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Le Serment de l'Empenneur

Lire le chapitre 1: Broken Shafts

La bruine s'était enfin tue, mais l'humidité restait là, collée aux tentes et aux épaules. Le crépuscule noyait les haies de Maisoncelles dans une encre grise, et quelque part au-delà des feux de camp, la Somme roulait ses eaux lourdes. Thomas Barrow était accroupi sur un tapis de boue, les fesses sur ses talons, sa sacoche de cuir ouverte entre les genoux. Il avait posé son arc contre un chariot à flèches, l'if poli luisant d'une patine sombre dans la lumière du brasier.

Il sortit une poignée de traits. Le poids lui dit tout de suite que quelque chose n'allait pas. Il en prit un entre ses doigts calleux, le fit tourner devant la flamme. La pointe — une pointe de quarante centimètres, en acier forgé — était fendue à la douille. Pas un défaut de forge. Une entaille fine, propre, faite au burin. Il renifla la cassure. Aucune trace de limaille. On avait ouvert la douille avec un outil fin, puis refermé les bords si délicatement qu'au premier coup sur un pavois, la pointe se détacherait ou se fendrait en deux.

Il le jeta de côté. Un deuxième. Même chose. Un troisième. Nock fendu — la fourche de bois, là où passe la corde, présentait une fracture capillaire longitudinale. Pas une fissure de séchage. Une lame fine l'avait entaillée, juste assez pour que la tension du pouce fasse le reste. Thomas sortit ses flèches une à une, les posant dans la boue en rangée. Douze. Douze sur les vingt-quatre qu'il portait pour la bataille du lendemain.

Le souffle de Thomas resta calme, mais sa mâchoire se serra. Il connaissait les flèches de la couronne comme il connaissait les doigts de sa main. Le frêne était bon, l'empennage correct, les points de colle nets. Le sabotage venait après. Après la fabrication. Après le contrôle.

Quelqu'un avait eu accès à sa sacoche.

Il se releva, les genoux craquants, et balaya du regard le camp qui s'étendait en éventail derrière lui : trois mille archers, étendards mouillés, chevaux entravés, et la bannière dorée du roi qui pendait au centre, au sommet du pavillon de commandement. On était le vingt-quatre octobre, et le soleil s'était couché depuis trois heures. Il restait une nuit. Une nuit avant que le Dauphin ne vienne leur manger les os.

Thomas ramassa une des flèches fendues, la plus nette, et la glissa dans sa ceinture. Puis il marcha vers les chariots de ravitaillement, où le quartier-maître, un dénommé Peveril — un petit homme de Nottingham aux joues couperosées — comptait ses stocks à la lueur d'un falot.

« Peveril. »

L'homme ne leva pas la tête. « La livraison est faite. Reviens demain. »

« J'ai besoin que tu regardes ça. »

Thomas posa une flèche sur le comptoir de bois humide. Peveril s'arrêta, fixa la flèche, puis lui. Il la prit du bout des doigts, l'examina sans vraie attention.

« Fente à la douille. Ça arrive. Le fer d'Aquitaine, il a des bulles. »

« Ça n'arrive pas sur douze de mes traits. Le même soir. Et regarde le nock. »

Peveril tourna la tige. Le fendillement capillaire se perdait dans la fibre du frêne. Il haussa les épaules. « Séchage trop rapide. On est dans un champ boueux, tout est humide. Le bois travaille. »

« Le bois travaille en courbe ou en torsion. Il ne fend pas net comme ça. »

Le quartier-maître posa la flèche avec une lassitude qui frôlait le mépris. « Tu veux que je fasse quoi, hein ? Que je refasse deux cents douzaines de flèches dans la nuit parce qu'un Yorkshireman a les nerfs fragiles avant la bataille ? »

Thomas ne répondit pas tout de suite. Il inclina le fût, fit passer la plume sous la lumière. Et c'est là qu'il le vit. L'empennage n'était pas de la plume de garde blanche réglementaire, ni même de l'oie grise de Norfolk. C'était un bout de plume de cygne. Teintée d'un violet très léger, trop discret pour qu'on le remarque sur un faisceau. Mais Thomas avait passé vingt ans à tailler des plumes, à coller des barbes sur des tiges de frêne, à chercher la meilleure courbure pour chaque vent. Il savait reconnaître la plume d'un oiseau à l'odeur.

