Le Serment de l'Empenneur
Lire le chapitre 38: A New Dawn
La brume du matin s’accrochait encore aux terres boueuses d’Agincourt lorsque Thomas Barrow souleva sa tente. Le froid lui mordit les jointures, mais il ne frissonna pas. Il avait dormi trois heures, adossé à son coffre d’armes, les doigts posés sur son arc — le nouvel arc du fletcher royal, lisse et sombre, encore vierge de sang.
Autour de lui, le camp remuait avec une lenteur de vainqueurs épuisés. Les feux se rallumaient, les hommes pliaient les tentes, et quelque part, un charpentier tapait sur une roue brisée. Dans une heure, ils marcheraient vers Calais. Dans deux jours, peut-être, ils verraient la mer.
Thomas sortit son chiffon de graisse et s’accroupit devant sa tente. Il posa l’arc en travers de ses genoux et commença à nettoyer la corde, geste ancien, rituel, aussi naturel que la prière chez d’autres.
— Tu le traites comme un enfant.
Thomas ne leva pas les yeux. Greyhill s’approchait, ses bottes crissant sur la terre gelée. Le chevalier s’arrêta à deux pas, les mains sur les hanches, le visage marqué par la fatigue mais éclairé d’une satisfaction que Thomas ne lui avait jamais vue.
— Il est neuf, répondit Thomas. Les arcs neufs sont comme les hommes neufs. Ils ne savent pas encore ce qu’on attend d’eux.
Greyhill s’accroupit à son tour, un craquement de genoux qui fit grimacer Thomas. Le chevalier était plus vieux que lui de dix ans au moins, mais ce matin, il semblait porter chaque année comme un fardeau reconnu.
— Tu as entendu les ordres ? dit Greyhill.
— On marche vers Calais.
— On marche vers Calais. Les éclaireurs disent que la deuxième armée française est encore à deux jours. Le roi veut qu’on atteigne les marais avant qu’ils ne nous coupent la route.
Thomas passa le chiffon le long de la courbure de l’arc, lentement, méthodiquement. Un archer ne se pressait jamais avec son matériel. C’était la première leçon que son père lui avait donnée, la première qu’il avait donnée à ses propres hommes.
— Et les prisonniers ?
— Le roi a décidé de les garder. Une rançon vaut mieux qu’un scalp, à la fin de la journée.
Thomas hocha la tête. Il pensa à Roger Oakley, quelque part dans les lignes de prisonniers, ou déjà parti. Il ne saurait jamais. Il avait fait ce qu’il avait fait, et Dieu réglerait le reste.
— Tu vas leur dire quoi, à tes hommes ? demanda Greyhill.
Thomas s’arrêta, le chiffon suspendu au-dessus de l’arc. Il regarda le camp, cherchant les silhouettes familières. Il les trouva près du feu principal : Will Sharpe, le bras gauche attaché dans une écharpe grossière, parlait avec animation à deux des autres. Son visage était encore pâle mais sa voix portait, et il y avait quelque chose de nouveau dans la manière dont il tenait son épaule, comme s’il avait gagné le droit de se tenir droit.
— Je vais leur dire de manger, dit Thomas. De boire. De compter leurs flèches. Et de ne faire confiance à personne qui ne porte pas leur couleur.
Greyhill rit doucement.
— Tu es toujours aussi méfiant, Thomas.
— La méfiance m’a gardé en vie. Elle garde aussi mes hommes. Je ne vois pas pourquoi je changerais.
Le chevalier resta silencieux un moment, les yeux fixés sur l’horizon où le soleil commençait à percer les nuages bas. Puis il dit, d’une voix que Thomas ne lui connaissait pas encore :
— Je t’ai vu hier, Thomas. À la fin. Quand tes flèches étaient épuisées et qu’il ne restait que la lame. Je t’ai vu te frayer un chemin vers ce vicomte, et je me suis demandé ce qui te poussait. Ce n’était pas la haine, je crois.
