Le Sillage du Léviathan
Lire le chapitre 32: What We Leave Behind
Les moteurs du Sunfire tournaient au ralenti, un grondement sourd qui vibrait à travers la coque fatiguée. Elias se tenait devant la carte marine dépliée, les doigts écartés sur l'Atlantique Nord, quand Hart entra dans la cabine de navigation sans frapper. Elle tenait une tablette dont l'écran projetait une lueur bleue sur ses traits tirés.
— J'ai trouvé quelque chose, dit-elle. Ou plutôt, quelqu'un.
Elias leva les yeux. Trois jours qu'ils suivaient le léviathan vers le sud-est, trois jours de silence radio et de tensions à bord. Rosa avait failli partir à Halifax, avant qu'Aiko ne la convainque de rester au moins jusqu'à la prochaine escale. Le visage de Hart disait que cette escale venait peut-être d'arriver.
— Le docteur Lena Hart, articula Elias en détachant chaque syllabe.
— Ma mère, précisa Hart. Ou plutôt, l'identité qu'elle s'est choisie il y a douze ans. Elle est vivante. Elle est à Boston, sous une autre identité, et elle veut nous parler.
Elias croisa les bras, sentant la vieille méfiance remonter comme une marée noire.
— Vous m'avez dit qu'elle était morte. Que Meridian l'avait éliminée après votre défection.
— C'est ce que je croyais, dit Hart. J'ai passé trois jours à décrypter des fichiers que j'avais enfouis dans un compte offshore. Des protocoles de sécurité que nous avions établis ensemble, avant que les choses ne tournent mal. Elle a simulé sa propre mort. Elle a leaké ses recherches à trois organismes internationaux avant de disparaître.
— Et vous ne le saviez pas ?
Hart soutint son regard, mais Elias vit une fissure, quelque chose qui ressemblait à de la honte.
— Ma mère était une scientifique brillante. Mais c'était aussi une paranoïaque. Elle ne faisait confiance à personne, pas même à moi. J'étais sa fille, j'étais aussi son agent de liaison avec l'ONU. Mais elle gardait des portes que je ne pouvais pas ouvrir.
— Et maintenant, elle les ouvre pour vous ?
— Elle ouvre la porte pour vous, capitaine. Elle a entendu parler de votre chronomètre. Elle a vu les images satellites du léviathan à l'œil blessé.
Elias sentit la fatigue peser sur ses épaules. Trois jours sans sommeil réparateur, trois jours à surveiller un animal qui nageait droit vers une base militaire abandonnée en pleine zone interdite. Et maintenant cette révélation, qui transformait leur quête d'un indice en chasse à un fantôme.
— Nous ne pouvons pas aller à Boston, dit-il. Le léviathan continue sa route. Si nous perdons sa trace, nous perdons tout.
— Elle ne nous demande pas de venir. Elle nous envoie un message. Un code.
Hart fit glisser son doigt sur la tablette, révélant un fichier audio. Elias reconnut immédiatement les harmoniques parasites, la même signature que le signal qu'il émettait avec le chronomètre pour calmer la créature.
— C'est une fréquence d'apaisement, dit-il. Je l'utilise depuis des semaines.
— Non, insista Hart. C'est une version modifiée. Ma mère a passé cinq ans chez Meridian à étudier les implants neurologiques des spécimens captifs. Elle a découvert que ces créatures ne sont pas seulement contrôlées — elles sont conditionnées. Comme des chiens de Pavlov. Le signal que vous utilisez ne fait que les calmer temporairement. Cette fréquence-là les endort complètement, au niveau cellulaire. Elle l'appelle la berceuse.
— Et pourquoi ne pas nous l'avoir donnée plus tôt ?
Hart hésita. C'était un silence qui en disait long, le genre de silence qu'Elias connaissait bien — celui qui précède une mauvaise nouvelle.
— Parce que cette fréquence a des effets secondaires. Elle a été conçue pour être utilisée par les navires de la Navy. Pas par des civils. Si nous l'utilisons contre le léviathan, et que la Navy intercepte le signal…
— Ils sauront que nous avons accès à leur arsenal. Et ils comprendront que quelqu'un a leaké leurs recherches.
— Ma mère voulait que vous sachiez, avant de choisir. Si vous utilisez cette fréquence, vous vous déclarez vous-même comme ennemi des États-Unis. Pas seulement un intrus dans une zone interdite, mais un adversaire actif.
Elias regarda par le hublot. Le ciel était d'un gris d'acier, la mer houleuse. Quelque part à l'horizon, une masse sombre fendait l'eau — le léviathan, toujours fidèle à sa route invisible vers la base abandonnée de Meridian. Vers l'ouest, invisible mais omniprésent, le périmètre naval américain attendait.