Le cygne ne servait pas dans les ateliers royaux. Le cygne était réservé aux flèches décoratives des seigneurs, aux pièces de chasse, jamais aux traits de guerre. Trop cher. Trop rare. Un homme qui emplumait ses flèches avec du cygne avait de l'argent et des secrets.

« Qu'est-ce que c'est que cette plume ? »

Peveril cligna des yeux. Il se pencha, détailla l'empennage, et pour la première fois, un éclair de vrai malaise traversa son regard. « Ça, c'est pas de mes stocks. »

« De qui, alors ? »

« Je sais pas. Les fletchers du roi, ils utilisent de l'oie. Tout le monde sait ça. »

Thomas précisa, « Le cygne, c'est pour les nobles. Pour la chasse. Qui, ici, touche aux flèches en dehors des ateliers ? »

Peveril s'essuya le front d'un revers de manche. « Personne. Tout est contrôlé. On compte les faisceaux chaque soir. » Il se tut, puis murmura, presque pour lui-même : « Sauf les archers de la maison de Greyhill. Ils montent leur propre dispositif. »

Thomas sentit son pouls battre un peu plus vite.

« Greyhill ? »

« Sir John Greyhill. Il a amené ses propres équipements et ses propres hommes de confiance. Il distribuait lui-même les flèches de ses compagnies pendant la marche. »

Thomas remit la flèche à sa ceinture. Il remercia Peveril d'un signe de tête, sans un mot de plus, et tourna les talons. Son esprit travaillait déjà. Greyhill. Un banneret du nord, un homme du comte de Northumberland. Un de ces chevaliers qui n'avaient pas combattu à Crécy, ni à Poitiers, mais qui parlaient fort dans les conseils de guerre et s'alignaient pour les parts de rançon.

Il remonta l'allée centrale, entre les tentes basses des gens d'armes. L'odeur de fumée de bois vert et d'urine animale lui rappela les nuits de siège à Harfleur, la dysenterie, les morts qu'on enterrait sans prière dans des fosses indistinctes. Il avait quarante-trois ans. Il n'avait pas besoin de ça. Il n'avait besoin que d'une volée de flèches fiables pour couvrir la prochaine aube.

Devant lui, la grande tente de commandement se dressait sous un double étendard : le léopard d'Angleterre et le lys de France. Des gardes en tabard hivernal s'alignaient à l'entrée, croisant leurs lances quand il approcha.

« Le camp est interdit sans laissez-passer, archer. »

« Je dois parler à l'officier de service. »

« Tu parles à moi. »

Thomas sortit la flèche. La lueur d'une torche éclaira la plume violette et la fente de la douille. « Si quelqu'un devait m'empêcher de tirer demain matin, il ferait exactement ce que tu fais là. »

Le garde hésita. C'est un petit sergent grisonnant qui sortit de l'ombre de la tente, un gobelet de vin chaud à la main, et toisa Thomas. Il était sur le point de répondre quand l'ouverture de la tente battit de nouveau, et un homme en cotte de mailles, un ceinturon à la taille, sortit à grandes enjambées. Il portait une tunique frappée d'un mur héraldique noir sur champ d'argent. Thomas reconnut le blason d'un seul coup d'œil : trois merlons sur une porte crénelée.

Sir John Greyhill s'arrêta à deux pas de lui. Il était grand, sec, le visage taillé à la serpe, des yeux gris comme une lame de pluie. Il tenait un parchemin roulé dans une main gantée. Il regarda la flèche de Thomas, puis le visage de Thomas, et n'eut aucun mal à identifier ce qu'il voyait.

