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Le Swing de la Seine

Lire le chapitre 2: The Boarding House

La rue Visconti était étroite, sombre, humide de cette fin d'après-midi parisien. Les façades se touchaient presque, leurs pierres noircies luisant comme du cuir mouillé. Evie s'arrêta devant le numéro 12, un immeuble de cinq étages aux fenêtres étroites et aux volets gris. Une plaque de cuivre ternie indiquait : *Pension de famille Rousseau*.

Elle poussa la lourde porte et se retrouva dans un hall exigu. L'air sentait le cire d'abeille et le pot-au-feu oublié. Une femme apparut de l'ombre, surgissant d'une porte latérale comme un gardien de prison. Elle était sèche, droite comme un métronome, les cheveux tirés en un chignon sévère. Son nez, fin et pointu, semblait flairer chaque franc qu'Evie possédait encore.

« Vous êtes l'Américaine. »

Ce n'était pas une question.

« Evelyn Hart. Madame Rousseau ? »

La femme hocha la tête, ses yeux brassant Evie de la tête aux pieds. Elle ne semblait pas impressionnée. Evie avait vu ce regard à New York, dans les hôtels miteux de Harlem et les pensions du Bowery. Un regard qui comptait vos bagages, votre tenue, et le nombre de nuits que vous pourriez vous offrir.

« La chambre du troisième. Sans vue. Cent quatre-vingts francs par mois, quinze pour le premier mois si vous ne restez pas. Petit déjeuner compris, mais pas plus. Pas de visites après dix heures. Pas de musique après neuf. Pas de chanteuses alcooliques. Vous comprendrez qu'ici on apprécie le calme. »

Evie ouvrit la bouche pour protester sur le « chanteuses », mais se ravisa. Elle n'avait ni le temps ni les francs pour le luxe de l'orgueil.

« Merci, madame.

— Le piaillement américain sera toléré tant qu'il reste discret. » Madame Rousseau lui tendit une clé de bronze attachée à un anneau de laiton. « Escalier à gauche. Attention aux marches qui craquent, la troisième et la septième. Si vous voulez un bain chaud, c'est le samedi matin, et vous prévenez la veille. »

Evie gravit les escaliers, sa valise meurtrissait sa hanche. Une partie d'elle voulait admirer le papier peint défraîchi aux motifs de fleurs fanées, l'autre partie devait se concentrer pour ne pas trébucher là où les marches réclamées une sautilleuse agilité. Au troisième étage, la porte numéro 8 l'attendait. La fissure sous la porte révélait un plancher de bois pâle.

Elle tourna la clé – on aurait dit un râle d'agonie – et entra dans un espace d'environ trois mètres sur quatre. Un lit en fer, une table de toilette avec une cuvette ébréchée, une armoire de bois sombre, une fenêtre qui donnait sur une cour intérieure. Les murs, d'un jaune pisseux passé, crépitaient par endroits. L'édredon était propre, mais remué à en témoigner les innombrables nuits d'âmes passées.

Evie posa son étui de guitare sur le lit, laissa la valise tomber lourdement à côté. Elle tira les rideaux – épais, couleur lie-de-vin – et regarda la cour : une petite esplanade pavée, une fontaine morte, et trois arbres maigres. Sur le toit d'un bâtiment voisin, un atelier, poussaient des joncs fous dans une gouttière obstruée.

Elle avait un logis. C'était peu, mais c'était à elle.

Elle s'assit sur le bord du lit, les ressorts gémissant sous son poids, et ouvrit la valise. Un geste précis, rapide – ses vêtements d'abord : une jupe marine, deux chemisiers blancs, une robe de satin noir trop fine pour être élégante, une combinaison en soie qui avait connu des jours meilleurs. Puis, elle palpa le revêtement intérieur. Ses doigts trouvèrent une couture légèrement décousue, qu'elle écarta. Le médaillon était là, plat, en argent terni, présentant le motif d'une rose gravé et devenu presque invisible à l'usage.

L'image de sa mère apparut : une femme aux cheveux roux, qui chantait faux mais chantait fort, et qui tenait ce médaillon contre son cœur pendant les hectiques nuits du Bowery. Evie le serra dans sa paume, sentant le froid du métal contre sa peau chaude. Des larmes brûlaient derrière ses yeux, mais elle les ravala. Ici, au moins, il était sûr. Pas une âme ne saurait.

Elle le rangea dans le tiroir de la table de toilette, entre une bible oubliée et un paquet de chandelles. Là, sous un souffle d'Aaron, elle espérait qu'il serait en sécurité. Avec le même soin, elle glissa le reste de ses francs – quelques billets pliés, noués à la main – sous le médaillon.

