Le Serment du Clerc
Lire le chapitre 38: A Brother's Choice
Les jardins du palais de Compiègne sentaient le buis mouillé et la cendre lointaine. Claude avait marché trois fois autour du bassin central avant d’oser s’asseoir sur le banc de pierre, là où Marguerite lui avait donné rendez-vous par l’intermédiaire d’une servante muette.
Elle arriva sans bruit, vêtue de lin gris, non plus de soie ni de fer. Sa main bandée reposait dans une écharpe, et sa joue portait la trace encore rose d’une brûlure superficielle. Elle s’assit à côté de lui, pas tout à fait assez près pour que leurs épaules se touchent.
— On m’a dit que tu avais refusé le serment, dit-elle.
Claude fixa l’eau verte où des carpes tournaient en rond, patientes et stupides.
— Le duc m’a offert la grâce, la charge, même une pension. Il m’a demandé de jurer que je n’avais jamais servi les Armagnacs, que ma loyauté à la Bourgogne était totale, sans fissure.
— Et tu as répondu ?
— J’ai répondu que la vérité n’avait pas de bannière.
Marguerite rit doucement, un son fatigué.
— Tu as toujours eu ce travers, Claude. Vouloir que les choses soient propres quand le monde est fait de boue.
Il tourna la tête vers elle. Son visage avait changé depuis leur enfance — des rides fines au coin des yeux, une dureté nouvelle autour de la bouche. Mais quelque chose demeurait, la même obstination qui l’avait poussé, petit, à défendre les chats du quartier contre les garnements.
— Avant que je parte, il faut que je te dise une chose. Au sujet de notre frère.
Le silence de Marguerite se fit plus aigu. Elle cessa de respirer, une seconde entière.
— Jean ? Qu’as-tu fait ?
Claude sortit de sa poche un petit anneau d’argent, usé par des générations de pouces. Il le fit tourner entre ses doigts, refusant de la regarder.
— Après mon témoignage, pendant qu’on me gardait dans la tour, j’ai appris par un geôlier que les hommes du cardinal détenaient Jean quelque part en Bourgogne, comme otage. Pour me faire taire, sans doute. Ou pour le tuer si je parlais trop.
— Et tu as payé.
— Je n’avais pas d’argent. J’avais autre chose.
Il tendit la bague. Marguerite la prit avec sa main valide, la tourna vers la lumière. Ses doigts se refermèrent dessus comme sur un oiseau blessé.
— Notre père t’avait donné cette bague le jour de ta nomination à la chancellerie. Il disait qu’elle portait la devise des D’Argent.
— « Je tiens ce que je promets », récita Claude.
— Et tu l’as échangée contre la vie de Jean.
— Ce n’était pas un échange. C’était un paiement. Les hommes du cardinal ont pris l’anneau et libéré Jean hier soir. Il traverse la forêt en ce moment même, avec une escorte que j’ai payée à même ma solde.
Marguerite resta longtemps immobile, l’anneau serré dans sa paume. Quand elle parla enfin, sa voix était basse, presque cassée.
— Tu aurais pu le garder. Jean serait mort, peut-être, mais tu aurais gardé la seule preuve de ce que notre père était. Tu aurais pu t’en servir pour négocier ta propre liberté.
— J’ai juré, dit Claude. Devant la tombe de père, le jour où je suis parti pour Dijon. J’ai juré que je protégerais la famille. Toute la famille. Même ceux qui portent d’autres drapeaux.
Marguerite se leva. Elle s’approcha du bassin, y plongea l’anneau un instant, puis le retira, ruisselant, et le glissa à son propre doigt, celui d’avant, d’où elle avait retiré l’alliance de son mariage manqué.
— Il est à moi maintenant, dit-elle. Ou plutôt, il est à nous. Il n’appartient plus à un seul D’Argent, mais à notre maison tout entière.
Elle revint vers lui, mais cette fois elle s’assit plus près. Leurs épaules se touchèrent enfin.
— Et le cardinal ? demanda-t-il.
— Il sera ici dans trois jours. Il a crié à la trahison, à la fabrication de preuves. Il veut que le roi te soumette au duel judiciaire. Dieu jugera, dit-il, qui des deux dit vrai.
— Dieu jugera par le fer et le feu, oui. Et le cardinal a des années d’entraînement aux armes, tandis que moi j’ai passé ma vie à compter les barils de vin dans les registres de la chancellerie.
Marguerite sourit, cette fois avec un peu de chaleur vraie.
— Je ne pense pas que tu sois fait pour être enferré par un cardinal furieux, Claude.
