Le Sillage du Léviathan
Lire le chapitre 33: The Armada
Le ciel de l'Atlantique Nord était d'un gris d'acier, aussi plat que l'océan qu'il surplombait. Le pont du _Sunfire_ vibrait sous les bottes d'Elias alors qu'il scrutait l'horizon, les jumelles collées à ses yeux. Les deux destroyers n'étaient que des points de fumée à l'aube, mais leur trajectoire ne laissait aucun doute : ils convergeaient droit sur la baleine, et sur eux.
« Ils seront là dans trois heures, capitaine », lança Aiko depuis la passerelle, la voix tendue mais ferme.
Elias abaissa les jumelles. Il sentit le poids du chronomètre dans sa poche, vibrant à peine, comme un animal qui retient son souffle. Hart monta à ses côtés, le visage fermé, un ordinateur portable sous le bras.
« La fréquence est stable, dit-elle. Si nous la diffusons sur la baleine maintenant, elle sombrera en profondeur. Elle n'émergera peut-être plus. »
Elias se tourna vers elle. « Et si on ne la diffuse pas ? »
Hart soutint son regard. « Elle continuera vers le signal d'apaisement. Vers Meridian. Vers la recapture. »
Le silence s'étira entre eux, rompu par le cri d'un goéland solitaire.
« Alors on la bat, cette foutue flotte », dit Elias.
Il se dirigea vers le canot de sauvetage gonflable, déjà attaché à la grue de chargement. Aiko le rejoignit sans un mot, un sac de matériel sur l'épaule. Hart hésita une seconde, puis suivit.
« Vous êtes sûrs de vouloir mettre les pieds dans cette embarcation ? demanda Hart. La marine américaine ne fait pas de quartier. »
Elias grimpa dans le canot et tendit la main pour aider Aiko. « Cette baleine a plus de droits que nous tous réunis. Alors on va lui donner une chance. »
Le zodiac fendit les vagues, moteur poussé à plein régime, soulevant une gerbe d'écume blanche. Le _Sunfire_ resta en arrière, ses matelots alignés sur le pont, silhouettes silencieuses dans la brume. Elias ne se retourna pas. Il ne pouvait pas se permettre de voir leurs visages, de lire dans leurs yeux la peur ou le doute.
Devant eux, la mer bouillonnait par intermittence : le passage de la baleine. Des remous larges de vingt mètres, des courants parasites qui tiraient le canot vers la gauche.
« Elle est à moins d'un mille », cria Aiko, les yeux rivés sur le sonar portable.
Puis l'horizon s'emplit d'une présence sombre. Les destroyers, désormais distincts, leurs superstructures anguleuses, leurs canons pointés comme des doigts accusateurs. Une lumière clignota depuis le navire de tête. Morse.
« Identifiez-vous ou ouvrez le feu. »
Hart traduisit à voix basse. Elias rit sans joie. « On est bien trop petits pour qu'ils nous canonnent. Ils visent la baleine. »
Il accéléra.
Le premier obus tomba à cinquante mètres sur leur bâbord, soulevant une colonne d'eau de quinze mètres. Le canot tangua violemment, projeté sur le côté. Aiko s'accrocha à la rambarde, Hart jura en plusieurs langues.
« Ils tirent vraiment sur nous ? » cria Aiko.
« C'est un coup de semonce, répondit Elias. Ils ne veulent pas nous couler, seulement nous arrêter. »
Le second obus atterrit à vingt mètres. L'eau déferla sur le pont du canot, les inondant. Le moteur toussota, hésita, puis reprit.
« On y va, maintenant, dit Elias. C'est le moment. »
Il sortit le chronomètre de sa poche. L'objet était chaud, vibrant d'une énergie sourde, presque organique. Hart le regarda fixement.
« Vous savez ce que ça va déclencher, dit-elle. Les médias n'ont pas besoin qu'on leur montre la preuve, ils ont besoin d'un spectacle. C'est ce que vous allez leur donner. »
« Je sais. »
Elias pressa la surface du cadran, activant la fréquence modifiée. Un son grave, presque inaudible mais palpable, s'éleva du métal, s'étendit sur l'eau comme une onde de choc invisible.
Pendant un long moment, rien ne se passa.
Puis la mer, à un quart de mille, se dressa.
La baleine émergea dans toute sa masse terrifiante, un mur de chair et de cicatrices qui montait, montait, jusqu'à bloquer le ciel. Sa peau était ravagée par les implants, des plaques de métal gris incrustées dans le cuir, des sutures mal refermées, une architecture de souffrance visible à l'œil nu. Elle ouvrit la gueule dans un cri qui n'était pas un chant, mais un rugissement, un grondement tellurique qui fit trembler l'eau jusqu'au canot.
Les destroyers stoppèrent net. Sur leurs ponts, des silhouettes s'agitaient, des ordres criés dans des talkies-walkies. La baleine pivota lentement, face aux navires, face aux canons, comme si elle les défiait de tirer.
Elias tourna le chronomètre vers le ciel.
Il savait que quelque part, très haut, un satellite de communication avait déjà capté le signal. Il savait que dans les rédactions du monde entier, les écrans s'allumaient. Il savait que dans quelques minutes, des millions de personnes verraient ce qu'il voyait : un monstre domestiqué, une arme vivante créée par des hommes en costume, un témoignage de chair et de sang contre tout ce qu'il avait cru savoir de la mer.
La baleine plongea, disparut dans les profondeurs, mais l'image restait gravée. Les destroyers restèrent immobiles, leurs hélices tournant au ralenti, incapables de poursuivre sans ordres.
Hart laissa échapper un souffle. « C'est fait. Ils ne peuvent plus l'abattre sans tout exposer. »
Aiko tendit la main à Elias pour reprendre le chronomètre, mais il secoua la tête. Il le serra contre sa poitrine, sentant toujours la vibration.
« Non, dit-il doucement. Cette chose, elle va encore me servir. »
Il se tourna vers le nord-est, vers l'horizon vide, vers la route que la baleine avait suivie. Quelque part là-bas, il y avait une installation, et quelque part dans cette installation, peut-être, se trouvaient des réponses. Et un nom qu'il n'avait pas encore prononcé depuis des années.
Le canot tangua doucement. Les destroyers commencèrent à manœuvrer, formant un arc de cercle prudent. Le soleil perça les nuages, éclairant une mer d'huile et d'écume.
« Combien de temps avant qu'ils ne puissent réagir ? » demanda Elias.
Hart vérifia son ordinateur. « Ils vont tout faire pour brouiller le signal, décrédibiliser les images. Mais la vidéo est déjà en route. Vous venez de déclarer une guerre ouverte contre la marine américaine. »
Elias hocha la tête. « Ce n'est pas contre eux que je me bats. »
Il ne dit pas contre quoi. Mais le chronomètre vibra dans sa poche, une pulsation plus forte, comme s'il lui répondait.
Au loin, la surface de l'eau se ridait soudainement. La baleine venait de refaire surface, un jet de brume s'élevant dans la lumière du matin. Elle se tourna vers eux, comme pour les regarder, puis replongea vers le sud-est.
Vers l'installation.
Vers la vérité.
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