voyait.
« Peut-être parce que le tableau n'a pas été peint par lui, dit-elle doucement.
— Exactement. Ou, plus subtilement, parce qu'un copiste du XIXe siècle, pour donner une authenticité à son œuvre, a reproduit un fond qui existait dans un tableau réel de l'époque. Il aurait choisi un décor qui ressemblait au Richmond de l'époque, mais en le modifiant assez pour ne pas se faire prendre — sauf que ses références étaient approximatives. Il a mis du Loch Arkaig sans le savoir. »
Clara se passa une main sur le visage. Elle avait soudain très froid.
« Ce que vous êtes en train de me dire, c'est que le tableau que j'ai passé les six derniers mois à étudier, à aimer, à défendre devant la commission, est une copie exécutée au XIXe siècle par quelqu'un qui a commis une erreur géographique.
— C'est une hypothèse. Une bonne hypothèse. Mais il faut la prouver. Et pour cela, il va falloir feuilleter encore des années d'archives, comparer avec les vestiges de la maison Whitmore, retrouver le héritier de cette collection privée, s'il existe encore. »
Il s'arrêta. Quelque chose dans son regard changea, un adoucissement qu'elle n'aurait pas attendu de cet homme si obstiné dans sa certitude.
« Je ne peux pas faire ça tout seul, Clara. Et vous non plus. Votre mentor vous a formée ; vous connaissez les codes, les réseaux, les gens. Moi, je connais les pigments, les toiles, les couches de vernis.
— Vous me demandez de travailler avec vous ?
— Je vous propose une trêve. Le temps de savoir. Pas une alliance définitive. »
Clara regarda la fiche jaunie, les photocopies, la reproduction aux contours accusateurs. Elle pensa à Sylvia, à sa voix qui se voulait rassurante, à cette hésitation qu'elle avait guettée comme une anicroche. Elle pensa à sa carrière, à tout ce qu'elle avait construit sur les épaules de son mentor.
Elle pensa surtout à la phrase d'Adrian, deux jours plus tôt : *Vous protégez plus qu'un héritage.*
« Il nous faut un plan », dit-elle finalement.
Adrian eut, pour la première fois, un vrai sourire.
« Par où on commence ? »
Elle prit une feuille blanche, dessina un schéma sommaire : le Holbein au centre, avec trois flèches partant vers l'archivage des années 1920, vers le paysage écossais, vers Sylvia.
« D'abord, vérifier si la lacune archivistique entre 1920 et 1945 s'explique naturellement. Si elle ne s'explique pas, elle finira par nous conduire quelque part. Ensuite, retrouver un lien entre la collection Whitmore à Blackheath Priory et notre galerie. Et enfin…
Elle leva les yeux vers lui.
— … il va falloir parler à Sylvia. Pas pour l'accuser, mais pour la sonder. Il y a quelque chose qu'elle ne nous dit pas. Et je veux savoir ce que c'est. »
Adrian acquiesça lentement. Dehors, la lumière de Londres commençait à s'épaissir, à prendre une couleur d'ambre sale.
« Alors on commence par les archives écossaises, dit-il. J'ai un contact au musée national d'Édimbourg qui pourra peut-être nous sortir des relevés topographiques plus précis.
— Et moi », dit Clara en rangeant ses documents dans son carnet, la fiche jaunie serrée contre la couverture de cuir, *«j'ai un rendez-vous avec mon passé.»*