« Tu as trouvé ça dans ton stock, archer ? »

Thomas soutint son regard. « Douze comme ça. Douze sur vingt-quatre. Et une plume qui n'appartient pas aux fletchers du roi. »

Greyhill ne trahit rien. Pas un muscle de son visage ne bougea. Il tendit la main, paume ouverte, et Thomas, après une seconde d'hésitation, lui remit la flèche. Greyhill l'examina rapidement, sans s'y attarder, puis la lui rendit.

« Suis-moi. »

Il ne consulta ni garde ni officier. Il se contenta de faire un geste à son sergent, qui écarta les lances. Thomas pénétra sous le pavillon. À l'intérieur, une table pliante, des rouleaux de parchemin, une bougie, et une carte de la région posée à plat, pesée aux coins par des dagues. Greyhill referma l'entrée derrière lui.

« Parle vite. Le conseil de guerre siège dans une heure. »

Thomas parla vite. Il expliqua les fentes, la technique de burin, la plume de cygne, Peveril, la mention des archers de la maison de Greyhill. Il garda le ton neutre d'un homme qui décrit l'état du ciel ou le nœud d'une corde. Quand il eut fini, Greyhill resta silencieux un long moment, les yeux sur la carte, ou plutôt sur la ligne de la route qui descendait vers le village des Fontaines, où l'ennemi les attendait.

« Tu es le fletcher de Barton-on-Humber, dit-il enfin. On m'a parlé de toi. Tu es le seul homme du Yorkshire qui a refusé la lieutenance pour rester dans les rangs. »

« J'aime mes flèches plus que les honneurs. »

Greyhill hocha lentement la tête. « Alors écoute-moi bien. Tes douze flèches ne sont peut-être qu'un début. Et si le sabotage touche la première volée, on n'aura pas de deuxième volée. On n'aura rien du tout. » Il posa la main sur la carte, couvrant presque tout l'espace entre les deux armées. « Je vais faire bloquer l'accès aux stocks par mes propres hommes. Mais je veux que tu enquêtes. Toi. Maintenant. Avant demain matin. En silence, sans officialiser. Si tu éveilles les soupçons, l'homme disparaîtra dans le désordre du départ. »

Thomas regarda la flèche qu'il portait encore à la ceinture. Douze flèches brisées, une plume de cygne, un chevalier du Nord qui n'avait pas haussé le ton. Quelque chose clochait dans tout cela. Mais il savait aussi qu'on ne refusait pas un ordre du banneret de l'armée, surtout à la veille d'une bataille où chaque arc compterait.

« J'ai jusqu'à quand ? »

Greyhill consulta le ciel par une fente du pavillon. « Messe de l'aube à la quatrième heure. La bataille s'ouvrira à la cinquième. Tu as six heures. »

Six heures. Pour inspecter des milliers de flèches, interroger des hommes qui voulaient dormir, et débusquer un saboteur qui connaissait probablement le camp mieux que lui. Thomas inspira, se raidit, et salua d'un bref hochement de tête.

Une chose, encore. Il sortit de la tente, se tourna vers Greyhill, qui s'apprêtait à le congédier, et lui montra la plume violette.

« Une dernière chose, monsieur. Le cygne, ça ne se trouve pas dans les sacs d'une armée en marche. Ça se commande, ça se teint, ça se garde. Quelqu'un de haut dans la chaîne a vu un artisan faire ça. »

Greyhill ne cilla pas. Il enregistra l'information, puis il sourit d'un sourire sans chaleur.

« Alors trouve l'artisan. Et fais vite. »

La toile du pavillon retomba. Thomas se retrouva seul dans la nuit, la flèche rompue dans la main, le camp immense autour de lui comme une bête qui sommeille avant le carnage. Quelque part entre les tentes, un homme ou une femme avait cassé ses flèches, une par une, au burin, pour s'assurer qu'au matin, le premier nuage de fer ne monterait pas du ciel anglais.

Il vit une lanterne se balancer au loin, près du parc des archers de l'aile gauche. Un garde marchait le long des faisceaux. Thomas jeta un dernier regard vers le pavillon du roi, puis se dirigea vers la nuit, vers les flèches, vers la douzaine de secrets que le camp gardait encore.

La question n'était plus de savoir pourquoi, mais pour qui.