Puis elle s'allongea sur le lit, les bras croisés derrière la tête, et fixa le plafond où couraient des fissures. Paris. Autour d'elle, les bruits de la maison : le craquement d'une porte, un murmure de voix au rez-de-chaussée. L'air était encore – un air de linge propre et de vieil encaustique.

Elle dormit d'un sommeil agité, peuplé de silhouettes qui dansaient et d'un visage maternel qui s'effaçait.

Ce fut la musique qui l'éveilla.

Non pas un fracas, mais un filet de notes qui montait de quelque part, comme une fumée légère. Le soir était tombé – la lumière avait changé, la cour paraissait bleue et violette. Evie se redressa, tendant l'oreille comme un animal dans un environnement nouveau. C'était du piano. Mais pas un de ces exercices scolaires qu'on entend par fenêtres ouvertes, ni l'un de ces airs sans âme qui remplissaient les salons. Non.

C'était un début de notes, lentes, qui semblaient tâtonner dans le vide. Puis une cascade chromatique, un balancement qui hésitait, se frottait, s'abandonnait. Puis le rythme d'une marche, stride, quelque chose qui frappait tel un cœur menaçant d'exploser. La cadence était précise, méchante parfois, puis des doigts féminins, pourtant l'effet était puissant.

Morceau après morceau, avec une pudeur étrange, elle sentait que ce qu'elle entendait lui était adressé.

Ses pieds la portèrent vers la fenêtre. Elle appuya son front contre la vitre froide. La cour n'était plus vide. Sur le seuil d'un bâtiment bas, dans l'ombre projetée d'une porte charretière, un homme était assis derrière un piano droit. Comment un piano avait-il abouti dans cette cour ? Peu importe. Il jouait les yeux fermés, le buste légèrement penché. Ses mains volaient sur le clavier, le droit dessinant des courbes folles, le gauche frappant des accords profonds, comme pour ancrer l'air.

Il était jeune. Malgré le contre-jour, Evie distingua une chevelure brune en bataille, une chemise blanche dont les manches étaient roulées jusqu'aux coudes, révélant des avant-bras nerveux. Il ne l'avait pas vue. Il était ailleurs, dedans — dans la musique.

Un dernier frisson de notes, une pause, puis il reprit une variation. Il improvisait. Il essayait des chemins impossibles, se perdait, se rattrapait avec une dextérité qui arrachait à Evie un souffle.

Sa gorge se contracta. Elle avait chanté devant des foules entières, soutenu des colères anonymes, dansé sur des notes indifférentes. Mais ici, cachée derrière ses rideaux, elle était soudainement réduite au statut d'auditrice volée, et elle ne voulait pas être vue comme une intruse dans ce jardin d'un ivrogne génial.

Dans son improvisation, il y avait une tension — le besoin de plaire, de surprendre — et la maîtrise stricte d'un homme qui se retient pour ne pas tout abandonner. Quelque chose, en lui, retenait la vague.

La musique s'arrêta net. Le silence retomba comme un couvercle.

L'homme resta un instant les mains au-dessus des touches. Puis il se passa les doigts dans les cheveux en murmurant quelque chose qu'Evie ne put entendre. Il se leva. Il referma le clavier, contourna le piano, et disparut dans l'ombre d'une embrasure, personne n'appelant son nom.

Evie resta figée un long moment, le front contre la vitre.

Dans sa poitrine, quelque chose battait plus fort. Elle avait entendu ce genre de jeu à New York, dans les clubs où les pianistes de concert s'aventuraient pour gagner leur vie en cachette de leur conservatoire. Elle avait vu ce regard de douleur et de ferveur, celui de Jim, son amour défunt, à qui elle n'avait pu dire adieu en secret, un secret qui avait précipité sa fuite de l'autre côté de l'Atlantique avec son médaillon comme seul témoin.

Pourquoi ce pianiste lui rappelait-il les nuits qu'elle fuyait ?

Elle se détourna de la fenêtre.

« Demain », dit-elle à voix haute dans la pièce vide. « Demain, je trouverai de quoi chanter. »

Elle se dirigea vers sa guitare, mais ses doigts hésitèrent. Ce soir, la seule musique qu'elle voulait entendre était celle qu'elle avait surprise.

Elle s'approcha de sa valise, prit le médaillon dans le tiroir – vite, pour s'assurer qu'il était encore là – puis le cacha de nouveau. La nuit était tombée sur Paris, et quelque part dans la ville, sur un mur, une affiche d'un bal nègre, aux couleurs criardes, se détachait dans la faible lumière d'un lampadaire. Elle s'y rendrait bientôt, elle n'en doutait pas, mais pour l'instant, demain, elle commencerait par le plus immédiat.

Elle souffla la bougie.

Dans l'obscurité, la musique résonnait encore dans sa tête, comme une promesse inachevée.