Thomas haussa les épaules.
— C’était la fin d’une dette.
— Non. Je te connais mieux que tu ne le penses. Tu ne te bats pas pour les dettes. Tu te bats pour ceux qui ne peuvent pas se battre eux-mêmes. C’est ce qui te distingue, Thomas Barrow. Ce n’est pas ton adresse à l’arc — et Dieu sait pourtant que tu es le meilleur que j’aie jamais vu. C’est que tu ne confonds jamais l’ennemi avec la cible.
Thomas s’arrêta de frotter. Il leva les yeux vers Greyhill, et quelque chose passa entre eux — un accord silencieux, la reconnaissance d’un homme à un autre, sans le poids de la hiérarchie.
— Je ne sais pas ce que je ferai après Calais, dit Thomas. Je ne suis pas un chevalier. Je ne le serai jamais. Le roi m’a offert un titre, et je l’ai refusé. Mais cela ne veut pas dire que je refuse son service.
— Je sais.
— Et je ne servirai plus jamais sous un commandement que je ne peux pas voir. Pas après ce qui s’est passé. Pas après avoir découvert que l’ennemi était dans nos propres rangs.
Greyhill se releva lentement, les mains sur les reins. Il regarda le camp qui s’éveillait, les hommes qui pliaient leur matériel, les chariots qui s’alignaient pour la route.
— Les ingénieurs ont été interrogés, dit-il. Toute la nuit. Le roi a fait venir des hommes de confiance du Nord. Aucun n’a reconnu la marque de cendre que tu as trouvée sur les pieux.
Thomas s’y attendait. Un saboteur digne de ce nom ne se laissait pas prendre la nuit même de sa trahison. Mais quelque chose en lui se resserra, comme une corde qu’on tend une seconde de plus.
— Alors il est encore là, dit Thomas.
— Peut-être. Ou peut-être qu’il avait suffisamment accompli et qu’il est parti. Ou peut-être qu’il est en train de marcher vers Calais avec nous, en attendant une autre occasion.
Thomas se releva à son tour, l’arc dans une main, le chiffon dans l’autre. Il regarda autour du camp — les visages des hommes qu’il connaissait, ceux qu’il ne connaissait pas, les soldats, les forgerons, les écuyers, les valets. Ils se ressemblaient tous dans la lumière du matin. Et l’un d’entre eux, peut-être, portait une marque invisible sous l’uniforme.
— Alors je resterai vigilant, dit-il. Je ne peux pas en faire plus.
— Le roi a accepté ta demande, dit Greyhill.
Thomas cligna des yeux.
— Ma demande ?
— Tu lui as demandé de la double ration de vin pour tes hommes. Il a accepté. Et il a ajouté quelque chose de son propre cru : un ordre permanent selon lequel les archers du Yorkshire auront toujours le droit d’inspecter leurs propres munitions avant une bataille. Aucune fourniture d’armes ne sera plus distribuée sans l’accord de leur commandant.
Thomas resta figé un instant. Il sentit quelque chose — pas la fierté, ce n’était pas cela. Une fatigue. Une fatigue profonde, mêlée à une forme de paix.
— Il l’a fait ? Pourquoi ?
— Le roi est un homme sage, dit Greyhill. Il sait que ce qui s’est passé avant Agincourt n’est pas simplement une question de trahison. C’est une question de confiance. Les archers ont besoin de savoir qu’on ne touchera pas à leurs arcs. Et maintenant, ils le sauront. Grâce à toi.
Thomas baissa les yeux vers son chiffon, puis vers son arc neuf. Il le tourna dans ses mains, sentant le grain du bois — un noisetier parfait, sans nœuds, poncé avec une patience que lui-même aurait pu montrer quand il était fletcher. Il se demanda qui l’avait fabriqué. Un artisan du roi, peut-être, quelqu’un qu’il ne verrait jamais.
