Le Serment sous la Tamise
Lire le chapitre 2: The Debt Collector
La pluie londonienne s'était transformée en bruine obstinée quand Adam Harlow gara sa vieille Saab devant la maison de style victorien, à Blackheath. Les vitres embuées, il resta un instant immobile, les doigts sur le volant, à observer la lumière chaude qui filtrait à travers les rideaux du salon. Une famille attendait des réponses qu'il n'était pas sûr de pouvoir fournir.
La porte s'ouvrit avant qu'il n'ait atteint le perron. Une femme d'une cinquantaine d'années, les cheveux gris tirés en chignon strict, le dévisagea avec une méfiance qui se mua en quelque chose de plus fragile.
« Monsieur Harlow ? Je suis Eleanor Ashworth. La sœur de Julian. »
Il tendit la main, qu'elle serra brièvement, la peau sèche et froide. « Merci de me recevoir. Je sais que la police vous a déjà parlé, mais j'aimerais poser quelques questions auxquelles ils n'ont peut-être pas pensé. »
Elle s'écarta pour le laisser entrer. « Julian m'a parlé de vous. Il avait suivi votre travail sur cette affaire… comment s'appelait-il déjà ? Le banquier disparu en 2012. Damien Cross. Il disait que vous étiez le seul à avoir pris ça au sérieux. »
Adam s'immobilisa dans le couloir. *Julian Ashworth suivait l'affaire Cross.* Coïncidence ou fil conducteur ? Il garda le visage neutre.
« Il s'intéressait aux disparitions non résolues ? »
Eleanor le conduisit dans un salon encombré de meubles d'époque et de bibliothèques débordantes. « Pas particulièrement. Mais Damien Cross était un client de sa banque. Ils avaient travaillé ensemble sur un projet, avant… tout ça. »
« Qu'ont dit les policiers ? »
Elle s'assit au bord d'un canapé victorien, les mains serrées sur les genoux. « Qu'il est probablement parti volontairement. Que les adultes ont le droit de disparaître s'ils le souhaitent. Ils ont cité des statistiques. Des statistiques ! Mon frère n'a pas manqué un appel avec ma mère depuis trente ans. Il n'a pas pris ses médicaments pour la thyroïde. Il a laissé son agenda ouvert sur la page du jour. » Sa voix se brisa. « Julian n'a pas disparu volontairement. Quelqu'un l'a pris. »
Adam sortit son carnet, un geste qui lui fit mal à la poitrine — le poids de son ancien badge absent de sa poche. « Vous avez mentionné un contrat. Un emprunt. »
Eleanor hocha la tête, se levant pour aller vers un secrétaire en acajou. Elle en tira une enveloppe kraft froissée. « Je faisais le tri dans ses papiers, pour la banque, et j'ai trouvé ça caché dans son coffre personnel. Pas dans les comptes de l'entreprise — dans un tiroir sous clé, derrière ses vieux carnets de croquis. »
Elle lui tendit l'enveloppe. Adam l'ouvrit avec précaution, en sortit une feuille de papier épais, presque parcheminé. Le texte était imprimé dans une police ancienne, à l'encre noire :
*ACCORD DE DETTE — CLAUSE DE CAUTION* *Le soussigné, Julian Ashworth, reconnaît librement contracter une dette de premier rang envers la Maison de la Tamise, dont le siège social est réputé s'établir sous le quadrant nord-ouest du pont de Southwark. En garantie de ladite dette, le soussigné engage sa parole, son travail et son temps, selon les modalités définies par l'article VII du présent accord. La caution est exigible au premier appel.*
En dessous, une signature. Celle de Julian, sans doute — et une seconde, impossible à déchiffrer, composée d'entrelacs qui formaient presque un sceau.
« La Maison de la Tamise », murmura Adam. « Vous connaissez cette société ? »
Eleanor secoua la tête. « J'ai cherché. Il n'y a aucune trace au registre du commerce. Ni à Canary Wharf, ni ailleurs. Julian dirigeait un fonds d'investissement qui finançait des startups tech. Il recevait des propositions tous les jours. Mais il ne m'a jamais parlé de ça. »
« Et l'article VII ? »
« Il n'y a pas d'article VII. Le document continue sur plusieurs pages — je les ai toutes — mais l'article VII n'existe pas. Le texte passe de l'article VI à l'article VIII. »
Adam replia la feuille, la glissa dans l'enveloppe. « Puis-je garder une copie ? »
« Prenez l'original. Je n'ai plus besoin de preuves, monsieur Harlow. J'ai besoin de mon frère. » Ses yeux se remplirent de larmes qu'elle refusa de laisser couler. « Il y a autre chose. La police a fouillé son bureau, mais ils ont raté un tiroir secret. Julian me l'avait montré quand nous étions enfants. Il disait que c'était là qu'il cachait ses trésors. »
Elle le conduisit dans l'étude du premier étage. La pièce était nette, presque trop propre — les effets personnels de Julian empilés dans des cartons sur le bureau, en attente d'inventaire. Eleanor contourna le meuble, s'accroupit, et fit jouer une lame de parquet près du mur. Un panneau coulissa, révélant un compartiment plat.
