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Le Sillage du Léviathan

Lire le chapitre 2: Ghost Ship

La mer était un miroir d’encre, à peine troublé par la houle résiduelle du *Meridian*. Vance tenait la barre du canot pneumatique, les yeux rivés sur la masse sombre qui se dressait à deux cents mètres. L’*Artemis* dérivait, morte dans l’eau, ses feux de navigation éteints. Seule une lueur blafarde éclairait le pont arrière, comme un œil fiévreux dans la nuit.

« On dirait un cercueil flottant », murmura Aiko, accroupie à la proue, sa lampe torche balayant la coque.

Vance ne répondit pas. Il coupa les gaz, laissant le canot glisser contre l’échelle de coupée. Le métal gémit sous leurs pieds, un son qui résonna trop longtemps, comme si le navire entier était une caisse de résonance vide. L’air sentait le fuel, le sel, et quelque chose d’autre — une odeur douceâtre, presque organique, qui lui rappelait les viviers de homards qu’il visitait enfant.

« Capitaine », souffla Leclerc derrière lui, le second, en braquant sa lampe sur la rambarde.

Vance suivit le faisceau. Des entailles profondes, trois rainures parallèles, creusaient l’acier peint — chacune large comme son avant-bras, laissant des copeaux de métal brillants comme des éclats d’os. Il les compta. Cinq groupes, chacun de trois sillons. Il posa un gant sur le bord d’une entaille. La surface était lisse, presque polie. Rien de naturel ne faisait ça.

« Les mêmes marques que sur le *Delphyne* », dit-il.

Aiko le dévisagea, mais ne posa pas la question. Elle le savait. Le *Delphyne*, un vraquier perdu corps et biens trois ans plus tôt, jamais retrouvé. Il avait déposé un rapport officiel mentionnant des entailles similaires. On l’avait pris pour un fou ou pour un menteur. L’enquête avait été classée sans suite.

« On rentre ?

— Non. On monte. »

Ils grimpèrent l’échelle, Vance en tête. Le pont était un labyrinthe de conteneurs mal arrimés, l’un d’eux renversé, sa porte tordue ouverte sur du vide. Des outils jonchaient les planches — une clé à molette, un casque de chantier, une paire de bottes abandonnées comme si leur propriétaire s’était simplement évaporé. Le silence n’était troublé que par le clapotis de l’eau contre la coque.

Vance poussa la porte de la superstructure. Elle était déverrouillée. Le couloir était étroit, peint d’un blanc jauni, et éclairé par des néons qui bourdonnaient en clignotant. Des chaussons de pont passaient par terre. Un mug de café renversé, trace brune séchée sur le linoléum. Personne.

« Équipage de vingt-six », dit Aiko, consultant la tablette qu’elle venait d’allumer, branchée sur le registre du navire. « Vingt-six marins, trois officiers scientifiques. Cargo déclaré : équipement industriel. »

Leclerc émit un grognement. « On croit ce qu’ils déclarent ? »

Ils parcoururent les quartiers d’équipage. Vestes pendues, photos de famille sur les tables de chevet. Dans une cabine, un livre ouvert, la tranche marquée, laissé sur un oreiller. Vance le ramassa. *Biosphère et extrêmophiles*. Un manuel technique dont l’auteur était un certain Dr. Hélène Moreau. Il glissa le livre dans son gilet.

Puis il leva la tête. Le couloir s’arrêtait sur une double porte blindée, semblable à celle d’un coffre-fort. Sur le panneau, un logo discret — un cercle à trois spires, celui de Daedalus Dynamics. Vance sentit sa mâchoire se serrer. Le nom de la société n’apparaissait dans aucun document officiel de l’*Artemis*, mais la filiale propriétaire, Blue Haven Shipping, était une coquille. Il le savait depuis six ans. Il le savait depuis le *Kestrel* et il avait les fichiers de bord, qu’il avait retrouvés dans les archives après des années de recherches, pour le prouver.

« Je croyais que ce bateau transportait des turbines », dit Aiko.