— Je le prendrai avec moi, dit-il.
— Où ?
Thomas regarda autour de lui. Le camp avait fini de se réveiller. Les bannières se levaient, les soldats se mettaient en formation. Quelque part, un cheval hennit, et un sergent cria un ordre qui se perdit dans le vent du matin.
— Jusqu’à Calais, répondit-il. Puis à travers la mer. Et ensuite, je ne sais pas. Mais je le prendrai, et je le garderai propre, et s’il faut en tirer une flèche pour protéger un homme qui ne peut pas se protéger lui-même, je la tirerai.
Greyhill tendit la main. Thomas la regarda un instant, hésitant. Ce n’était pas un geste qu’on lui avait souvent offert. Les chevaliers ne tendaient pas la main aux archers. Ils donnaient des ordres, distribuaient des punitions, offraient des récompenses. Mais Greyhill tendait la main comme un ami tend la main à un autre ami, sur un pied d’égalité.
Thomas la serra. La paume de Greyhill était calleuse et chaude, une main qui avait tenu une épée plus souvent qu’une plume.
— Tu devrais peut-être mettre quelqu’un à la place de Will Sharpe, dit Greyhill. Il a un bras cassé. Il ne peut pas tirer.
— Il peut encore marcher, dit Thomas. Et il peut encore parler. Mais je ne vais pas le garder en première ligne.
— Comment ça ?
Thomas regarda en direction du feu où Will parlait toujours, ses gestes amples compensant son épaule raide. Il avait vu le jeune homme sourire le matin pour la première fois depuis qu’ils avaient quitté l’Angleterre.
— Tu cherches un écuyer, dit Thomas. J’ai vu comment tu as regardé les tiens, hier. Ils te servent depuis des années, et ils te sont loyaux. Mais tu n’as pas mené la bataille près des lignes, et ton écuyer — le pauvre — il ne t’a pas suivi quand tu as chargé.
Greyhill inclina la tête.
— Mon écuyer a été tué à l’aube avant la bataille. Une flèche perdue. Je n’ai pas encore remplacé.
— Alors prends Will Sharpe. Il est rapide, il est loyal, et sa main gauche travaille encore aussi bien que sa droite. Il a été accusé de vol, oui, mais c’était injuste — le roi lui-même a signé sa grâce. Et il a survécu à Agincourt avec un bras cassé, sans se plaindre une seule fois.
Greyhill sourit — un vrai sourire, pas la politesse froide des nobles.
— Tu fais aussi du recrutement, maintenant ?
— Non. Je fais ce qui est juste pour mes hommes. Will mérite plus qu’une place dans ma troupe. Il mérite une chance.
Greyhill regarda Will un moment. Le jeune homme s’était levé et parlait maintenant à un des valets de Greyhill, pointant une sangle qui se défaisait sur un cheval de charge.
— Il sait comment s’y prendre avec les chevaux ? demanda Greyhill.
— Il a grandi dans une ferme. Il sait tout faire avec une corde et deux mains — et il lui en reste une en bon état.
Greyhill acquiesça lentement.
— J’y penserai. Mais à une condition.
— Laquelle ?
— Tu acceptes de dîner avec moi ce soir. Quand nous aurons atteint Calais. En ami, pas en officier et en soldat. Deux hommes qui ont traversé l’enfer et qui ont encore un peu de temps à passer ensemble.
Thomas considéra cela. Il y avait quelque chose d’étrange à l’idée de s’asseoir à la table d’un chevalier, de boire avec lui, de parler de choses qui n’avaient pas de rapport avec les flèches ou les batailles. Mais il avait appris quelque chose sur Greyhill pendant cette nuit. Le chevalier avait tenu le château d’un homme qu’il ne connaissait pas, contre des forces qu’il ne comprenait pas, simplement parce que c’était la chose honnête à faire. Et cela valait quelque chose.
— Je viendrai, dit Thomas. À une condition.
