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Le Serment du Clerc

Lire le chapitre 1: The Badge of Burgundy

La chancellerie sentait l’encre et la cire, comme toujours. Claude D’Argent leva les yeux de son registre lorsque la porte s’ouvrit sans frapper. Le serviteur de Maître Rolin se tenait là, essoufflé, un pli à la main.

« Le chancelier vous réclame, Maître Claude. Sur-le-champ. »

Claude posa sa plume, s’essuya les doigts sur son tablier de toile. Sur-le-champ. Rolin n’employait jamais ce mot pour une simple écriture de contrat. Il vérifia sa ceinture, son poignard discret sous la tunique, et suivit l’homme dans les corridors de pierre.

Le bureau de Nicolas Rolin n’avait pas changé depuis la dernière fois : même cheminée éteinte, même tapis usé par les allées et venues des grands du duché, même air de richesse contenue. Le chancelier, assis derrière sa table massive, lisait un parchemin. Il ne leva les yeux qu’après que le serviteur eut refermé la porte.

« Ferme les volets. »

Claude obéit. Quand il se retourna, Rolin avait posé son document. Les mains croisées sur la table, le regard de glace qui avait fait trembler plus d’un noble de Bourgogne.

« Tu connais Compiègne, D’Argent ? »

Claude hésita, pesant chaque mot. « J’y ai passé une nuit, il y a deux ans. Ville marchande, fortifiée. Rattachée au Dauphin.

— Rattachée, oui. » Rolin produisit un sourire mince. « Mais le duc Philippe veut la reprendre avant la fin de l’année. Et pour reprendre une ville, il faut savoir qui y tient les fils. »

Il poussa un parchemin plié en quatre vers Claude. Celui-ci le déplia. Une liste de cinq noms, des marchands, un drapier, une veuve d’aubergiste. Rien d’extraordinaire. Mais en marge, une écriture plus fine, celle du chancelier lui-même : *Réseau ennemi présumé. Coordonné depuis Dijon ?*

« Ces gens, dit Rolin, reçoivent des lettres, des fonds, des instructions. Nous avons intercepté trois missives chiffrées en six mois. Le chiffre était romain. Bon pour un exercice d’école, pas pour un vrai conspirateur. »

Claude leva les yeux. « Vous voulez savoir qui les envoie.

— Je veux savoir qui tire les ficelles. » Rolin se leva, contourna le bureau, s’arrêta près de la cheminée éteinte. Il plongea la main dans sa robe et en sortit un objet qu’il fit tourner entre ses doigts : une plaque de métal, petite, gravée d’une croix de gueules sur champ d’argent. « Chaque agent du duc en porte une. La tienne t’ouvrira les portes des garnisons, des greffes, des trésoreries. »

Claude la prit. Elle était lourde, chaude du contact de la peau du chancelier. « Et mon rôle ?

— Tu pars demain à l’aube. Tu seras un marchand de parchemin, venant de Troyes. Tu portes des échantillons, des peaux, des rouleaux. Compiègne achète du parchemin. Les écrivains publics, les notaires, les étudiants, les religieuses… » Il marqua un temps. « Les religieuses surtout. Les couvents reçoivent du monde, on y parle, on y murmure. »

La main de Claude se crispa sur la plaque. Il ouvrit la bouche, la referma.

Rolin, qui ne manquait rien, sourit. « Parle.

— Ma sœur. Marguerite. Elle est au couvent des Clarisses de Noyon. Noyon est… »

« À quinze lieues de Compiègne. Pas dedans. » Rolin haussa une épaule. « Je le sais. Je sais tout de toi, D’Argent. Ta sœur a pris le voile l’an dernier, elle est à Noyon, elle n’a rien à voir avec ta mission. Mais si tu préfères décliner… »

« Je ne décline rien. » Claude glissa la plaque sous sa tunique, contre sa poitrine. « C’est un honneur. Et une charge. »

Rolin le regarda longuement, comme on jauge une lame.

« C’est une charge, oui. N’échoue pas. Le duc n’aime pas les rapports flous. Il aime les noms. Tu me rapportes des noms.

