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Le Secret de la Restauratrice

Lire le chapitre 6: The Midnight Visit

Le laboratoire de conservation sentait encore la fumée, une odeur ténue mais tenace qui s'accrochait aux blouses blanches suspendues près de la porte. Clara avait poussé les stores métalliques à moitié, laissant filtrer la lumière safran des lampadaires de Trafalgar Square. Il était vingt-trois heures passées, et l'aile ouest du musée dormait autour d'eux, silencieuse comme une cathédrale abandonnée.

Adrian avait disposé le panneau sous la lampe binoculaire, la surface peinte inclinée à quarante-cinq degrés. Il travaillait au scalpel avec une précision chirurgicale, grattant des micro-particules de vernis dans une coupelle en verre, quand il lâcha un juron étouffé.

« Les serveurs sont toujours en rade. Le protocole d'incendie a tout débranché, et le service informatique ne revient pas avant demain huit heures. » Il se redressa, massant sa nuque crispée. « Je ne peux pas croiser le monogramme sur Faulks avec les données numériques de l'atelier. »

Clara consulta son téléphone, puis le reposa face contre table. « Sylvia m'a envoyé trois messages depuis seize heures. Elle veut savoir où j'en suis avec le dossier d'exposition. Je lui ai dit que je préparais les cartels pour l'accrochage de printemps. »

« Tu lui mens bien. »

« Je mens mal. C'est pour ça que je l'ai évitée. »

Adrian esquissa un sourire qui ne lui parvint pas jusqu'aux yeux. Il écarta la lampe et se frotta les paupières. « Il y a une possibilité. La bibliothèque de référence conserve les catalogues raisonnés des ateliers londoniens du XIXe siècle. Papier uniquement – le conservateur en chef détestait le numérique, m'a-t-on dit. Il a fallu qu'il prenne sa retraite en 2019 pour qu'on scanne enfin les inventaires. Mais les ouvrages de synthèse, eux, sont restés en rayon. »

« La bibliothèque est sous alarme. »

« Je connais le code. Les ateliers ont besoin d'y accéder les soirs de vernissage pour les notices d'œuvres. » Il attrapa sa veste sur le dossier de sa chaise. « Vous venez, ou vous préférez finir en pièce à conviction ? »

Le couloir qui menait à la bibliothèque était plongé dans une pénombre rassurante, ponctuée par les veilleuses rouges des détecteurs de mouvement. Ils marchaient vite, épaules presque jointes, et Clara sentait la chaleur de son propre cœur battre jusque dans ses tempes. Quand il déverrouilla la lourde porte d'acajou, la pièce s'ouvrit comme un écrin : des rayonnages du sol au plafond, une odeur de papier ancien et de cire d'abeille, et un bureau de lecteur en acajou où traînaient encore des loupes et des carnets de notes datant de l'ère pré-numérique.

« Section H, troisième travée. Catalogue des artistes mineurs du Grand Tour, période 1830-1900. » Il s'y dirigea sans hésiter, longeant les rayonnages d'un doigt distrait, et en tira un volume épais, relié cuir grenat, dont la tranche dorée s'effritait légèrement.

Clara s'approcha de la table, posa son sac. « Tu sais où tout se trouve dans cette bibliothèque. On dirait que tu y as passé des nuits entières. »

« J'y ai passé toute ma thèse. À l'époque où je croyais encore que la conservation était une affaire de couleurs et de liants. » Il ouvrit le catalogue à la page des index, parcourut du doigt les entrées. « Quatre ans à repeindre mes propres toiles dans un atelier de Whitechapel, à manger des pâtes trop cuites et à vendre des portraits sur commande à des touristes qui voulaient ressembler à des personnages de Gainsborough. »

« Tu peignais ? »

« Je peignais. Pas assez bien pour qu'on s'en souvienne. » Il tourna une page, plissant les yeux. « Mon directeur de mémoire m'a dit que j'avais un œil, mais pas de main. Trop analytique. Je voyais la lumière comme une équation, pas comme une émotion. » Il rit, sans joie. « C'est pour ça que je suis passé de l'autre côté du tableau. À défaut de créer, j'ai appris à débusquer les faussaires. »

Clara s'installa sur la chaise du bureau, mains à plat sur le cuir fendillé. « Moi, c'est l'inverse. J'ai passé ma vie à avoir peur qu'on découvre que je ne comprenais rien. Que ma place à la National Gallery tenait à un concours de circonstances. Sylvia m'a recrutée à la sortie du master, il y a huit ans. Elle m'a dit que j'avais un instinct pour les attributions. Je crois qu'elle cherchait juste une assistante docile qui ne la contredirait jamais. » Elle regarda ses doigts serrés sur le cuir. « Et aujourd'hui, je suis là, à fouiller la nuit dans une bibliothèque avec un homme qui prétend que mon exposition repose sur une toile volée à une famille juive assassinée. »

