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Le Serment sous la Tamise

Lire le chapitre 3: The Vow of Silence

L’auberge sentait la bière rance et le désespoir. Adam Harlow poussa la porte du *Ratyard Arms*, un pub coincé entre un entrepôt désaffecté et un immeuble de bureaux brutaliste, à deux pas de la Tamise. L’endroit était quasi vide à cette heure — un homme âgé somnolait devant un verre à moitié vide, une serveuse essuyait des verres derrière le comptoir en le regardant sans curiosité.

Adam sortit son téléphone, vérifia la photo que Graves lui avait envoyée. L’homme s’appelait Tom Whittaker, ancien débardeur, désormais clochard professionnel qui dormait sous le pont de Southwark. C’était le dernier témoin oculaire de Julian Ashworth avant sa disparition — selon un informateur de Graves, Whittaker avait raconté à qui voulait l’entendre qu’il avait vu « l’homme en costume » parler avec une « silhouette encapuchonnée » au bord de l’eau, trois nuits avant que Julian ne s’évapore de son appartement verrouillé de Canary Wharf.

Adam avait mis deux heures à le trouver. Il s’assit en face de lui.

« Tom Whittaker ? »

L’homme leva les yeux. Son visage était couturé, tanné par des années de vent et de gin. Il cligna des yeux comme s’il émergeait d’un rêve.

« Qui demande ? »

Adam posa sa carte de consultant sur la table, glissant aussi un billet de vingt livres dessous. « Adam Harlow. Je travaille sur la disparition de Julian Ashworth. On m’a dit que vous étiez là, cette nuit-là. »

Whittaker regarda le billet, puis la carte. Il ne les toucha pas. Il se pencha en avant, sa voix réduite à un murmure rauque.

« Je l’ai vu. L’homme en costume. Il était debout près de la rambarde, comme s’il attendait quelque chose. Puis elle est venue, la silhouette. »

Adam sortit son carnet. « Vous pouvez la décrire ? »

« Encapuchonnée. Grande. On ne voyait pas le visage, mais on voyait les mains. Longues. Blanches comme de la craie. » Il frissonna, bien que le pub fût étouffant. « Ils ont parlé. Pas longtemps. Puis l’homme en costume s’est retourné, et ils sont descendus vers la berge, vers l’écluse. »

Adam nota. « Vous avez entendu ce qu’ils disaient ? »

Whittaker secoua la tête. « Pas de mots. C’est ça le plus étrange. Ils parlaient, leurs bouches remuaient, mais ça ressemblait à… à de l’eau qui coule. Des syllabes bizarres. » Il imita un gargouillis confus. « Ça m’a glacé les sangs. Je suis parti. Mais avant de partir, j’ai vu la main de l’homme en costume attraper le poignet de la silhouette. Et sur le doigt de l’homme, il y avait une bague. En argent. Avec deux mains qui se serrent au-dessus de l’eau. »

Adam se figea. Sa main gauche glissa instinctivement vers sa poche intérieure, où reposait la bague qu’il avait trouvée dans le tiroir secret d’Eleanor Ashworth. La même. Deux mains, une vague. Il n’avait montré cette bague à personne — seulement, la veille, à Marcus Eade, mais par téléphone, pas en personne.

« Vous êtes sûr ? » demanda-t-il. « Les mains. Au-dessus de l’eau ? »

« Comme je vous vois. Ces yeux. Ces cheveux. » Whittaker avait la tête qui tremblait légèrement. « C’est pour ça que les gens ne vous croient pas. Mais moi, je l’ai vu. »

Adam sortit la bague de sa poche et la posa sur la table, à plat dans sa paume. « Celle-ci ? Identique ? »

Les yeux de Whittaker se dilatèrent. Il ne regarda pas la bague — il regarda Adam. Et quelque chose changea dans son regard. La peur s’y installa, froide et définitive. Il s’éloigna d’un cran de sa chaise, comme si Adam venait de sortir une arme à feu.

« Vous êtes l’un d’eux », dit-il, sa voix devenue un filet.

« Quoi ? Non. Je suis consultant. Je l’ai trouvée — »

« Taisez-vous. » Whittaker se leva, renversant sa chaise, ses mains tremblantes levées comme pour parer un coup. « Le vœu l’interdit. Le vœu l’interdit. » Il répétait la phrase comme un mantra, reculant vers la porte, les coudes serrés contre son torse.

Adam se leva à son tour. « Tom, je vous en prie. Je ne suis pas avec eux. Cette bague appartenait à Julian Ashworth. Je cherche à le trouver. »

« Vous le trouverez. On le trouve toujours. » Whittaker cracha les mots, presque sans y penser. Puis il ouvrit la porte et sortit en courant, disparaissant dans la nuit tombante de Southwark. La porte du pub battit deux fois avant de se refermer.

Adam resta planté là, la bague dans la main, les derniers mots de Whittaker flottant dans l’air épais. La serveuse le dévisageait maintenant, le torchon immobile. Il remit la bague dans sa poche, ramassa sa carte et le billet, et sortit.

Dehors, l’air de la Tamise était chargé d’humidité. Adam marcha jusqu’à la rambarde, le même endroit sans doute où Julian avait attendu. Il regarda l’eau sombre, les reflets jaunes des lampadaires dansant à la surface. « Le vœu l’interdit. » Une phrase de témoin effrayé. Ou une invocation. Il fallait qu’il parle à Eade, qu’il sache ce que cette bague représentait vraiment.