Il ne contenait qu'une seule chose : une bague en argent, massive, au chaton gravé d'un motif complexe. Adam la saisit entre deux doigts. L'argent était froid, plus froid que la pièce ne le justifiait, et le motif — un cercle brisé, des lignes entrelacées, une forme qui évoquait un œil ou peut-être une vague — lui était totalement inconnu. Il avait vu des sceaux maçonniques, des symboles templiers, des marques hermétiques. Rien de tel.
Au creux de l'anneau, à l'intérieur du cercle, des lettres minuscules étaient gravées. Il les étudia à la lumière de la lampe de bureau : *Æternum vinculum.*
« Un lien éternel », traduisit-il à voix haute.
Eleanor fronça les sourcils. « Julian ne portait pas de bague. Jamais. Il disait que ça l'étouffait, ses doigts. »
Adam retourna la bague, sentit le poids inhabituel de l'argent. Quelque chose clochait — la pierre, si on pouvait l'appeler ainsi, n'était pas sertie dans le chaton, mais semblait en faire partie, fusionnée à l'anneau, comme si elle avait grandi là.
« Je vais la prendre », dit-il, la glissant dans la poche intérieure de son manteau. « Pour analyse. Je vous la rendrai. »
Eleanor acquiesça, mais quand elle parla, sa voix avait changé. Plus basse, comme si elle craignait d'être entendue. « La nuit où Julian a disparu, j'ai rêvé de lui. Il était sous l'eau, mais il ouvrait la bouche pour parler. Pas de bulles. Du noir. » Elle s'interrompit. « Je ne suis pas superstitieuse, monsieur Harlow. Mais je suis sa sœur. Et je sais que quelque chose l'attend, quelque part sous cette ville. »
Adam quitta la maison de Blackheath avec la pluie qui redoublait. Dans sa poche, la bague semblait plus lourde qu'elle n'aurait dû. Il s'arrêta sous un réverbère avant de remonter dans sa voiture et la sortit une nouvelle fois.
Le motif dansait sous la lumière jaune — et soudain, il le comprit. Ce n'était pas un œil. Ce n'était pas une vague.
C'était un serment. Deux mains, entrecroisées au-dessus d'un gouffre, leurs paumes ouvertes vers le vide. Et sous elles, des lignes qui figuraient de l'eau — ou peut-être une chute.
Il remit la bague en place, démarra, et composa un numéro sur son téléphone. Il sonna trois fois avant qu'une voix endormie ne réponde.
« Marcus. C'est Adam. J'ai besoin de toi. »
Un silence, puis : « Tu sais qu'il est — » un craquement, un bâillement — « une heure du matin, Adam. »
« La Tamise, Marcus. Dis-moi que tu as déjà entendu parler d'une "Maison de la Tamise". »
Le silence, cette fois, fut différent. Marcus ne respirait presque plus, et quand il parla, sa voix avait perdu toute trace de sommeil.
« Où as-tu entendu ce nom ? »
« Je vais te l'expliquer. Rendez-vous demain matin. Au Musée. Neuf heures. »
Il coupa la communication avant que Marcus puisse protester. La bague contre sa cuisse, chaude maintenant malgré le froid de l'argent, Adam regarda les lumières de Londres défiler derrière son pare-brise strié de pluie. Quelque part sous ces rues, sous la Tamise noire et lente, une maison existait. Et quelque part dans cette maison, un homme nommé Julian Ashworth avait signé un contrat dont l'article VII était absent.
Une question le taraudait, plus profonde que les autres : pourquoi le symbole du bureau de Julian, au Canary Wharf, et la bague qu'il cachait chez lui portaient-ils des marques apparemment identiques à celles de l'affaire Damien Cross de 2012 ?
La réponse était sous Londres. Et pour la première fois depuis sa suspension, Adam Harlow savait exactement ce qu'il cherchait.
Il appuya sur l'accélérateur.