— Et si le réseau est plus large que prévu ?

— Tu me rapportes des noms. Et tu ne parles de cette mission à personne. *Personne*. Ni mère, ni confesseur, ni sœur. »

Claude inclina la tête. « Personne. »

La cloche de la cathédrale sonnait les complies quand Claude sortit de la chancellerie. L’air de la nuit tombante sentait le bois brûlé et l’écurie. Il prit le chemin du logis paternel, une maison étroite rue Notre-Dame, où l’on montait aux étages par un escalier en vis qui craquait à chaque marche.

Il n’avait pas fait trois pas dans la salle qu’il la vit.

Marguerite. Devant la cheminée, un ouvrage de couture sur les genoux, mais les mains immobiles. Elle portait encore une partie de son habit de novice, sous un manteau de voyage. Sa figure, encadrée d’un voile rigide, avait cette pâleur de lumière qu’elle avait toujours eue, même enfants. Elle se leva quand il entra.

« Claude. »

Il resta sur le seuil. « Tu n’as pas dit que tu venais. »

« C’est une visite de départ. » Elle s’approcha, les bras croisés sur la poitrine, comme pour se tenir. « Notre mère a écrit que Philippe convoquait tous les clercs disponibles. J’ai pensé que tu serais retenu. Que je te verrais peut-être demain avant l’aube. »

Il déglutit. « Je pars demain à l’aube. »

« Je sais. » Elle avait l’air d’en savoir plus qu’elle ne disait. Marguerite avait toujours eu ce regard-là, qui passait au travers des mensonges. « Tu as une mission. Tu ne peux pas dire laquelle. »

« Marguerite… »

« Je ne te demande rien. » Elle tendit la main. Dans sa paume ouverte, une bague d’argent, fine, sans chaton, ornée d’une gravure presque effacée : un oiseau, une colombe aux ailes repliées. « Elle appartenait à notre père. Je l’ai gardée quand il est mort. »

Claude la prit maladroitement. L’anneau était tiède. Il le fit glisser à son annulaire ; il tombait juste. « Tu refuses de la garder ?

— Je préfère qu’elle protège quelqu’un qui voyage. » Elle posa sa main sur son bras, et sa voix devint très basse. « Claude, écoute-moi. Le monde est plus dangereux que ne le croient les hommes du duc. Les fils s’entrecroisent partout. On peut être fidèle à une cause et frère d’un homme qui en sert une autre. On peut aimer sans trahir. Et on peut servir Dieu en servant son prochain, même quand son prochain est au-delà des murailles. »

Il fronça les sourcils. « Tu parles par énigmes, Marguerite. »

« Je parle de ce que je sais. » Elle se rapprocha, effleura la bague du bout des doigts. « Si un jour, quelque part, tu rencontres un mur… une porte fermée… un homme qui refuse de te laisser passer au nom de ton maître, souviens-toi de cette bague. Elle ouvre ce que l’argent ferme. »

Il la regarda sans comprendre. Elle avait déjà reculé, ramassé son manteau.

« Je dois rejoindre les sœurs de mon convoi avant la nuit. » Elle s’arrêta sur le seuil, un profil hésitant dans la lumière de la chandelle. « Que Dieu te garde, Claude. Et que tu restes fidèle à ce que tu aimes. »

Elle sortit. La porte claqua sur un courant d’air qui fit trembler la flamme.

Claude resta seul au milieu de la pièce, la bague trop présente à son doigt. Il la tourna une fois, deux fois. Une colombe aux ailes repliées. Un anneau de père.

Il pensa à Compiègne. Aux murailles hautes. Aux couvents, aux écrivains publics, aux noms qu’on lui demandait de rapporter sur le papier.

Il pensa au regard de sa sœur, qui en savait trop.

Et il se demanda, une seconde — une seule — de quel côté du mur Marguerite se tenait vraiment.

Il chassa la pensée, souffla la chandelle, et monta préparer ses ballots de parchemin et de peaux. Demain, à l’aube, il serait un marchand de Troyes sur la route de Compiègne.