« T’as vu le pas de vis derrière cette porte ? C’est pas une turbine. »

Vance força la roue de verrouillage. Résistance, puis un déclic. La porte s’ouvrit sur une pièce vaste, l’air froid et iodé. Des caissons vitrés couraient le long des murs, alignés comme un aquarium géant, hauts de deux mètres. De l’eau verdâtre y stagnait, trouble, agitée par des remous intermittents. Vance s’approcha. À l’intérieur, des ombres se mouvaient lentement — des formes allongées, aux reflets argentés, trop grandes pour être des poissons qu’il connaissait. L’une d’elles s’approcha de la vitre, puis heurta le verre d’un coup sec. La fissure se propagea sur vingt centimètres, dessinant une toile d’araignée dans le plexiglas.

Il recula d’un pas.

« Ils faisaient de la merde ici », souffla Leclerc. « De la merde vivante. »

Des dossiers étaient éparpillés sur une table centrale, trempés d’humidité. Vance les feuilleta. Des schémas de créatures, des annotations de laboratoire, des termes qu’il ne comprit pas mais qu’il enregistra : *adaptation bathypélagique*, *matrice neuronale*, *phase 3 — lâcher contrôlé*. Une phrase en rouge, en marge : *sujet 7 — échappé, acquérir immédiatement*.

« Ils étudiaient quelque chose. Ils l’ont perdu », murmura Aiko derrière lui, lisant par-dessus son épaule. « Capitaine, ce qu’ils étudiaient, c’est ce qui a fait les griffures. »

Il ne répondit pas. Il regardait le dos d’une enveloppe kraft, non ouverte, timbrée de Taïwan, adressée à « Capitaine du navire scientifique » et portant le logo de Daedalus. Vance la glissa dans sa veste.

« Trouvons le capitaine », dit-il. « Et l’homme qui a envoyé le deuxième message. »

Il sortit dans le couloir, remontant vers la passerelle. Les néons clignotaient plus fort, comme pris d’une agonie. À la porte de la cabine du capitaine, il s’arrêta. Elle était fermée de l’intérieur. Il dut mettre l’épaule, forcer le battant.

Le bureau était vide. Des cartes marines en vrac, un ordinateur éteint. L’air était plus froid ici. Vance sentit la chair de poule sur ses bras. Une odeur douceâtre persistait, plus forte que sur le pont. Il fit le tour du bureau. Derrière le fauteuil capitaine, quelque chose collait au sol : une traînée sombre, vitreuse, qui serpentait jusqu’à un panneau de maintenance, dont la porte était entrouverte.

Il s’accroupit, toucha la substance. C’était gluant, tiède.

« Du sang », dit-il. « Encore frais, et ça traîne vers le fond. »

Leclerc jura en breton. Aiko était déjà à la console, les doigts sur le pavé tactile. « Je n’ai pas accès aux logs. Mais le système de sonar de coque est resté allumé. Vance, regarde ça. »

L’écran s’illumina. Un contour de l’*Artemis* en coupe, et sous la ligne de flottaison, une énorme masse distincte, épousant la coque sur toute sa longueur. Elle était vivante — il le voyait aux battements lents et réguliers qu’elle imprimait à la courbe. Le moniteur affichait en angles des pulsations, un rythme lent, presque un cœur.

Le signal destiné. Ce que le capitaine du *Kestrel* avait vu avant de mourir.

Il se pencha vers l’écran.

« Qu’est-ce que c’est ? » demanda Aiko, la voix serrée.

Un premier cri aigu retentit — l’alarme de proximité du canot pneumatique, laissé contre la coque. Puis un second, plus grave. Vance se retourna vers le hublot. Dehors, quelque chose souleva une vague lente, large, sans vent. L’eau noire se souleva vers le flanc du navire, comme une haleine. Le pont frémit sous leurs pieds.

« Décrochez-moi Leclerc », ordonna Vance. « Il faut qu’on parte. Maintenant. »

Les néons s’éteignirent d’un coup, les laissant dans un noir total où seul l’écran du sonar projetait une lumière blafarde. L’image de la masse sous la coque était plus nette — et plus proche. Vance la regardait grandir, alors que l’alarme de proximité se déclenchait à l’intérieur du navire, et qu’une sorte de chant, bas, viscéral, montait à travers l’acier comme un grincement de quille.

« Elle est en train de le pousser », dit Aiko, la voix tremblante, la main sur le poignet de Vance.

Dehors, dans la nuit, une cloche sonna — celle du *Meridian*, répondant à leur silence. Mais Vance ne l’entendait presque plus. Il entendait, derrière la cloison, un frottement lent et impatient, cinq doigts d’acier cherchant une prise.