Adrian leva les yeux du catalogue. Il la regarda longtemps, et il y avait dans son regard un calme étrange, presque tendre. « Vous n'êtes pas une fraudeuse, Clara. Vous êtes une conservatrice qui a découvert que son mentor lui a menti. Ça ne s'appelle pas de l'imposture. Ça s'appelle de la trahison. »

Elle détourna le regard. Le soulagement fut bref, presque douloureux, aussitôt remplacé par une palpitation plus précise. Elle se leva, contourna la table, et vint se placer derrière lui, à hauteur de l'épaule, pour suivre la page ouverte.

« Regarde. » Il posa son index sur une entrée en petits caractères. « Faulks, Jasper. Formé à l'atelier de John Constable, puis indépendant. Spécialisé dans les copies de maîtres anciens, mais aussi — tu vas aimer ça — dans les repeints de restauration. Il travaillait pour des collectionneurs privés, principalement entre 1860 et 1885. Il a été cité dans une affaire de faux Turner en 1871, mais l'accusation fut retirée faute de preuves. »

« Et son monogramme ? »

Adrian tourna deux pages et s'arrêta sur une planche photographiée, un détail de signature anguleuse. « Le J et le F entrelacés avec un point au-dessus. C'est exactement ce qu'on voit dans la couche de repeint, sous la radiographie. »

Clara sentit un frisson descendre le long de son dos. Elle se pencha davantage, respirant l'odeur de savon et de café sec qui émanait de sa veste. « Ça y est. On a une chaîne. Faulks a copié le tableau, puis repeint la copie pour la faire passer pour l'original. Mais l'original — il est passé où ? »

« C'est la question à laquelle ton archevêque devrait répondre. » Il ferma le catalogue, le repoussa. « Il faut qu'on retourne vérifier le châssis. »

Ils retraversèrent le couloir à pas rapides, sans échanger un mot, mais leurs épaules se frôlaient dans le silence comme des aimants qui hésitent. Dans le laboratoire, Adrian ralluma la lampe binoculaire et fit pivoter le panneau sur son chevalet métallique. La toile était tendue sur un châssis en chêne de facture ancienne, consolidé par des éclisses de restauration. Il inclina la lampe à quatre-vingt-dix degrés, balayant la surface brute du revers.

« Là. » Clara le vit avant lui. Une inscription tracée à l'encre brune, presque effacée par les passages de colle et les dépôts de résine. Deux lettres. Une majuscule et une initiale. « À M. »

Adrian approcha une loupe binoculaire sur bras articulé. Il resta un long moment silencieux, puis releva la tête, pâle. « C'est une dédicace d'artiste. Faulks, probablement. "À M." — pour une commanditaire. Si l'on trouve qui est cette M, on saura peut-être pour qui la copie a été réalisée. »

Clara sortit son téléphone pour photographier, mais l'écran était noir. Les batteries des mobiles internes étaient restées bloquées depuis l'arrêt des circuits. Elle jura entre ses dents et cherchait un carnet dans son sac quand un bruit sourd résonna derrière eux.

La porte du laboratoire s'ouvrit. Un agent de sécurité en uniforme sombre immobilisa le battant de la main, torche baissée. « Messieurs, dame. Tout va bien ? On m'a signalé une lumière au troisième étage, avec le système en maintenance... »

Adrian se redressa, impassible. « Nous travaillons sur une restauration urgente. L'alarme des ateliers a été désactivée par le service technique. »

L'agent hocha la tête, sans conviction. Il s'effaça quand même, leur laissant le passage. Clara rangea son sac, jeta un dernier regard au panneau retourné sur son chevalet, à ces deux lettres discrètes à la limite du visible.

En passant dans le couloir, elle vit la fenêtre au bout du hall : face au trottoir de Trafalgar Square, sous un lampadaire dont le globe répandait une lueur jaune, un homme en veste à capuche était immobile, les mains dans les poches, le menton levé vers la façade du musée. Il ne bougea pas lorsque l'agent sortit sur le perron pour allumer une cigarette. Il se contenta de faire demi-tour, lentement, et de s'éloigner vers le Strand.

Clara s'était arrêtée net. Adrian la rattrapa, suivit son regard. « Vous le connaissez ? »

« Non. » Elle déglutit, la bouche soudain sèche. « Mais je crois qu'il nous regardait. »

« Depuis combien de temps ? »

Clara secoua la tête, incapable de répondre. La question restait en suspens — comme tant d'autres — dans la nuit vide du musée.