Le Serment sous la Tamise
Lire le chapitre 4: The Underground Archive
La pluie londonienne avait redoublé d’intensité quand Adam Harlow poussa la porte du 14 Leadenhall Street. Rien dans la façade de granit et de verre fumé n’indiquait l’existence d’une bibliothèque. Le hall ressemblait à celui de n’importe quelle banque d’investissement : marbre poli, réceptionniste au sourire aseptisé, écrans diffusant des cours boursiers en continu.
Adam montra la carte que Marcus Eade lui avait glissée la veille, un rectangle de papier épais couleur ivoire, orné d’un seul mot gravé : *ARCHIVES*. La réceptionniste inclina la tête, composa un code sur un clavier dissimulé sous son bureau.
— Troisième sous-sol. L’ascenseur B. M. Ellison vous attend.
L’ascenseur s’enfonça avec un léger grincement. Les chiffres défilèrent : -1, -2, puis un palier où la cabine s’immobilisa. La porte s’ouvrit sur un corridor de brique ancienne, éclairé par des appliques au gaz qui semblaient dater d’un autre siècle. L’air sentait la poussière, le papier moisi et quelque chose de plus âcre — une odeur de rivière, de vase, de marée basse.
Un homme attendait au bout du couloir. Petite cinquantaine, lunettes cerclées de métal, cardigan gris élimé. Sa main, quand Adam la serra, était froide et sèche comme du parchemin.
— Elias, dit-il. Elias Vance. Marcus m’a prévenu de votre venue. Suivez-moi.
La bibliothèque s’ouvrit soudain : une rotonde de trois étages, des rayonnages circulaires chargés de volumes reliés cuir, une mezzanine de fer forgé, et au centre, un bureau de chêne massif sous une lampe verte. Des cartes marines jaunies tapissaient les murs — la Tamise, dessinée sous tous ses angles, à toutes les époques.
— La banque Loomis & Fils, expliqua Elias en fermant la porte. Fondée en 1699. À l’époque, on ne faisait pas de différence entre les coffres et les savoirs. On gardait l’argent, bien sûr. Mais on gardait surtout les secrets qui valaient plus que l’argent.
Adam sortit le sceau de sa poche — le petit anneau d’argent, ses mains jointes sur une vague stylisée. Il le posa sur le bureau. Elias ne le toucha pas. Il l’observa à travers ses lunettes, puis leva les yeux vers Adam avec une expression que celui-ci n’avait vue que sur des visages de témoins reconnaissant un agresseur.
— La main qui se tend, murmura Elias. La vague qui la couvre. Où avez-vous trouvé cela ?
— Un homme a disparu. Le sceau était caché chez sa sœur.
Elias recula d’un pas. Ses doigts se crispèrent sur le rebord du bureau.
— Vous savez ce que vous tenez, monsieur Harlow ?
— C’est pour ça que je suis ici.
— Vous avez raison de poser des questions, dit Elias d’une voix qui venait de perdre toute chaleur. Mais vous avez tort d’espérer des réponses qui vous rendront la nuit plus légère.
Adam attendit. Le silence s’étira sous les voûtes. Elias finit par se tourner vers un casier de bois sombre, en tira un registre à la couverture rongée par l’humidité, et l’ouvrit avec précaution.
— 1694. Un marchand de vin, un drapier, un élève de Greenwich, un avocat de Middle Temple. Tous disparus la même semaine. On retrouva leurs affaires — vêtements, bagues, porte-documents — déposées en offrande au pied de Southwark Bridge. Et pour chacun, ceci. On appela d’abord cela une confrérie de pénitents. Puis, quand on comprit que les disparitions se répétaient, décennie après décennie, avec des hommes et des femmes de pouvoir uniquement, on donna un nom au pacte.
Il poussa le registre vers Adam. La page montrait un dessin à l’encre — le même emblème, mains jointes, vague ondulée. Sous le dessin, une écriture ancienne.
*Le Covenant des Profondeurs. Ils prêtent serment à la rivière. La rivière tient parole.*
— Covenant des Profondeurs, répéta Adam à voix basse.
— Un nom parmi d’autres. Pacte Abyssal — c’est ainsi que l’appellent les textes du continent. La Maison du Fleuve, dans certains actes notariés du dix-huitième siècle. Mais sur la rive, entre faussaires et bateliers, on les appelle les Hommes-Phrases. Parce qu’ils ne prononcent qu’une seule phrase, une seule fois, et qu’ensuite ils n’ont plus besoin de jamais parler.
Adam songea à Tom Whittaker, à sa terreur. « Le serment l’interdit », avait-il murmuré avant de fuir.
— Et l’anneau ? demanda-il.
— La marque de reconnaissance. Un seul par membre. Lorsqu’on le voit, on sait que la personne porte en elle le serment, et qu’elle est liée aux autres comme une main l’est à son eau.
— Ce serment, dit Adam, qu’est-ce qu’il interdit ?
