Le Sillage du Léviathan
Lire le chapitre 37: The Long Wake
L’eau autour du submersible était d’un noir absolu, épais comme de l’encre, quand Elias coupa les propulseurs. Le silence retomba, lourd, presque sacramentel. Il resta là, les mains sur les commandes, le front perlé de sueur froide, à regarder l’écran sonar où la masse sombre d’Ilyich s’enfonçait lentement, comme une pierre offerte à l’oubli.
Il n’y eut pas de remontée. Pas de dernier sursaut. Juste le point lumineux qui faiblit, puis disparut sous la ligne de profondeur maximale détectable.
Elias ferma les yeux. Il compta jusqu’à dix. Puis il ouvrit les paupières, inspira une longue goulée d’air recyclé qui sentait le métal chaud et la sueur, et enclencha la remontée.
Le ballast crachait son air avec un grondement sourd. Autour de lui, la coque du submersible gémissait tandis que la pression se relâchait. Elias vérifia ses jauges d’oxygène — encore quarante minutes de marge, mais il ne les utiliserait pas. Il voulait respirer l’air du large, même celui mêlé de gas-oil et de sel.
La remontée lui parut durer des heures. En réalité, elle prit douze minutes. Quand la lumière du jour commença à filtrer à travers le hublot, déformée, verte puis bleue, puis éclatante, Elias ressentit une fatigue qui lui vrilla le crâne, presque physique, comme si chaque muscle de son corps venait d’être renoué.
La surface l’accueillit dans un chaos d’écume et de vagues courtes. Le ciel était dégagé, mais le vent avait forci, et le soleil bas jetait une piste d’argent brisée à l’horizon. Le *Rigel*, sa coque cabossée, ses superstructures rafistolées — le chantier de réparation avait fait du bon travail — l’attendait à deux cents mètres. Sur le pont, silhouettes minuscules, Aiko et Hart se tenaient près de la rambarde.
Elias fit surface à côté de l’échelle de coupée. Il coupa le moteur, enleva son casque, passa les doigts dans ses cheveux trempés. Il n’y avait pas de musique, pas de cris. Juste le bruit des vagues et du vent dans les haubans.
Il grimpa l’échelle. Aiko lui tendit une serviette sans un mot. Il s’en essuya le visage, puis la jeta sur son épaule.
Hart s’approcha, les mains dans les poches de sa veste de travail. Elle avait les traits tirés, mais un calme nouveau dans le regard.
« Alors ? » demanda-t-elle.
Elias fixa l’horizon une seconde. « Il est en paix. Je ne sais pas si je le suis, mais lui, oui. »
Il se tourna vers le pont arrière. Personne. « Où est Mikhaïl ? »
Aiko indiqua l’entrée de la salle des machines d’un mouvement de menton. « Là. Il n’a pas voulu monter voir la flotte ce matin. »
Elias hocha la tête et marcha vers l’écoutille. L’échelle raide descendait vers une pénombre chaude, graissée, à l’odeur familière de métal et de gazole. Mikhaïl était accroupi près du moteur auxiliaire, tournant une clé à molette dans un tuyau qu’il ne regardait même pas.
« C’est moi qui viens », dit Elias.
Mikhaïl ne releva pas la tête. Une mèche de cheveux gris lui tomba sur le front. « Tu l’as trouvé. »
Ce n’était pas une question.
Elias s’accroupit en face de lui. Il sortit de sa poche intérieure le chronomètre argenté — celui qui vibrait maintenant doucement, comme un cœur qui ralentit, réponse à un signal qui s’était tu. Il le posa dans la paume de Mikhaïl, refermant les doigts du vieil homme dessus.
« Il t’a reconnu », dit Elias. « Il m’a regardé. Il savait. J’ai vu l’homme en lui. Puis il a plongé. Il est allé là où plus personne ne pourra lui faire de mal. »
Mikhaïl resta immobile, la tête baissée. Ses épaules tremblèrent une fois, deux fois. Il serra le chronomètre contre sa poitrine comme un enfant aurait serré un jouet réparé trop tard.
Il dit, la voix rauque : « Mon frère. »
Elias posa une main sur son épaule et la laissa peser. « Il n’a plus de chaînes. »
Ils restèrent ainsi, dans la pénombre graisseuse, pendant une minute entière. Puis Mikhaïl renifla, essuya son visage d’un revers de manche, et se redressa. Il ouvrit le chronomètre, regarda les aiguilles muettes tourner lentement, puis le referma.
« On le garde », dit-il. « Un souvenir. »
Elias hocha la tête. « Il est à toi. »
Mikhaïl le fixa, puis hocha la tête aussi. Il se retourna vers le moteur, mais cette fois, sa main trouva la clé à molette et la tourna avec un geste précis, mécanique. Le travail reprenait.
Elias remonta.
