Le Sillage du Léviathan
Lire le chapitre 35: The Broken Oath
Le hangar flottait dans une lumière blafarde, celle des néons industriels qui bourdonnaient au-dessus des cales sèches de la base. L’*Artemis* était là, immense et muette, ses flancs labourés de griffures profondes comme des cicatrices d’un combat oublié. Elias Vance marchait le long de la passerelle d’accès, ses bottes résonnant sur le métal, et chaque pas le rapprochait d’une vérité qu’il avait repoussée depuis trop longtemps.
Le navire était vide. Pas d’équipage, pas de gardes, juste des machines en veille et une odeur de désinfectant mêlée à celle, plus âcre, d’un produit chimique qu’il ne connaissait que trop bien. Le calme ici était un mensonge. Il le sentait dans ses os, dans ce chronomètre qui vibrait contre sa poitrine comme un cœur second.
— Capitaine, dit Aiko derrière lui, sa voix à peine un murmure. Il y a un bureau au fond, côté tribord. Les portes sont verrouillées.
— Alors on les ouvre.
Hart le rejoignit, son badge UN scintillant sous les néons. Il pianota sur un panneau de contrôle, et une porte blindée coulissa avec un sifflement hydraulique. La pièce était petite, encombrée de dossiers papier — une anomalie dans un monde de données dématérialisées. Sur le bureau, un memo, imprimé sur du papier épais, marqué du sceau de Meridian Biotech.
Elias le saisit. Les mots étaient froids, cliniques, mais ils frappèrent comme un coup de poing dans le ventre.
*Sujet 07-A : Ilyich Volkov. Frère du sujet Mikhail Volkov. Premier essai de fusion ARN-cétacé. Résultat : succès partiel. Comportement agressif, perte d’identité progressive. Marques caractéristiques sur la coque de l’Artemis lors du transfert initial.*
Il lut la phrase deux fois. Trois fois. Les lettres ne changeaient pas.
— Ilyich, dit-il enfin, la voix rauque. Le frère de Mikhail. C’est lui.
Aiko s’approcha, lut par-dessus son épaule. Elle ne dit rien, mais son visage se durcit.
— Il était ici, murmura-t-elle. Sur ce navire. Quand on a trouvé les griffures… c’était lui.
Elias reposa le memo sur le bureau, mais ses doigts tremblaient. Mikhail était resté à bord de la Sunfire, blessé, incapable de marcher. Elias lui avait promis. Promis qu’il retrouverait son frère, qu’il le ramènerait, entier ou non. Et maintenant, il savait ce que « non » signifiait.
— Sujet 07-A, répéta-t-il. Ils l’ont transformé. Ils l’ont utilisé comme une arme, puis ils l’ont lâché dans l’océan.
— Il y a plus, dit Hart, qui fouillait dans un classeur métallique. Il sortit une autre feuille, jaunie, froissée. Un rapport de suivi. Daté d’il y a trois semaines. Le sujet a migré vers la fosse du Newfoundland, à environ cent vingt milles au sud-est. Dernière position connue.
Elias prit le rapport. Une carte était jointe, avec un point rouge marqué d’une croix. La fosse. Profonde, noire, presque inexplorée. L’endroit parfait pour qu’un monstre se terre.
— Il souffre, dit-il. Vous comprenez ? Ce n’est plus Ilyich. C’est une coquille vide, une machine à tuer. Mais si on le laisse là-bas, il va continuer à chasser, à tuer, à servir les intérêts de Meridian jusqu’à ce qu’ils reviennent le récupérer.
— On ne peut pas le sauver, capitaine, dit Aiko doucement. Si les marques sur l’Artemis sont les siennes, il a déjà perdu ce qui le rendait humain. On ne peut pas arrêter ça.
Elias se tourna vers elle, les yeux brillants sous la lumière crue.
— Alors on met fin à sa souffrance. C’est la seule promesse que je peux tenir à Mikhail. Pas le ramener vivant. Le libérer.
Un silence pesant s’installa dans le petit bureau. Le chronomètre vibra contre sa poitrine, plus fort, comme s’il approuvait. Ou comme s’il l’avertissait.
Hart referma le classeur lentement.
