Le Serment de l'Empenneur
Lire le chapitre 39: The Archer's Oath
La pluie de novembre cinglait les fenêtres de la chaumière lorsque Thomas Barrow reconnut l'écriture sur le parchemin. La main tremblait légèrement — celle de Will Sharpe, ou du vent qui avait traversé la route de Calais à York, peu importait. Thomas rompit le sceau de cire grise et déplia la lettre près du feu.
Il lut d'abord les politesses d'usage, la gratitude du jeune homme pour la grâce royale, puis les mots qui firent monter en lui une chaleur étrange :
*Le chevalier Greyhill m'a pris comme écuyer. Il dit que je dois apprendre la lance avant de toucher à un arc, mais je sais que c'est sa façon de me garder près de lui. Nous partons pour la Normandie au printemps. Le roi veut fortifier ce que nous avons gagné. Il parle de toi parfois, devant ses capitaines. Il dit que l'Angleterre n'a pas d'égal pour tendre un arc, mais que toi, tu sais quand ne pas le faire.*
*Je n'ai pas oublié la nuit avant Agincourt, ni ce que tu as fait pour moi. Si un jour j'ai des fils, ils apprendront ton nom avant le leur.*
Thomas replia la lettre avec lenteur, les doigts crasseux de suie et de cendre malgré les mois passés. La chaumière sentait le bois humide et la laine grasse, des odeurs de paix qui lui tordaient encore l'estomac. Sur le mur, au-dessus de la cheminée, reposait son nouvel arc — celui du maître-fletcher royal —, poli et huilé, les boyaux de lin fraîchement tordus. Il n'avait pas encore tiré une seule flèche avec.
Dehors, le vent charriait les premières neiges. La vallée de Swaledale s'étendait sous un ciel de plomb, ses murets de pierre sèche comme des coutures sur une plaie. Quatre mois depuis Agincourt. Quatre mois depuis la boue, le sang, les cris qui semblaient encore vibrer dans ses os quand il se tournait trop vite dans son sommeil.
La porte s'ouvrit dans un grincement. Margery entra, chargée de fagots, son tablier trempé.
— Toujours là, à regarder cette colline ? demanda-t-elle sans reproche.
— Toujours là, dit Thomas.
Il se leva, prit les fagots, les déposa près de l'âtre. Margery s'approcha du feu, tendit les mains. Elle avait vieilli, ou peut-être était-ce lui qui voyait mieux les rides depuis qu'il comptait les morts comme d'autres comptent les moutons.
— Cette lettre, dit-elle en désignant le parchemin. De ton jeune homme ?
— De Will. Il est écuyer maintenant. Il va en Normandie.
— Et toi ? Tu vas rester ici à regarder la pluie ou tu vas retourner là-bas ?
Thomas ne répondit pas tout de suite. Il s'accroupit devant le feu, attisa les braises. La flamme dansa, éclaira son visage creusé, la cicatrice blanche qui lui barrait la joue depuis Crécy, pas depuis Agincourt — Agincourt ne lui avait laissé aucune blessure visible, seulement une mémoire trop pleine.
— Le roi m'a fait venir avant-hier, dit-il enfin. Un messager est monté jusqu'à la crête.
Margery se figea.
— Tu ne m'en as rien dit.
— C'était une proposition, pas un ordre. Il veut que je forme des archers. Pas pour la prochaine campagne. Pour les suivantes. Une école de tir, ici, dans le Yorkshire. Il paiera la construction, les cibles, les hommes qui voudront apprendre.
— Et qu'as-tu répondu ?
Thomas se redressa. Il prit l'arc sur le mur, fit glisser sa main le long de la courbe de l'if. Le bois était parfait, presque trop parfait. Le travail d'un homme qui n'avait jamais vu une flèche anglaise se briser sur un bouclier français.
— J'ai dit oui. Mais à mes conditions.
Margery laissa échapper un rire bref, sans gaieté.
— Tu sais parler aux rois, maintenant ?
— Je sais leur parler quand ils ont besoin de moi, dit Thomas. Et ils ont besoin de moi. Ils auront toujours besoin d'archers qui savent tenir leurs cordes au sec et leurs têtes froides. Mais je ne serai plus jamais un pion sur leur échiquier. Ma place, c'est ici. Dans cette vallée. Avec ces hommes.
Il remit l'arc en place, se tourna vers la fenêtre. La neige tombait plus fort à présent, effaçant les contours du paysage. Un troupeau de moutons descendait la colline, mené par un chien au pelage roux. Thomas les regarda sans les voir.
Il pensait à la nuit avant Agincourt. Aux flèches sabotées, fendues en leur cœur par un homme qui avait cru servir une cause plus grande que la sienne. À Roger Oakley, qu'il avait laissé partir sur un cheval volé, avec assez d'argent pour disparaître à jamais. Il ne savait pas si le Viscount avait rejoint la seconde armée française que le ciel avait miraculeusement dispersée, ou s'il vivait caché quelque part sous un faux nom. Il ne le saurait jamais. C'était peut-être cela, la paix : accepter que certaines questions restent sans réponse.