Sur le pont, l’équipage était au complet. Pas seulement les anciens — ceux qui étaient restés. Il y avait aussi des visages plus jeunes, des volontaires recrutés dans les ports du Groenland et de Terre-Neuve : une mécanicienne danoise, un hydrographe norvégien, deux marins irlandais qui ne posaient pas de questions. Hart se tenait à la barre, non pas avec autorité, mais avec une compétence tranquille qui avait fini par s’imposer.
Aiko l’attendait près du mât de charge. Elle avait les bras croisés, le vent lui plaquant les cheveux dans la figure.
« Je viens de recevoir un message par canal satellite », dit-elle. « L’ONU a officiellement créé une commission d’enquête. Ils citent nos images comme preuve principale. »
Elias renifla. « Et les destroyers ? »
« Ils ont levé l’ancre ce matin. Ils retournent à Norfolk. Meridian est sous saisie conservatoire — une mandat international. »
Elias regarda l’horizon. Il ne ressentait pas de triomphe. Seulement une fatigue profonde, un vide propre, comme une cale vidée de sa cargaison.
Il monta sur la passerelle. Hart lui céda la place sans un mot. Il posa les mains sur la barre, sentit le bois chaud sous ses paumes, le léger tremblement des machines sous ses semelles.
« Le cap ? » demanda Hart.
Elias resta un moment silencieux. La question flottait dans l’air — pas juste le prochain cap, mais la suite. La réponse était vaste.
« On ne cherche plus la fortune », dit-il enfin. « On ne cherche plus la gloire. On cherche ceux qui essaieront d’utiliser la fosse comme une décharge ou un laboratoire. On les arrête. »
Il se tourna vers Aiko, puis Hart, puis le reste de l’équipage assemblé sur le gaillard d’avant. Des visages fatigués, burinés par le sel, mais des yeux droits.
« Ce bateau n’est plus un bateau de sauvetage. C’est une sentinelle. »
Il y eut un silence. Puis quelqu’un — la mécanicienne danoise — lança un cri rauque, presque un gloussement. Un autre rugit. Le vent emporta la voix, et Elias se surprit à sourire — un sourire rare, fatigué, mais sincère.
Il poussa la barre. Le *Rigel* vira lentement, son étrave traçant un long sillon blanc à travers l’onde grise.
La nuit tombait doucement. Elias resta sur la passerelle. Il regarda le soleil décliner derrière une ligne de nuages bas, embrasant l’horizon d’un rouge sombre, presque incandescent. L’eau devenait noire, puis bleu nuit, puis une étendue de miroir sombre où se reflétaient les premières étoiles.
Il pensa à Ilyich, plongeant dans son abysse. Il pensa à sa propre équipage disparue, quelque part là-bas, sous cette surface qui ne rendait jamais ses morts. Il pensa à Mikhaïl, accroupi près de son moteur, serrant un chronomètre contre sa poitrine.
Le vent se leva. La mer souleva le flanc du *Rigel*, et Elias sentit le roulis familier sous ses pieds. Il ferma les yeux une seconde, respira l’air glacé mêlé de sel et de gas-oil, et les rouvrit sur l’obscurité qui avançait.
Au loin, quelque chose bougea sous la surface — une ombre fugace, immense, à la limite de la perception.
Il ne suivit pas la forme des yeux. Il écouta. Le chronomètre de Mikhaïl, en bas, ne vibrait plus que d’un battement régulier et paisible.
Elias lâcha la barre une seconde, tendit la main, et la posa sur la rambarde d’acier qui suintait d’humidité. Le froid lui mordit les doigts.
Il n’y avait personne d’autre à la barre que lui, mais l’équipage était là, traçant des routes à travers les cartes, réglant les moteurs, scrutant les écrans sonar. Derrière lui, la voix d’Aiko monta, claire et calme, donnant des ordres de quart.
Elias sourit dans l’obscurité.
Le *Rigel* tangua, accéléra légèrement, son étrave tranchant la houle vers une nuit sans carte.
Elias resta là, à la barre, écoutant les machines murmurer sous ses pieds. L’horizon était devenu une ligne entre deux eaux, le ciel se confondait avec la mer, les étoiles naissaient à peine au zénith.
Il ne savait pas ce qui l’attendait demain. Il ne savait pas quel signal traverserait le monde sous-marin, quel monstre à moitié oublié, quel homme à la peau d’écailles, quel enfant perdu remonterait de la fosse pour demander justice ou repos.
Mais il était là. Le capitaine était là. Son équipage, mutilé mais entier, le suivait dans le noir.
Le soleil avait disparu depuis longtemps quand il quitta la passerelle, une main sur la rampe, et descendit vers la cambuse où une odeur de café chaud montait par l’écoutille.
Une dernière fois, il se retourna vers la mer — immense, profonde, indifférente. Elle lui avait pris tant de choses. Elle lui avait rendu une chose : le silence.
Il poussa la porte. Le café fumait. Des voix parlaient. Quelque part, très loin sous lui, un chronomètre battait en rythme régulier, comme un cœur déposé sur une étagère de métal.
Elias s’assit. Il but son café. Et il attendit la suite.
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