Lumen Reads

Le Secret de la Restauratrice

Lire le chapitre 9: The Vanished Archivist

Les archives de la National Gallery sentaient le papier moisi et la poussière tiède. Clara n’avait jamais eu le temps d’y passer plus d’une heure d’affilée, mais depuis trois jours, elle y vivait presque. Le dossier qu’elle cherchait portait la cote 47/B/13, celui des restaurations mineures effectuées sur le Holbein supposé entre 1984 et 1986. Elle en avait déjà lu la moitié, sans trouver la moindre trace du bordereau de réparation que Sylvia prétendait avoir vu.

— Encore toi.

La voix venait du fond de la salle. Clara leva les yeux de son cahier. Michael Brant, l’archiviste en chef, un homme d’une soixantaine d’années aux lunettes cerclées d’or, s’approchait en tenant une pile de registres contre sa poitrine. Il n’avait jamais caché son mépris pour les curateurs qui « fouillaient trop profond ».

— Je cherche le bordereau numéroté 442, dit Clara sans préambule.

— Le 442 a été retiré du fonds il y a deux semaines.

Elle se raidit. — Retiré par qui ?

— James Whitfield, mon assistant. Il travaillait sur une réorganisation des archives de l’après-guerre. Il a sorti une douzaine de pièces pour les scanner. Il devait les remettre avant de prendre ses congés.

— Quand revient-il ?

Michael Brant la regarda par-dessus ses lunettes. — Il ne revient pas. Il a posé un congé sans solde à la fin du mois dernier. Nous n’avons pas eu de nouvelles depuis.

Clara se força à garder une voix calme. — Vous n’avez pas trouvé cela inquiétant ?

— James est un solitaire. Il a des problèmes personnels, je crois. Ce n’est pas à l’administration de s’en mêler.

— Il vous a dit quelque chose avant de partir ? Quelque chose à propos d’un bordereau ?

Brant pinça les lèvres. — Non. Il m’a simplement rendu ses clés et m’a dit que la vérité finirait toujours par remonter. J’ai pris ça pour une remarque philosophique.

Un frisson remonta le long de la nuque de Clara. Elle attendit que Brant se fût éloigné, puis se dirigea vers le bureau de James, resté vide au fond de la salle. Une chaise écartée, un tiroir entrouvert, une veste oubliée sur le dossier. Des feuilles traînaient encore autour d’une souris d’ordinateur. La veste. Personne ne partait en congé sans sa veste.

Clara ouvrit le tiroir entrouvert. À l’intérieur, un agenda noir, des trombones, et une enveloppe froissée adressée à la Direction des collections. Elle n’avait jamais été envoyée. Clara la retourna : elle portait la mention « À l’attention du directeur » et, tout en bas, une date barrée et remplacée : « Repoussé – voir le 12 ».

Le 12, c’était aujourd’hui. Le jour où elle devait rencontrer le conseil, mais la conversation avec la directrice adjointe était prévue en fin d’après-midi. James avait prévu de parler ce jour-là. Puis il avait disparu.

Elle glissa l’enveloppe dans son sac, sans savoir pourquoi, simplement poussée par l’instinct que tout ce que cet homme avait touché pourrait devenir important. En traversant la salle de lecture, elle murmura à Brant :

— Vous avez un numéro pour James Whitfield ?

— Non. Il n’était pas très joignable. Mais vous pourrez essayer Elizabeth Park, son ancienne collègue. Elle a pris sa retraite l’année dernière. Elle vit toujours près d’Islington. Elle tenait beaucoup à lui.

Une heure plus tard, Clara était assise dans un salon étroit et encombré de plantes vertes chez Elizabeth Park, une femme de soixante-douze ans aux cheveux blancs et au regard pétillant. Elle avait accepté de la recevoir sans poser de questions, s’arrachant à un jeu de solitaire quand Clara avait mentionné le nom de James.

— James Whitfield, c’est le seul homme de cette salle des archives qui avait une conscience. Il a commencé à creuser l’origine du Holbein il y a trois mois, dit Elizabeth en lui tendant une tasse de thé.

— Que cherchait-il exactement ?