Dans la chaumière, Margery préparait la soupe. Le bruit familier du couteau sur la planche, de l'eau versée dans le chaudron de fer, emplissait l'espace de la simplicité retrouvée. Thomas s'assit à la table, posa ses mains à plat sur le bois usé.
— Il y a autre chose, dit-il.
Margery s'arrêta, le couteau en suspens.
— Le messager a apporté une commission. Signée du sceau royal. Je suis nommé maître-archer de la couronne pour la région du Nord. On me versera une solde, et j'aurai autorité sur les ateliers qui fabriquent les arcs et les flèches pour les armées du roi.
Elle posa le couteau.
— C'est une charge honorifique, Thomas.
— C'est une charge, oui. Et je la prends. Mais tu sais pourquoi.
Elle le savait. Il le lui avait dit assez souvent, dans ces nuits où elle le réveillait en sursaut, où il criait dans le noir des ordres que personne ne pouvait plus entendre. Il avait regardé des hommes mourir parce que leurs armes avaient été trafiquées par un homme qu'il avait bu avec, plaisanté avec. Il avait failli ne pas comprendre à temps. Et il avait juré, devant les cendres de son feu de camp, devant les visages de ses hommes morts et vivants, que plus jamais une seule flèche anglaise ne serait brisée par la trahison sans qu'il le sache.
— Je ne serai pas un seigneur de guerre, dit-il. Je serai un gardien. Celui qui vérifie chaque flèche, chaque corde, chaque nœud. Celui qui sait d'où vient chaque bois et chaque plume. Mes hommes, mes archers, mes veillées. Personne ne touchera à leur armement sans que je le voie. Personne ne les mènera au combat avec des instruments qui peuvent se retourner contre eux.
Margery traversa la pièce, posa une main contre sa joue. Sa peau était chaude, ses doigts sentaient le pain et la farine. Thomas ferma les yeux une seconde.
— Et toi, dans tout ça ? demanda-t-elle tout bas. Tu as le droit d'être heureux, non ? Pas juste utile ?
Thomas prit sa main, la tint contre la sienne. Les callosités des deux paumes se rencontrèrent, se reconnurent.
— La nuit avant Agincourt, j'ai cru que je ne reviendrais jamais ici. J'ai cru que j'allais mourir dans la boue, avec une corde cassée et une flèche fendue, comme mes hommes. Quand le jour s'est levé, j'ai survécu. Mais j'ai compris quelque chose, en marchant parmi les morts. La survie ne suffit pas. Elle ne suffit jamais. Il faut que ce que tu fais serve à autre chose qu'à rester en vie. Sinon, tu n'es qu'un chien qui a évité le coup de bâton.
— Et maintenant ?
— Maintenant, cette vallée. Ces hommes. Ces enfants qui grandiront avec un arc dans les mains, et qui sauront que la corde est vraie, que la flèche est droite. Je leur apprendrai à tirer. Et je leur apprendrai l'autre chose. Celle qui est plus dure à enseigner : savoir quand ne pas tirer.
Margery se détourna, retourna à sa soupe. Mais Thomas la vit sourire, un demi-sourire timide qu'elle lui adressait rarement ces derniers mois.
— Va les voir, dit-elle sans se retourner. Ils sont tous en bas, dans la grange. Ils n'attendent que toi.
Thomas endossa son manteau de laine épaisse, prit l'arc royal, attacha à sa ceinture un carquois vide qu'il ne remplirait pas avant d'avoir refait sa provision de flèches avec ses propres mains. Il ouvrit la porte, affronta le vent chargé de neige.
Le village de Denton se blottissait dans le creux de la vallée : huit maisons de pierre et de torchis, une forge, une église au clocher bas, la grange où l'on engrangeait le foin et où l'on célébrait les noces. Une trentaine d'âmes, guère plus. Mais ce soir, la grange était pleine de silence, un silence d'attente.
Thomas poussa la porte. Une lanterne brûlait sur le billot central. Autour, assis sur des ballots de paille, les hommes de la vallée attendaient. Ils n'étaient pas ses anciens compagnons — ceux-là étaient morts ou dispersés, sauf Greyhill au loin et Will qui apprenait la lance. Mais ils avaient la même peau tannée, les mêmes mains burinées, la même façon de le regarder sans rien dire.
Il posa l'arc sur le billot. Le bois blond de l'if luisait dans la lumière de la lanterne.
— Vous savez pourquoi vous êtes là, dit-il. Le roi nous donne une mission. Nous devons lui fournir des archers. Pas des paysans qui savent tirer dans un champ de tir un jour de fête. Des hommes qui savent ce qu'ils font quand la ligne ennemie approche et que la pluie détrempe les cordes.
Un des hommes — Tom le jeune, vingt ans, il s'appelait Tom comme tout le monde dans ce pays — leva la main.
— Maître Barrow, dit-il, on dit que vous étiez à Agincourt. Que vous avez vu des choses. On dit que sans vos archers, le roi serait mort ce jour-là.