— Il y a autre chose, dit Hart, la voix plus basse.
— Dites toujours.
— Le message de ma mère contenait un second fichier. Un journal de bord, daté d'il y a trois jours. Elle a détecté des mouvements de flotte inhabituels. Deux destroyers de classe Arleigh Burke quittent Norfolk, avec un cap qui les mènerait directement sur notre position dans soixante-douze heures.
Le silence s'installa dans la cabine, lourd comme une ancre. Elias compta mentalement les jours, les distances, les risques. Soixante-douze heures. Assez de temps pour atteindre la base de Meridian, assez de temps pour être intercepté avant.
— Pourquoi deux destroyers, dit-il, pour une simple créature marine endormie ?
Hart croisa son regard, et quelque chose dans ses yeux confirma ce qu'il redoutait déjà.
— Parce qu'ils ne viennent pas chercher le léviathan, capitaine. Ils viennent chercher ce que ma mère vous a envoyé. Ils savent que la recherche existe. Et ils savent qui détient maintenant la copie de travail.
Elias comprit. Le chronomètre dans sa poche, froid contre sa cuisse, n'était plus seulement un outil de sauvetage. C'était une preuve. La preuve d'une double agent que la Navy avait peut-être traquée depuis des années, et qui venait de lui donner non pas une solution, mais une cible peinte sur le dos.
— Elle nous a tendu un piège, dit-il.
— Ou elle nous a donné une chance. Elle n'est pas restée douze ans cachée pour nous trahir maintenant. Elle veut que quelqu'un utilise enfin ses recherches pour libérer ces créatures, pas pour les armer.
— Et nous sommes ce quelqu'un ?
Hart ne répondit pas immédiatement. Elle fixa la carte marine, les doigts légèrement tremblants.
— Ma mère a choisi l'identité de Lena Hart il y a vingt ans, quand elle travaillait pour Meridian. Elle a leaké les recherches quand elle a compris ce que la Navy en ferait. Elle a simulé sa mort pour nous protéger, ma sœur et moi. Mais elle n'a jamais cessé de chercher une solution. Une issue. Une vraie.
Elias regarda le léviathan à l'horizon. La créature nageait sans hâte, comme si elle n'avait aucune idée qu'elle filait vers un piège. Lui aussi, il aurait pu être cette créature, il y a des années, avant de comprendre que les ordres n'étaient pas la même chose qu'un destin.
Il sortit le chronomètre de sa poche. Le métal était tiède contre sa paume, presque vivant. Le cadran vibrait légèrement en harmonie avec quelque chose de lointain — le signal de la Navy, peut-être, ou l'appel de la base vers laquelle ils naviguaient.
— Nous ne sommes pas encore à soixante-douze heures du périmètre, dit-il. Combien de temps mettons-nous pour rejoindre la base abandonnée de Meridian ?
Hart consulta brièvement ses instruments.
— Quarante-huit heures, au rythme actuel du léviathan. Si nous forçons un peu, trente-six.
— Et les destroyers ?
— Norfolk à vingt-neuf nœuds… soixante-douze heures, peut-être soixante-dix. Ils ne sont pas pressés. Ils savent que nous ne pouvons pas aller bien loin.
Elias hocha lentement la tête, un plan se formant dans la pénombre de son esprit fatigué.
— Nous arrivons à la base avant eux. Nous trouvons ce qu'il y a à y trouver. Et nous décidons ensuite si nous utilisons la berceuse.
— Et s'ils arrivent avant que nous ayons décidé ?
Il rangea le chronomètre et regarda à travers le hublot le dos sombre du léviathan, qui plongeait dans une vague, insouciant.
— Alors nous ferons la seule chose qu'un marin peut faire face à une marine de guerre. Nous ferons en sorte qu'ils ne puissent pas tirer sans éveiller l'attention de toute la planète.
Hart resta silencieuse un moment, puis elle esquissa un sourire fatigué.
— Vous avez une idée derrière la tête, capitaine.
— Peut-être. Mais d'abord, appelez Boston. Dites à votre mère que nous acceptons son cadeau. Et dites-lui aussi que si elle a d'autres portes cachées, c'est le moment de les ouvrir.
Elias sentit la vibration légère du chronomètre contre sa cuisse, comme une réponse à une question qu'il ne savait pas encore formuler. Quelque part, sous l'Atlantique, la base de Meridian l'attendait — et la flotte américaine avec elle. Mais pour la première fois depuis des mois, il avait un plan qui ne dépendait pas seulement de la survie.
Il avait une Berceuse. Il avait un chronomètre. Et il avait une créature géante qui nageait droit vers ce qui pouvait être sa libération ou sa mort.
Le reste, il le découvrirait en route.
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