Le Sillage du Léviathan
Lire le chapitre 1: The Signal
La mer était une plaque d’acier sombre sous un ciel qui n’en finissait pas de se déchirer. Le *Meridian*, remorqueur de sauvetage de neuf cents tonnes, tanguait à peine contre la houle lourde, son treuil arrière tendu comme un cordon ombilical vers la plateforme pétrolière qui suivait à trois quarts de mille. Elias Vance se tenait dans la timonerie, les paumes posées sur la console, les yeux sur l’horizon strié de pluie fine.
— Cap, on a un appel sur la fréquence de détresse. Canal seize, mais c’est haché. Ça ressemble pas à un protocole standard.
La voix de Murphy, son second, sortit du haut-parleur de la passerelle, métallique et incrédule. Vance ne détourna pas le regard de la vitre.
— Passe-le en haut-parleur.
Un grésillement emplit l’espace, puis une voix — non, pas une voix, une chose qui imitait une voix. Un souffle de répondeur automatique, espacé, mécanique, qui répétait la même phrase en boucle :
— *…ici Artemis… cargo… perdu propulsion… équipage absent ou incapable… requête assistance immédiate… répétition… ici Artemis…*
Le message se brisa, revint, se brisa encore. Il y avait une fatigue dans la cadence, quelque chose de cassé dans la tonalité, comme si le transmetteur lui-même refusait de finir sa phrase.
Vance se redressa. Il connaissait ce nom. *Artemis*. Un cargo de fret général, immatriculé à Monrovia, qui traînait dans les fichiers des compagnies d’assurance comme un poids mort. Trois ans plus tôt, il avait croisé son registre lors d’une procédure d’arbitrage après un refus de prise en charge — une affaire de conteneurs endommagés, de trafic suspect d’échantillons biologiques. Il n’avait pas dormi cette nuit-là. Il ne savait pas pourquoi il s’en souvenait.
Murphy monta sur la passerelle, sa veste de quart dégoulinante de bruine, et s’arrêta à deux mètres de lui.
— Elias, on a deux cent quatre-vingts mètres de câble tendu derrière nous. Si on lâche la plateforme pour aller jouer les héros, on perd la prime, on perd le contrat, et on explique à Reykjavik pourquoi on a abandonné une cargaison de huit millions d’euros en pleine mer. Et le *Perseverance* — notre remorque sur site — est à six bonnes heures de route.
— Et si on ne répond pas, dit Vance sans bouger, on laisse un équipage — ou ce qui en reste — mourir à la dérive.
— On est pas une unité de secours. On est une entreprise de remorquage. Le canot de sauvetage norvégien est à deux jours de là. Les garde-côtes islandais… tu connais leurs délais.
Vance tourna enfin la tête. Il avait les yeux d’un homme qui avait vu le fond de l’eau, et qui n’avait pas peur d’y retourner.
— Tu connais le *Kestrel* ?
Murphy marqua une pause.
— Ton ancien bateau. Celui qui a coulé au large des Féroé il y a sept ans. On en parle pas souvent.
— On en parle jamais. Mais écoute-moi bien : dans la nuit où le *Kestrel* a envoyé sa propre détresse, trente-trois naufragés à bord, les canots de sauvetage étaient à quatre heures. Quatre heures. Les garde-côtes ont mis six pour arrêter un chalutier suspect. Il y avait un cargo — un gros, un porte-conteneurs grec — à douze milles de nous. Leur capitaine a jugé que ce n’était pas son problème. Il a poursuivi sa route.
C’était la première fois qu’il en parlait à voix haute. Murphy savait qu’il y avait eu des morts, mais pas le chiffre précis, pas le nom du cargo, pas la géométrie exacte de la trahison.
— Ce cargo a rendu compte de notre position à la marine danoise, le lendemain matin. Ça servait à rien. Treize hommes étaient déjà morts, dont deux de mes amis d’enfance. Tu veux savoir pourquoi je me lève le matin, Murphy ? Parce que moi, ce cargo-là, je l’aurais passé au fer rouge. Mais on m’a appris un code, celui de la mer : on ne laisse pas un appel sans réponse. Tant qu’on a du carburant et un gouvernail, on répond.
