Le Serment du Clerc
Lire le chapitre 39: The Clerk's Oath
La salle du conseil s'était vidée comme une plaie se vide de son pus. Claude marchait dans les rues de Paris sans voir les façades à colombages, sans entendre les cloches de Saint-Germain-l'Auxerrois. Ses bottes frappaient le pavé mouillé d'une pluie fine qui tombait depuis l'aube. Le duc avait dit « protégés », ce qui signifiait « surveillés ». Marguerite était retournée au couvent des Clarisses sous bonne garde, et lui n'avait plus rien.
La maison de son père se dressait au bout de la rue des Blancs-Manteaux, close et silencieuse. Il poussa la porte. L'odeur de cire et de vieux parchemin le frappa comme un souvenir. Il ferma derrière lui, tira le verrou. Personne ne viendrait le chercher ici, du moins pas ce soir.
Il monta à l'étage, où son père avait tenu ses comptes pendant trente ans. Le bureau était intact depuis sa mort : l'encrier de laiton, la plume d'oie séchée, la chaise au dossier usé. Claude s'assit, ouvrit le tiroir du bas. Le grand livre de famille, relié de cuir noir, était là.
Il l'ouvrit à la première page. L'écriture serrée de son père, cette écriture de marchand qui notait chaque denier, chaque livre de laine, chaque tonneau de vin. Mais au fil des pages, les comptes devenaient une autre chose. Des noms. Des dates. Des services rendus, des alliances nouées, des dettes d'honneur. Son père n'avait pas seulement tenu des comptes. Il avait tenu une histoire.
Claude feuilleta lentement. Les années défilèrent sous ses doigts. Voilà la naissance de Marguerite, notée en marge d'un achat de drap. Voilà la mort de leur mère, entre deux entrées de grain. Voilà Jean, son frère, parti en Bourgogne, et le prêt qu'il avait fallu contracter pour payer sa rançon — non, pas une rançon. Claude s'arrêta. Il n'avait jamais vu cette page.
Il y avait là une écriture qui n'était pas celle de son père. Plus fine, plus penchée. Il reconnut la main de Marguerite.
« Pour la dette de Jean, l'anneau de notre père. Je le rachète avec ce que j'ai gagné à Arras. Qu'il revienne à Claude, qui saura ce qu'il vaut. »
Claude resta immobile. L'anneau. L'anneau qu'il croyait avoir perdu en le donnant au geôlier bourguignon pour libérer Jean. Il tira sur la cordelette autour de son cou. L'anneau de son père y pendait, simple bande d'or, usée par les ans. Il l'avait retrouvé après le siège, dans sa propre bourse, sans comprendre. Il l'avait cru rendu par quelque hasard de la bataille.
Marguerite l'avait racheté. Elle avait payé la dette de Jean avec ses gains d'espionne au service de la France, puis elle avait glissé l'anneau dans sa bourse pendant qu'il dormait, ou pendant qu'il combattait, sans rien dire.
Trois lignes dans un livre de comptes. Et toute une paix.
Claude posa l'anneau sur le bois du bureau. Il tournait lentement, captant la lumière grise de la fenêtre. Son père l'avait porté. Marguerite l'avait racheté. Lui l'avait troqué et elle l'avait rendu. Une chaîne qui se refermait.
Il regarda par la fenêtre. Le ciel de Paris était lourd, de cette couleur de plomb qui précède l'orage. Quelque part, Saint-Pol chevauchait vers la capitale, les lettres intactes dans sa sacoche, accusant Claude de les avoir inventées. Dans trois jours, il demanderait un duel judiciaire. L'épreuve du fer rouge, ou de l'eau bouillante. Une formalité médiévale pour régler une affaire que personne ne voulait voir pour ce qu'elle était : un mensonge construit pour couvrir un complot.
Claude aurait pu fuir. Il aurait pu accepter l'offre du duc. Il aurait pu jurer et mentir, et vivre.
Il rouvrit le livre de son père à une page vierge. Il prit la plume, la trempa dans l'encrier. L'encre était sèche depuis des années mais il ajouta un peu d'eau, remua. Sa main trembla un instant, puis se posa.
« Je, Claude D'Argent, clerc de ce royaume, scribe sans maître, écris ce que j'ai vu et ce que j'ai fait. Que cela serve à ceux qui viendront. »
Il écrivit. Il commença par les lettres, les marques d'eau, la façon dont on pouvait distinguer le vrai d'un faux. Il décrivit la façon dont le cardinal Pierre Cauchon avait scellé ses propres ordres, la cire qui craquelait si on la pliait trop, le fil qui se tordait à gauche — détail qu'il connaissait par cœur, pour avoir ouvert et refermé tant de correspondances. Il écrivit tout ce qu'il savait de l'explosion de l'église Saint-Eustache, de la poudre stockée par les hommes de Saint-Pol, des ordres brûlés que les gardes royaux avaient trouvés dans les décombres. Et il nota ce qu'il ignorait encore. Le nom de l'homme qui avait fourni la poudre. La route exacte que prendrait le cardinal. La manière dont le duc choisirait de trahir.
« Je n'ai qu'une vérité à offrir : celle que j'ai payée de mes blessures. Qu'un autre la complète. »
Il leva la plume. Dehors, une ombre passa devant la fenêtre. Un homme, peut-être deux. Claude les sentit plus qu'il ne les vit. Les hommes du cardinal, ou ceux de la cour, ou ceux du duc, venus vérifier que le témoin ne s'envolait pas.
Autrefois, il aurait cherché la sortie. Il aurait pesé, calculé, choisi un camp. Autrefois, il aurait eu peur.
Il remit la plume dans l'encrier. L'ombre s'était arrêtée devant sa porte. Il entendit un pas. Puis un autre. Puis le silence.
Il n'avait plus peur. Saint-Pol pouvait venir. Le cardinal pouvait crier au faux. Le duc pouvait retirer sa protection. Qu'importait, à présent ? Il avait écrit. Quelqu'un lirait. Quelqu'un comprendrait. Et quand ce livre passerait de main en main, de génération en génération, ce ne serait pas le récit d'un Bourguignon ou d'un Français, d'un fidèle ou d'un traître. Ce serait la vérité, aussi complète qu'un homme seul peut la porter.
Claude ouvrit le livre à une nouvelle page. Il écrivit en tête, de sa plus belle écriture :
« Histoire véritable du siège de Compiègne et des complots qui l'ont entouré, écrite sans haine ni faveur, par un clerc qui a servi deux rois et trahi les deux. »
Il sourit. Sa main ne tremblait plus.
À la porte, quelqu'un frappa. Trois coups. Claude se leva, l'anneau de son père au doigt. Il traversa la pièce, ouvrit.
Un garde royal se tenait là, dans la pluie. « Maître D'Argent, le duc vous réclame. Il a reçu des nouvelles de Compiègne. »
Claude hocha la tête. Il prit son manteau, son livre sous le bras.
« Allons. Je lui dirai ce que j'ai écrit. Et s'il n'écoute pas, eh bien, quelqu'un d'autre écoutera. Un jour. »
Il ferma la porte derrière lui sans se retourner. La plume et l'encre restaient sur le bureau, prêtes pour le prochain chapitre.
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