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La salle de lecture de la British Museum, 9h02. Adam arriva en retard de deux minutes, trempé par une averse soudaine. Marcus Eade l’attendait déjà, assis à une table d’angle dans l’aile des manuscrits, entouré de volumes posés en piles paresseuses. Il avait la cinquantaine, des lunettes montées sur un nez aquilin, et cette allure particulière des archivistes pour qui le monde contemporain n’est qu’une distraction.

« Adam. » Il ne se leva pas, désigna la chaise en face de lui. « Vous avez l’air d’un homme qui a dormi sous un pont. »

« J’ai parlé à un homme qui a dormi sous un pont. » Adam s’assit, posa la bague sur la table entre eux, enveloppée dans un mouchoir. « Il a vu Julian Ashworth trois nuits avant sa disparition. Il a vu la silhouette encapuchonnée. Il a vu cette bague au doigt de Julian. Et quand il l’a vue, il a dit : “Le vœu l’interdit.” Puis il est parti en courant. »

Les sourcils d’Eade se haussèrent d’un bon centimètre. Il déplia le mouchoir avec une délicatesse de chirurgien, sans toucher l’anneau d’argent. Il le tourna, l’examina, puis le reposa.

« Deux mains jointes au-dessus d’une vague », dit-il lentement. « Vous m’avez envoyé une photo hier soir. Je n’ai pas pu l’identifier immédiatement. Aujourd’hui, après quelques heures de recherche, je peux vous dire que ce motif n’apparaît dans aucun corpus connu d’héraldique commerciale, de franc-maçonnerie ou de société secrète victorienne. Mais il existe une source. Une seule. »

Il poussa devant Adam un volume mince, relié en cuir vert passé, avec une inscription dorée en latin illisible. Les pages étaient jaunies, l’encre brune par endroits.

« *De Juramentis Fluminorum* », dit Eade. « Oui. “Des Serments des Fleuves.” Un texte de la fin du XVIIe siècle, probablement imprimé à Amsterdam en quarante exemplaires. Il recense des rituels d’engagement liés aux cours d’eau d’Europe. Il traite notamment d’une société particulière, baptisée en français “le Pacte Abyssal”. »

Adam feuilleta le volume jusqu’à la page qu’Eade avait marquée d’un ruban. Il vit une gravure à l’encre : deux mains se rejoignant au-dessus de vagues stylisées — identiques au motif de la bague. En dessous, six lignes de latin serré.

« Qu’est-ce que ça dit ? »

Eade nettoie ses lunettes. « Il y est question d’un vœu de silence. Un engagement solennel entre les membres et une entité qu’il nomme “le Fleuve”. Les membres s’engagent à protéger la porte de l’Abysse. En échange, le Fleuve… leur accorde une forme de prolongement. » Il leva les yeux. « Traduction libre : ils signent un pacte qui leur donne de la longévité, ou autre chose. En échange, ils ne parlent jamais. S’ils parlaient, il se passerait quelque chose de terrible. »

Adam regarda la gravure, puis la bague, puis la fenêtre au-delà de laquelle la Tamise coulait à quelques centaines de mètres.

« “Le vœu l’interdit” », murmura-t-il. « Il n’a pas parlé parce qu’il a vu la bague. Il a cru que j’étais un membre. »

« Ou il avait peur que vous le soyez. » Eade referma le volume. « Il y a une dernière ligne que je n’ai pas traduite. Elle concerne le lieu de rencontre du Pacte. En voici la traduction : “Les sermentés se réunissent là où le fleuve ne coule plus, sous la pierre des marchands, quand les eaux montent et que les portes s’ouvrent.” »

Adam se figea. « Sous la pierre des marchands ? »

« Les marchands… sous Southwark Bridge. » Eade poussa un papier vers lui. « Des plans de la période géorgienne. Il y avait un réseau de chambres oubliées sous le pont, du côté de Bankside. Des voutes aménagées pour les guildes commerciales. Certaines n’ont jamais été condamnées. Le mot “porte” revient plusieurs fois — une porte. »

Adam se leva, rangea la bague dans sa poche, garda le papier. « Merci, Marcus. Vous me devez une autre faveur. »

« Je vous en dois dix. » Eade sourit sans joie. « Mais Adam ? S’il s’agit de ce que je crois — un pacte qui dure depuis des siècles — vous devriez vous demander qui d’autre, dans votre entourage, a pu faire ce vœu. Et qui, en ce moment même, est peut-être en train de le surveiller. »

Adam marqua une pause sur le seuil. La phrase de Whittaker résonnait encore. *Vous êtes l’un d’eux.* Il n’était pas l’un d’eux. Mais quelqu’un avait mis cette bague dans le tiroir d’Eleanor Ashworth. Quelqu’un qui voulait qu’il la trouve.

Il sortit du musée et prit son téléphone. Il appela Eleanor. Sonna six fois. Qomme il s’apprêtait à raccrocher, une voix d’homme répondit.

« L’appartement d’Eleanor Ashworth. »

Adam serra le téléphone. La voix était polie, calme — un accent posé, presque appliqué. « Je voudrais parler à Eleanor, s’il vous plaît. »

Pause. « Madame Ashworth est indisposée. Qui la demande ? »

Adam raccrocha. Il resta immobile un instant, sur les marches du musée, la pluie recommençant à tomber. Il appela Graves. Puis il glissa son téléphone dans sa poche et monta dans le premier taxi.

« Bankside. Sous le pont de Southwark, côté rive sud. » Le chauffeur haussa un sourcil mais démarra. Adam regarda défiler les rues. Eleanor Ashworth avait un homme chez elle. Un homme qu’elle n’avait pas mentionné. Ou peut-être — admettons-le — plus rien à elle.