Silence. La pluie contre la vitre, le ronronnement des moteurs, le grésillement du haut-parleur qui répétait toujours son message de mort patiente.
— Et la plateforme ? demanda Murphy, à voix basse.
Vance s’approcha de la carte électronique. Le point lumineux du *Meridian* clignotait à l’ouest de l’Islande, et un trait rouge — le câble de remorquage — rejoignait la position du rig.
— On largue, on vire cap au nord-nord-ouest à dix-huit nœuds. On atteindra la position du signal dans sept heures. En attendant, on envoie un message prioritaire au *Perseverance*, on leur dit de récupérer la plateforme au plus vite et de suivre notre trace.
— Le contrat est mort.
— Le contrat, c’est du papier. La nuit où j’ai perdu mes hommes, j’aurais signé un contrat avec le diable pour un simple moteur qui tourne. On y va.
Il y eut un moment où Murphy ne bougea pas, et Vance crut qu’il allait refuser, qu’il allait invoquer le règlement, la commission, la sécurité. Mais au lieu de ça, le second regarda ses bottes, puis le plafond, puis le haut-parleur qui hoquetait la même phrase depuis dix minutes.
— Sept heures, dit-il. Dans sept heures peut-être il est trop tard.
Vance mit la main sur la barre de commandement du treuil. Il ne se retourna pas.
— Tu connais la règle, Murphy. Tant que le signal est en l’air, il y a quelqu’un à bord.
Le treuil gronda, le câble d’acier se détacha, et la plateforme se mit à s’éloigner lentement dans la houle, abandonnée comme une lettre jamais envoyée.
Vance poussa le moteur. Le *Meridian* trembla sous ses pieds, comme un animal qu’on réveille en pleine tempête. À la radio, la voix d’Artemis se dégradait, un mot sur deux perdu dans une interférence qui ressemblait à de la respiration.
— Allô ? Artemis, ici le *Meridian*, capitaine Vance. On est à sept heures de vous. Confirmez votre position, état de l’équipage, nature de la panne.
Le haut-parleur cracha, puis une voix différente — plus claire, plus directe, presque humide — prit le relais :
— *Meridian*, soyez prudents. Le fret… le fret n’est plus ce qu’il était. Les échantillons ont…*
La transmission fut coupée par un bruit sec, comme si quelqu’un avait arraché le micro d’une main brutale. Puis plus rien. Même le bourdonnement de la porteuse s’éteignit.
Murphy et Vance échangèrent un regard dans la pénombre jaunâtre des instruments.
— C’était exactement quoi, ce cargo ? demanda Murphy.
Vance consulta ses notes sur la tablette, une page jaunie par les années, un fichier qu’il avait gardé sans se l’avouer.
— Artemis. Immatriculé Monrovia. Jaugé à douze mille tonnes. Propriété d’une coquille de Panama, elle-même rattachée à un groupe nommé Daedalus Dynamics. Ils travaillaient sur des programmes de biologie marine expérimentale. Il y a eu un différend sur des conteneurs réfrigérés, des échantillons non déclarés. Nous aurions dû les sanctionner, mais les autorités ont refusé de poursuivre, manque de preuves matérielles.
— Daedalus Dynamics. C’est eux qui financent la moitié des forages de cette zone.
— Exactement. Et c’est un cargo de leur flotte qui nous appelle maintenant. Un cargo qui dit avoir perdu son équipage.
Murphy s’assit sur le bord de la table à cartes, les mains croisées.
— Et toi, tu as un lien personnel avec ce bateau ? Parce que je te connais. Tu ne dévies pas d’un contrat pour un appel de détresse standard. Tu as laissé filer huit millions d’euros pour un signal haché qui répète toujours la même phrase. Qu’est-ce que tu veux exactement, Elias ?
Vance se tourna vers lui. Dans la lumière des écrans, son visage était une carte de cicatrices invisibles.