Thomas regarda le jeune homme. Il vit dans ses yeux la même faim que celle de Will Sharpe, il y a des mois. La faim de se prouver quelque chose, de prouver au monde que la poussière du Yorkshire valait autant que le sang des ducs.
— J'étais à Agincourt, dit-il. Il pleuvait. La boue montait aux genoux. Les chevaliers français sont venus vers nous en armure, à cheval et à pied, en nombres que je n'avais jamais vus. La nuit d'avant, un homme avait essayé de nous trahir. Il avait brisé nos flèches, faussé nos commandes, desserré nos cordes. Un homme, seul, avec une petite allumette et une rancune contre un trône qui l'avait écrasé.
Le silence de la grange se fit plus dense.
— Nous avons découvert sa trahison à quelques heures de la bataille. Mon ami Greyhill — maintenant chevalier — et moi avons passé la nuit à réparer ce qui pouvait être réparé, à remplacer ce qui ne le pouvait pas. Nous avons prié, certains. Nous avons juré, tous. Et au matin, nous avons marché dans la boue avec ce que nous avions. Nous avons tiré. Nous avons tiré jusqu'à ce que nos épaules soient en feu. Et nous avons gagné. Pas parce que nous étions plus forts. Parce que nos flèches étaient vraies. Parce que nos cordes tenaient. Parce que nous savions au fond de nous que chaque trait que nous lâchions était droit, même quand tout autour de nous était faussé.
Thomas fit le tour du billot, passa une main sur le bois de l'arc.
— Je n'ai pas accepté la charge du roi pour la gloire. Je ne serai jamais comte, jamais baron. Je refuse leurs titres, leurs fiefs, leurs honneurs. Ce que j'accepte, c'est la responsabilité. Celle de ne plus jamais laisser un homme seul, dans l'ombre, armer des saboteurs contre ses propres frères. Celle de vérifier chaque flèche qui sortira de cette vallée, chaque corde, chaque arc. Je vous apprendrai à tirer, oui. Mais je vous apprendrai aussi à veiller. Vous serez les yeux et les mains de vos arcs. Personne — vous m'entendez ? — personne ne touchera à votre armement sans votre connaissance. Si un officier veut inspecter, vous m'appelez. Si un quartier-maître veut remplacer vos flèches, vous m'appelez. Si vous voyez quelque chose qui ne va pas, une corde qui semble effilochée, une hampe qui montre une fissure trop nette, vous m'appelez. Et nous trouverons la vérité.
Une pause. Le vent fouettait les murs de la grange. Quelqu'un toussa.
— C'est ce que je jure, dit Thomas d'une voix plus basse, mais qui portait comme une corde tendue. Devant vous, devant ce bois, devant le Dieu qui nous a vus marcher dans la boue d'Agincourt. Jamais plus la trahison ne dispersera nos arcs. Jamais plus une flèche anglaise ne sera brisée par la main d'un frère avant de toucher l'ennemi. Ce sera ma charge, tant que je vivrai. Mon serment. Le serment de l'archer.
Il prit l'arc, le soupesa comme on soupesait un enfant, puis leva une main vers la poutre de la grange, là où, entre les gerbes, reposaient des flèches qu'il avait fabriquées de ses mains au cours des semaines passées. Il en décrocha une, l'examina sous la lanterne — la plume grise, la hampe droite, la pointe affûtée — puis la remit en place.
— En attendant, dit-il en retrouvant un ton plus ordinaire, nous allons commencer. Pas par le tir. Par la fabrication. Vous allez apprendre à faire vos propres flèches, vos propres arcs. Vous saurez les réparer dans le noir, dans la pluie, sous les ordres d'un capitaine qui pue le vin et vous prend de haut. Parce qu'un archer qui ne connaît pas son arme n'est qu'un homme qui agite un bâton. Et un homme qui agite un bâton, je ne l'emmène pas à la guerre.
Un rire parcourut la grange. Les visages se détendirent. Tom le jeune se leva, s'approcha du billot.
— Maître, dit-il en baissant la voix, c'est vrai que vous avez refusé un baronnet ?
— Une baronnie, corrigea Thomas. Et oui.
— Pourquoi ?
Thomas haussa les épaules.
— Parce qu'un baron commande des hommes depuis un château. Je préfère être dans la boue avec eux, une corde dans les doigts, à savoir si elle va tenir quand il faudra la tendre. Et puis, un baron anglais doit prêter serment au roi. Moi, je l'ai déjà fait — mais à ma manière. Celle-ci. Celle-là, personne ne la changera.
Il remit l'arc en bandoulière, fit un signe de tête vers la porte de la grange.
— Maintenant, sortez. La neige est bonne pour les yeux. On va se mettre en cercle et je vais vous montrer ce que fait un archer de la couronne quand il n'a pas de flèches : il vise avec ses mains, il calcule le vent avec sa peau, et il n'oublie jamais que la distance se mesure en pas, pas en vantardises.
Les hommes sortirent en file, laissant la grange dans la pénombre chaude de la lanterne. Thomas resta une minute, seul, la
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