Le Sillage du Léviathan
Lire le chapitre 36: Hunt or Be Hunted
La pression de l’eau devenait une seconde peau, dense et froide, tandis que le submersible glissait dans l’ombre de la fosse. Les projecteurs balayaient des parois noires, striées de sédiments et de vie étrange — des créatures translucides, des éclats de phosphore. Elias gardait les mains sur les commandes, le souffle court dans le masque de son scaphandre.
La chronomètre vibrait contre sa poitrine, un battement sourd qui semblait répondre à quelque chose de plus profond que la simple profondeur.
— Il est là, murmura-t-il dans le micro du com, la voix étouffée par l’écho sonore du submersible.
Hart, resté à la surface avec Aiko sur le pont du *Kestrel*, répondit d’une voix tendue :
— Je capte un signal faible, trois cents mètres sous toi. Il bouge. Lentement. Comme s’il attendait.
Elias ajusta sa trajectoire. La fosse s’ouvrait comme une gueule, large et béante, et le petit sous-marin ne semblait plus qu’un grain de sable dans une immensité hostile. Il ne pensait pas à la Navy, aux satellites, à la gloire de l’instant passé. Il ne pensait qu’à Mikhail, à cette promesse murmurée sur un pont rouillé, et à l’homme qui attendait — quelque part dans ce noir — une fin qu’il n’avait pas choisie.
La silhouette apparut d’abord comme une déchirure dans la nuit aquatique. Une masse pâle, immense, aux contours ondulants, suspendue entre deux parois de roche. Des branchies s’ouvraient le long d’un torse humain, démesuré, couvert de plaques écaillées, et une longue queue de cétacé battait lentement, soulevant un nuage de particules.
Elias coupa les moteurs.
Dans le silence relatif du submersible, le chronomètre vibra plus fort. Un écho, un frémissement qui semblait venir de l’intérieur de la créature elle-même.
L’hybride tourna la tête. Deux yeux humains — incroyablement humains — le fixèrent à travers le hublat épais. Et dans ce regard, Elias ne vit pas un monstre. Il vit un homme qui se souvient avoir été autre chose.
Il lui fallut une seconde pour comprendre ce qui se passait. La créature ne chargeait pas. Elle le regardait. Elle regardait le chronomètre.
— Il le reconnaît, souffla-t-il.
— Qu’est-ce qui le reconnaît ? demanda Aiko.
— Le chronomètre. Il répond au signal. Il se souvient.
Le submersible tangua légèrement. Puis une onde de choc le projeta contre la paroi — une attaque venue de nulle part, un remous violent qui fit grincer la coque. Le câble d’acier craqua, et Elias se retrouva projeté en avant, la tête contre le volant.
À travers le hublot, il vit l’hybride foncer sur lui, la gueule ouverte, des rangées de dents blanches et longues comme des couteaux de boucher.
Il actionna les manettes, mais trop tard. La masse le percuta de plein fouet, le submersible tournoya, les lumières clignotèrent. De l’eau s’infiltra par une fissure dans la coque extérieure. L’alarme stridente se déclencha dans son casque.
Il lâcha les commandes. Toute la pensée stratégique, tout le calcul de survie, s’effondrèrent. Il ne restait que le geste instinctif : il arracha le chronomètre de son cou et le tint devant lui, comme une offrande.
La créature s’arrêta net.
Ses yeux se plissèrent, presque humains, comme si elle cherchait à comprendre. Elle flotta à quelques mètres, battant doucement la queue, la tête inclinée.
Elias parla, sans micro, dans le vide de son casque :
— Ilyich. Ton frère t’attend.
Les sons étouffés ne devaient rien signifier pour la créature. Mais quelque chose traversa ce visage transformé, une parenthèse dans l’horreur. La queue s’immobilisa. Les doigts — palmés, déformés, encore munis de ongles humains — se tendirent lentement vers le hublot.
Le chronomètre vibra, plus fort, plus clair, comme une note qui prolongeait un accord.
Elias aurait pu désactiver les torpilles. Il avait un micro-torpilleur à droite du pupitre, prêt à tirer une seule charge. Il le regarda, son pouce hésita au-dessus du bouton rouge.
Il vit Mikhail, la dernière nuit, assis dans la cale du *Kestrel*, parlant de son frère, de leurs jeux d’enfants, des histoires de la mer. Il vit Ilyich, avant la transformation — sur les plans de Meridian, un visage presque avenant, un ingénieur en biologie marine.
Le pouce d’Elias resta suspendu.
Puis il le laissa retomber à plat sur la console, loin du bouton rouge.
Il abaissa la protection en plexiglas et tendit la main ouverte vers le hublot, la paume contre la vitre. Le chronomètre reposait entre ses doigts, vibrant doucement.
La créature approcha son visage du verre. Ses lèvres — encore capables de former une moue, si déformées qu’elles semblaient appartenir à une aube préhistorique et en même temps à un être vivant qui souffre — frémirent. Un son, très bas, presque inaudible, résonna dans l’eau : un gémissement, long et triste, comme une baleine cherchant à dire quelque chose.
Elias sentit une larme couler derrière son masque.
— Tu te souviens, murmura-t-il. Tu te souviens de tout.
La créature se recula doucement, libérant le submersible de sa masse. Puis elle s’éloigna, plongeant vers le fond de la fosse, la tête levée vers un noir que même les projecteurs ne pouvaient percer. Sa silhouette se dissipa, une dernière vision de queue et d’écailles, avant de n’être plus qu’une ombre dans l’abîme.
Le chronomètre cessa de vibrer.
Elias resta là, la main toujours ouverte sur la vitre, seul dans le silence amorti, les larmes glaciales sur les joues.
— Il est parti, dit-il enfin, d’une voix qui se brisait. Il a choisi sa fin. Sa propre fin.
Aiko répondit après un long silence, si douce qu’elle semblait tout oublier des charges, des destroyers, des satellites :
— On rentre, capitaine.
Il acquiesça, redémarra les moteurs, et commença à remonter vers la lumière, laissant derrière lui la fosse, le silence et un homme qui avait enfin trouvé son apaisement dans les profondeurs.
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