— Il y a sept ans, la nuit du *Kestrel*, j’ai entendu un autre signal. Pas une détresse classique. Une émission submersible, à très basse fréquence, qui venait d’un point situé à quatre-vingts milles sous notre position — sous le fond marin, presque. J’ai cru que c’était une hallucination, un effet du froid, de la fatigue. Mais j’ai enregistré une partie, sur la bande magnétique du navire. Des heures après le naufrage, quand les secours sont arrivés, cette émission s’est arrêtée. Et je l’ai revue dans le rapport officiel de la marine, mais annotée comme « pollution sonore d’origine naturelle ». C’était pas naturel. C’était un motif.
Il sortit de sa poche un petit dictaphone plastifié, le posa sur la console, et appuya sur play. Un son sourd, régulier, presque un battement de cœur — mais trop lent, trop spacieux. Un rythme qui semblait attendre une réponse.
Murphy écouta, le visage figé.
— On dirait un…
— Un signal répéteur. Quelqu’un — ou quelque chose — essayait d’appeler depuis un très grand fond. Ce cargo, le bateau qui refusait de sauver mes hommes, appartenait à la même flotte que l’Artemis. Je l’ai vérifié vingt fois. La même société-écran, les mêmes cadres. J’ai passé six ans à chercher un lien. Et maintenant il me tombe dessus.
— Tu crois que l’Artemis transporte… ce truc ?
Vance éteignit le dictaphone.
— Je ne crois rien. Je vais vérifier.
Le *Meridian* fendait la houle à dix-huit nœuds, les lumières de la plateforme qui s’amenuisaient derrière eux. La porte s’ouvrit, et le troisième officier, Korhonen, passa la tête :
— Cap, on a un contact radar intermittent à vingt milles au nord-ouest. Petite cible, instable. Correspond à la position du cargo. Et pour l’arrivée…
Vance leva la main.
— Réduisez la vitesse de prospection à l’approche final. Équipe de pont avec combinaisons sèches, lampes, caméras. Personne ne m’embarque sans être attaché à une ligne de vie.
Il attrapa sa veste de survie, en enfila les manches d’un geste précis, et se tourna vers Murphy.
— Je veux une copie complète du signal d’Artemis envoyée au labo de l’université de Bergen demain matin. S’ils nous rappellent, la réponse arrivera quand elle arrivera.
— Et nous ?
— Nous, on va voir pourquoi un équipage abandonne un navire en parfait état au milieu d’une mer calme, avec un message qui demande de l’aide mais qui n’arrête pas de se contredire. On va voir s’ils sont morts, vivants, ou autre chose.
Murphy haussa un sourcil.
— « Autre chose ». Tu parles comme quelqu’un qui a trop regardé de films de monstres.
— Non. Je parle comme quelqu’un qui a entendu ce qui dort sous le fond, Murphy. Et ce qui dort sous le fond n’aime pas être réveillé.
Le regard de Vance trahit une détermination métallique. Dehors, à travers la pluie, une faible lumière clignota à l’horizon nord — régulière, insistante, presque désespérée. L’Artemis les attendait.
La question qui le taraudait, la question qu’il n’avait pas posée à voix haute, restait suspendue dans la cabine chargée d’humidité : et si ce qu’il allait trouver à bord n’était pas un équipage mort, mais un équipage transformé ? Et si le signal qu’il avait enregistré sept ans plus tôt n’était pas un appel à l’aide, mais un chant d’ouverture ?
Il ne le saurait qu’en montant à bord.
Le moteur ronfla, plus fort, et la mer se mit à sombrer doucement sous la quille, comme si elle savait déjà ce qui allait venir. Vance serra la barre, et dans la vitre, il vit son propre reflet — ses yeux fatigués, sa barbe de trois jours, et derrière lui, la silhouette sombre du cargo qui grossissait à l’horizon, avec ses énormes entailles parallèles dans la coque, visibles même de loin, comme les griffes d’un animal immense.
Il avait déjà vu ces marques sur un seul autre navire. On avait tout fait pour les cacher. Il ne l’avait jamais dit à personne.
— Ralentissez, murmura-t-il. On y est.