— Laquelle ?
— Vous laissez Will venir avec vous. S’il vous sert, il doit apprendre à regarder comment les nobles se conduisent à table. Et j’ai besoin de quelqu’un pour me rappeler de ne pas boire trop.
Greyhill rit — un rire franc, qui surprit Thomas par sa chaleur.
— Marché conclu, Thomas Barrow. Tu es le seul homme que je connaisse qui négocie même son amitié.
— C’est ma condition naturelle, répondit Thomas. On reste vigilant, ou on ne reste pas.
Il replia son chiffon et le rangea dans sa poche, puis il leva son arc contre son épaule, la corde vers le ciel. Le soleil avait maintenant brûlé la brume, et le camp brillait dans une lumière froide et claire. La route de Calais s’étendait à l’ouest, invisible encore derrière les collines basses.
Thomas regarda une dernière fois le champ de bataille — la boue, les corps déjà en cours d’enterrement, les chevaliers morts dépassant des fosses communes. Il avait vu beaucoup de champs de bataille dans sa vie. Il avait vu beaucoup de morts. Il avait appris à ne pas les compter, parce que se souvenir de tant de visages finissait par détruire celui qui regarde.
Mais il se souviendrait d’Agincourt. Pas peut-être des détails — c’était encore flou, une succession d’images déchirées dans sa mémoire. Mais il se souviendrait de ce qu’il avait fait, de ce qu’ils avaient fait ensemble, et de ce que cela signifiait.
La trahison n’avait pas détruit leur archerie. Les flèches épuisées n’avaient pas détruit leur courage. Le champ de bataille aurait pu les engloutir, mais ils étaient encore debout, quelques-uns, du sang et de la boue mais debout.
— Thomas ! appela une voix.
Il se retourna. Will marchait vers lui à travers le camp, son visage éclairé d’un demi-sourire, la manche vide de son bras cassé pendant contre son flanc.
— On est prêts, dit Will. Les hommes ont tout plié. Tu veux qu’on se mette en marche avec la compagnie du chevalier Greyhill ?
Thomas jeta un regard vers Greyhill, qui remontait déjà vers sa monture, sa silhouette large se découpant contre le soleil levant.
— Oui, dit Thomas. Et Will ?
— Oui ?
— Tu marches à côté de Greyhill aujourd’hui. Il veut te parler. Il cherche un écuyer qui sait comment s’y prendre avec les cordes.
Will resta bouche bée un instant. Puis la joie envahit son visage comme une onde — et Thomas vit dans ses yeux la même lumière qu’il avait vue chez Greyhill, une lumière de réconciliation avec le sort.
— Moi ? Mais… un écuyer ? Pour le chevalier ?
— Tu ne seras plus un soldat de Thomas Barrow, dit doucement Thomas. Mais tu seras toujours l’un des nôtres. Rappelle-toi d’où tu viens. Et ne laisse jamais personne toucher aux flèches des archers sans leur accord.
Will resta debout un moment, les yeux brillants. Puis il s’agenouilla — quelque chose de gauche, à cause de la douleur dans son bras, mais il s’agenouilla quand même — et il fit incliner sa tête, une simple inclination, plutôt qu’un profond salut.
— Je vous montrerai que je le mérite, dit-il. Je le jure.
Thomas lui toucha l’épaule — la bonne, celle qui n’était pas cassée.
— Lève-toi, Will. Tu es un homme libre. Libre de ta grâce, libre de ta blessure, libre de choisir chemin. Va vers Greyhill, apprends, vis. Parle-lui des archers. Que les chevaliers sachent qu’il y a des hommes derrière les flèches.
Will se releva. Il regarda Thomas longtemps, puis il se tourna et marcha vers Greyhill sans se retourner, sa démarche déjà plus ferme que la veille.
Thomas resta un moment seul, le vent froid sur le visage. Il baissa les yeux vers son arc neuf, l’arc du fletcher
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.