— Merci de ta foi en mes compétences martiales.
— J’ai autre chose. J’ai parlé à l’évêque de Beauvais, qui a été témoin de l’échange de lettres entre Saint-Pol et ses hommes de main. Il hésite encore à témoigner, mais si tu survives assez longtemps pour le convaincre…
— Si je survis assez longtemps, oui. Toujours la même condition.
Le soleil déclinait, allongeant les ombres des ifs taillés sur la pelouse. Des gardes passaient au loin, dans l’allée gravillonnée, sans les regarder. Grace accordée, mais confiance limitée.
— Que vas-tu faire, maintenant ? demanda Marguerite. Le duc ne te protégera plus. Tu n’as pas juré, tu n’as pas de maître, et Saint-Pol voudra te voir mort avant mercredi.
— Je pourrais m’enfuir. Passer côté français. Offrir mes services au dauphin.
— Tu ne le feras pas.
— Non. Parce que je crois encore que la vérité telle que je la connais peut servir les deux camps. Et parce que j’ai encore les lettres.
Il tapa sur sa poitrine, où un paquet de parchemins gonflait son pourpoint.
— Les trois lettres originales, que j’ai volées dans l’étude du cardinal. Elles prouvent le complot. Il faut que je les garde en sécurité, quelque part où personne ne pourra les brûler ni les voler.
— Donne-les-moi, dit Marguerite.
Claude hésita. Son intuition lui criait de refuser. Elle avait déjà brûlé des preuves. Elle avait déjà laissé une église s’effondrer pour que la vérité surgisse des décombres.
— Tu es pardonnée, dit-il. On m’a dit que tu étais pardonnée de tout, grâce à ton rôle dans la découverte du complot. Mais si tu reparais avec ces lettres, tu pourrais retomber sous le coup d’une accusation nouvelle. Je ne veux pas te mettre en danger.
— Claude.
Elle posa sa main bandée sur son bras.
— Je retourne au couvent. Pas comme pénitence — comme refuge. Saint-Pol ne viendra pas me chercher derrière les murs de Sainte-Marie-des-Champs. Et là, je garderai les lettres dans un endroit que les hommes ne peuvent pas atteindre.
— Et quoi ? Nous faisons la navette entre la cour et le couvent à chaque fois que quelqu’un a besoin d’une preuve ?
— Non. À cette occasion-ci, nous faisons une copie, nous la faisons certifier par trois notaires royaux qui attestent de la conformité de la copie au sceau du cardinal, et nous envoyons les originaux à Cluny. Les moines savent garder les secrets.
Claude regarda sa sœur. Sous le lin gris, sous les égratignures et la grâce arrachée à coups de témoignage, elle avait toujours cette lumière dans les yeux — celle qui avait fait d’elle, un temps, la femme la plus dangereuse de Paris.
— Tu m’as piégé, dit-il.
— Je t’ai offert une porte de sortie. Tu fais ce que tu veux de ta liberté.
— Et toi, qu’est-ce que tu feras de la tienne ?
Marguerite caressa l’anneau à son doigt.
— Je prierai. Pour que nous survivions tous les deux à mercredi. Pour que Jean retrouve une vie meilleure que celle qu’on nous a donnée. Et pour que notre père, s’il nous voit de là-haut, soit fier de nous.
— Il l’aurait été, dit Claude. Je crois qu’il l’aurait été.
Ils restèrent assis un long moment, frère et sœur, dans le silence du soir tombant. Les gardes firent un autre passage, cette fois avec des torches. La nuit venait, et avec elle le froid.
Claude se leva enfin.
— Je dois y aller. Le notaire du procureur veut ma déposition écrite avant minuit.
— Claude.
Il se retourna. Marguerite s’était levée aussi, le visage marqué par une émotion qu’il ne lui avait pas vue depuis des années.
— Tu as perdu ta place, aujourd’hui. Ta position. Ta réputation, peut-être. Mais tu n’as pas perdu ta famille.
Il voulut répondre, mais les mots restèrent coincés dans sa gorge. Il hocha la tête et s’éloigna dans l’allée, les lettres contre sa poitrine, l’anneau de son père — parti — mais la sensation étrange que quelque chose était revenu.
Il n’était ni bourguignon loyal, ni traître français. Pas encore un homme libre, mais plus tout à fait un prisonnier. Il était celui qui cherchait, celui qui tenait des promesses au-dessus de sa propre survie.
C’était peut-être une épitaphe, pensa-t-il. Ce serait peut-être aussi un titre.
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