— Le même bordereau que vous. 442. Il m’en a parlé à plusieurs reprises. Ce bordereau documentait une réparation de châssis effectuée en mai 1945 sur un convoi de tableaux autrichiens arrivés à Londres juste avant la fin de la guerre. Or la signature du restaurateur sur le bordereau datait de 1946. Un an après.

Clara reposa sa tasse. — La pièce aurait été réparée avant d’arriver ?

— Précisément. Impossible. Le document mentionnait une réparation sur une pièce qui n’était pas encore arrivée. À moins que la date ait été falsifiée, ou que la pièce ait été déplacée d’un autre convoi. James a suivi cette piste pendant des semaines. Il a comparé les listes d’arrivée des cargaisons entre l’Autriche et Londres. Et il a trouvé un écart.

— Quel écart ?

— Un tableau de l’école germanique du XVIe siècle, attribué à un maître inconnu, enregistré à l’arrivée le 28 avril 1945 dans le convoi autrichien. Sur les registres du musée, il apparaît une première fois dans l’inventaire de 1950 avec cette mention : « acquis en France, 1944 ». La même œuvre, le même cadre, les mêmes dimensions. Mais deux provenances différentes. Deux histoires.

Clara sentit le sang battre dans ses tempes. — Le tableau a été enregistré sous deux origines différentes ?

— Oui. Et James avait retrouvé le second registre, celui qui mentionnait la provenance française. Il l’avait photographié. Il devait le montrer à la direction le 12. Puis il a disparu. Je n’ai plus jamais eu de nouvelles. J’ai appelé chez lui, son répondeur, rien. Il a laissé son appartement intact. Ses plantes sont mortes. Ça n’a aucun sens, ce congé…

— Vous croyez qu’il est en danger ? demanda doucement Clara.

Elizabeth la regarda avec une gravité nouvelle. — Je pense que James a trouvé quelque chose qu’on ne voulait pas qu’il trouve. Et si vous êtes sur la même piste, vous devriez faire attention.

De retour au musée, Clara retrouva Adrian dans la petite salle de restauration qu’il utilisait en fin de journée. Il était penché sur une reproduction du Holbein, une loupe à la main. Quand elle entra, il leva les yeux et fronça les sourcils.

— Ton visage dit tout. Qu’est-ce qui s’est passé ?

Elle lui raconta la disparition de James Whitfield, son rendez-vous manqué avec la direction, le témoignage d’Elizabeth Park, et le convoi autrichien. Quand elle eut terminé, Adrian resta silencieux une longue minute, les yeux fixés sur le bord du cadre du Holbein.

— Tu te rends compte de ce que ça implique ? dit-il enfin. Si le tableau a été réparé avant son arrivée en 1945, c’est qu’il n’est pas passé par les canaux officiels. Quelqu’un a effacé cette anomalie, puis quelqu’un d’autre a essayé de la retrouver. Deux personnes. Deux moments différents. Le même bordereau introuvable.

— Et une troisième personne, qui s’assure que personne ne le retrouve.

Adrian se tourna vers elle. — James Whitfield a disparu la même semaine où la police a retrouvé le corps d’un historien d’art en banlieue de Vienne. Les journaux ont parlé d’accident domestique, mais j’avais un doute. Il travaillait sur les convois artistiques de 1945. Je n’avais pas fait le rapprochement avant aujourd’hui.

Clara sentit sa gorge se serrer. — Tu crois que James…

— Je crois qu’on n’est plus seulement face à une falsification. On est face à un système. Et chaque pièce qu’on soulève révèle une autre couche de mensonge, un peu comme ces toiles repeintes.

Il posa sa main sur la sienne, un bref contact réconfortant. — On doit continuer. Et tu dois faire attention. Si quelqu’un a osé éliminer un archiviste pour un bordereau, imagine ce qu’ils feraient pour une lettre de provenance et une inscription “To M.” dans ton dossier.

Clara baissa les yeux vers son sac où l’enveloppe froissée portait toujours la marque de James Whitfield. Une pensée glaciale lui traversa l’esprit. À la seconde même où elle sortait de l’immeuble d’Elizabeth, elle avait aperçu un homme au capuchon gris qui traversait la rue, trop lentement pour être simplement de passage. Elle n’avait pas osé y croire, mais maintenant elle en était presque sûre : il la suivait depuis les archives.