— Capitaine Vance, vous réalisez ce que vous proposez ? Deux destroyers de la marine américaine nous attendent à la limite de la zone interdite. La base Meridian est derrière nous, et elle est probablement en train de brûler tous ses fichiers dans une salle des machines quelque part. Si vous partez chasser un hybride au fond d’une fosse océanique, vous abandonnez tout le reste. Le leviathan, la couverture médiatique, la pression sur le Conseil de sécurité.
— Le leviathan est en sécurité, répliqua Elias. Il a suivi le courant vers le sud, loin des destroyers. La couverture médiatique ne dépend pas de moi. Et Mikhail… Mikhail est un homme qui a sacrifié sa jambe, sa santé, sa vie entière pour nous aider. Pour m’aider. Je lui dois plus que des excuses. Je lui dois de faire ce qu’il n’a pas le courage de faire lui-même.
Aiko s’avança d’un pas.
— Vous ne partirez pas seul. Je pilote le submersible mieux que quiconque à bord.
— Et moi, dit Hart avec un sourire las, je parle le langage de la bureaucratie. Si vous trouvez ce qu’il reste de Ilyich, il faudra documenter la preuve. Pour que ce cauchemar serve au moins à quelque chose.
Elias les regarda, l’un après l’autre. Ces deux-là, qui auraient pu fuir, qui étaient restés.
— La fosse est à plus de quatre-vingts mètres de profondeur, dit-il. Le submersible est conçu pour la prospection, pas pour la chasse. On aura une seule fenêtre de tir avant qu’il ne nous repère. Ilyich… ce qu’il est devenu… il est rapide, aveugle dans le noir, mais il entend mieux que n’importe quel prédateur marin. Une fois qu’on est dans l’eau, on ne fait plus de bruit. Compris ?
Ils acquiescèrent en silence. Elias glissa le rapport dans sa veste, près du chronomètre. L’objet vibra encore, une pulsation régulière qui semblait battre en rythme avec quelque chose de lointain. Il consulta sa montre.
— On a quatre heures de navigation. On arrivera à la fosse à la tombée de la nuit. Il sera actif, en chasse. C’est notre unique avantage.
Il sortit du bureau sans se retourner, traversant le hangar désert de l’*Artemis*. La coque du navire portait les stries de griffes, profondes comme des canaux, certaines assez larges pour y enfoncer un bras. Il passa une main dessus, sentant sous ses doigts les sillons métalliques arrachés. Ilyich avait fait ça. Avant de devenir un monstre, il avait été un être humain, un marin, un frère.
En retournant vers la passerelle, le chronomètre émit une vibration plus brutale, presque douloureuse. Il le sortit. L’aiguille tremblait, pointée vers le sud-est, bien plus fort que lorsqu’il visait la base. Comme si l’objet ne cherchait plus une direction, mais une connexion directe avec ce qui se cachait dans la fosse.
Hart l’observait.
— Il a réagi pareil avec le leviathan, non ? Quand vous activiez la fréquence apaisante ?
— Pas exactement, dit Elias, les yeux rivés sur l’instrument. Là, il ne vibre pas en harmonie. Il vibre en écho. Comme s’il répondait à quelque chose qui émet déjà dans la fosse.
Il releva la tête vers la mer noire au-delà de la base.
— Ilyich n’attend pas passivement. Il émet un signal. Un signal que le chronomètre reconnaît.
Aiko blêmit.
— Et si ce n’est pas juste une créature affolée ? Si Meridian l’a programmé pour servir de balise ? Pour attirer quelque chose de plus gros dans la fosse ?
Elias ne répondit pas. Il glissa le chronomètre dans sa poche, mais la vibration ne s’arrêta pas. Elle continuait, régulière, insistante. La même pulsation que celle qui avait précédé l’apparition du leviathan. La même pulsation que celle qui avait précédé le naufrage de son ancien équipage, huit ans plus tôt.
— On y va quand même, dit-il. On met fin à ça.
Mais au fond de lui, une voix qu’il ne voulait pas écouter murmurait que ce n’était pas lui qui allait mettre fin à quoi que ce soit. C’était peut-être le contraire qui allait se produire.
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