— Tout ce qui pourrait briser la chaîne. Ils recrutent des hommes et des femmes de pouvoir. Des gens qui tiennent entre leurs mains la mécanique du monde — banques, assurances, tribunaux, presse. Une dizaine par décennie. On dit qu’en échange de leur loyauté absolue, la rivière leur accorde un prolongement.
— Le prolongement mentionné dans le texte que j’ai consulté hier.
Elias approuva d’un hochement sec.
— Une vie allongée. Une santé préservée, parfois une seconde jeunesse. Certaines légendes prétendent que les plus anciens membres du Covenant sont toujours vivants aujourd’hui.
— Personne ne vit trois cents ans.
Elias le regarda avec une patience triste, comme un professeur dont l’élève s’accroche encore aux évidences.
— Personne ne disparaît d’une pièce fermée de l’intérieur, au douzième étage d’une tour de verre, alors que les caméras ne montrent rien d’autre qu’un homme seul, un symbole de sang sur le sol, et une brume froide qui sort de nulle part.
Le silence retomba. Dehors, quelque part dans les entrailles du bâtiment, une chaudière gronda un instant à travers une plaque de ventilation.
Adam remit l’anneau dans sa poche. Il sentait son poids d’argent, contre sa cuisse, comme une promesse que l’on tient fermée.
— Trois autres disparitions, dit Elias soudain.
Adam leva la tête.
— Trois autres, récentes, précisa Elias en fermant le registre. Ces six derniers mois. D’abord, un certain Julian Ashworth — votre homme, celui dont vous gardez le sceau. Puis un juge de la Haute Cour, un nommé Lucien Marsh. Puis une femme, Arabella Finch — directrice de fondation, philanthrope discrète, très bien introduite dans les conseils d’administration de la City.
— Et leurs sceaux ?
— On en a retrouvé deux dans des coffres à la banque. Des coffres restés ouverts, comme si quelqu’un avait voulu laisser une trace derrière lui. Comme si on nous montrait quelque chose.
Adam sentit un frisson lui parcourir l’échine, ce frisson familier des affaires qui commençaient à nouer leurs fils.
— Deux sceaux retrouvés. Le mien fait trois. Vous dites qu’il y a eu trois disparitions.
— Julian Ashworth, le juge Marsh, la directrice Finch. Trois personnes.
Elias hésita. Il baissa les yeux, puis les releva, et le regard qu’il posa sur Adam changea — y entrait maintenant quelque chose qui ressemblait à de la pitié.
— Mais j’ai aussi entendu parler d’une quatrième. Un nom que je n’ai pas encore pu vérifier. Quelque chose qu’on raconte dans les oreilles anciennes, celles qui traînent trop longtemps près des écluses.
Il ouvrit un tiroir du bureau, en tira un feuillet manuscrit qu’il tendit à Adam sans quitter celui-ci des yeux. Le papier portait une phrase unique, griffonnée d’une main pressée :
*Celui qui avait promis de prendre Julien Ashworth à sa charge, et qui a disparu en menant cette enquête, portait lui aussi le sceau.*
Adam lut la phrase une fois. Puis il la relut. Sa main se resserra sur la feuille jusqu’à ce que le papier plisse.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-il.
— C’est un message laissé par le juge Marsh, monsieur Harlow. Deux jours avant sa disparition. Il l’a déposé dans un coffre qu’il avait loué sous une fausse identité, à une autre banque de cette rue — et il a envoyé la clé à mon prédécesseur avec la mention : pour celui qui portera la question.
Adam relut la phrase une troisième fois. Elle semblait décrire une enquête déjà ouverte, déjà close, déjà terminée — une enquête qui aurait mené son propre enquêteur à la disparition.
— Et cette phrase, dit-il lentement. Vous savez à qui elle se réfère ?
Elias secoua la tête.
— C’est ce qui me trouble, monsieur Harlow. Le juge Marsh avait rendez-vous avec un ancien policier, la veille de sa disparition. Un homme qui avait posé les mêmes questions que vous, en 2012, à Canary Wharf.
Le sang d’Adam devint soudain très froid dans ses veines.
— 2012, répéta-t-il.
— Vous vous souvenez de cette année-là.
Adam ne répondit pas. Il se rappelait chaque seconde de cette enquête — la tour de verre, la pièce fermée, le symbole de sang. Le nom du directeur technique disparu : Damien Cross, l’homme que Julian Ashworth connaissait comme client bancaire. Il s’en souvenait comme si elle datait d’hier.
Et il se souvenait aussi, avec une netteté douloureuse, de la seule personne qui avait disparu avec Damien Cross et qu’on n’avait jamais retrouvée.
Mais cela, il ne l’avait jamais raconté à personne. Pas même à Graves.
Elias le regardait toujours. Derrière lui, dans la pénombre de la rotonde, quelque chose clapota dans une conduite — un bruit d’eau, comme si la Tamise elle-même coulait là-dessous, et que quelque part dans les profondeurs, elle écoutait.