Le Swing de la Seine
Lire le chapitre 3: A Pint of Beer and a Tune
Le matin était gris, cette lumière laiteuse qui promettait la pluie sans jamais la tenir. Evie longea les quais, le col de son manteau relevé, les semelles de ses souliers usées cognant les pavés mouillés. Elle avait passé la nuit à compter les francs cachés sous son locket, à se répéter que Paris ne pouvait pas être pire que New York. Un mensonge. Mais un mensonge qui lui permettait de mettre un pied devant l'autre.
C'est la musique qui l'arrêta. Pas une musique soignée, non. Quelque chose de bancal, de vivant, qui sortait par la porte entrouverte d'un café dont l'enseigne peinte représentait un chat bleu, les yeux jaunes plissés de malice. « Le Chat Bleu ». L'air sentait le vin renversé et la cigarette refroidie. Evie poussa la porte.
L'intérieur était sombre, presque hostile à cette heure. Quatre tables, des chaises dépareillées, un comptoir en zinc éraflé. Au fond, sur une petite estrade de fortune faite de caisses de bouteilles, trois hommes jouaient. Un banjo fatigué, une clarinette qui couinait, une contrebasse tenue par un vieillard aux doigts noueux. Ils jouaient un ragtime approximatif, sans feu, comme s'ils tuaient le temps avant de mourir eux-mêmes.
Evie s'approcha du comptoir. Le barman, un homme maigre avec une moustache tombante, la toisa sans rien dire.
« Un verre de vin », demanda-t-elle.
« On a de la bière. Et du rouge qui pique. »
« Le rouge alors. »
Elle posa une pièce, but une gorgée. Le vin était âpre, acide, mais il réchauffa sa gorge. Elle fixa le petit groupe sur l'estrade. Le clarinettiste avait cessé de jouer, soufflant dans son instrument sans en tirer de son. Le banjoiste, lui, semblait perdu dans un solo qui n'intéressait personne.
Evie finit son verre. Puis, sans réfléchir — c'était devenu sa méthode depuis qu'elle avait quitté New York —, elle s'approcha de l'estrade.
« Vous jouez quelque chose de lent ? » demanda-t-elle au contrebassiste.
L'homme cligna des yeux, surpris. Il avait des paupières lourdes, comme fatiguées de trop de nuits.
« On joue ce qui vient », dit-il.
« Ça me va. »
Elle monta sur l'estrade, saisit la clarinette que le musicien avait posée sur une chaise et la tendit à son propriétaire.
« Reprenez. Je vais chanter par-dessus. »
Le clarinettiste ouvrit la bouche pour protester, mais Evie avait déjà fermé les yeux. Elle n'avait pas besoin d'eux. Elle avait besoin de ce creux dans sa poitrine, de cette colère qui lui collait aux côtes depuis l'Océan. Elle commença à fredonner, un air qu'elle avait appris dans les clubs de Harlem, lent et désaccordé, un blues qui parlait d'une femme qui attend un train qui ne viendra jamais.
Le banjoiste la suivit d'abord, hésitant, puis la contrebasse s'ajouta, grave, grondante. La voix d'Evie monta, rauque, chaude, comme du miel brûlé. Elle n'essayait pas d'être belle. Elle essayait d'être vraie.
Au fond de la salle, une femme en tablier cessa d'essuyer son verre. Le vieil homme qui lisait son journal le baissa, les yeux plissés. Le barman lui-même, stoïque, s'arrêta de frotter le zinc.
Evie ouvrit les yeux. Elle les vit. Pas tous — la plupart des clients restaient indifférents, absorbés par leur vie médiocre — mais quelques-uns. C'était suffisant. C'était tout ce qu'elle demandait.
Elle laissa la dernière note mourir, comme une bougie qui s'éteint sans vent. Le silence dura une seconde, deux. Puis le contrebassiste applaudit, lentement, une fois. Le vieil homme reprit son journal. Le barman lui servit un autre verre, sans demander.
« Joli », dit-il simplement.
Evie descendit de l'estrade, les jambes légèrement tremblantes. Elle avait oublié ce que ça faisait. Chanter pour de l'argent, chanter pour être écoutée. À New York, elle chantait pour oublier. Ici, elle chantait pour exister.
C'est alors qu'une main se posa sur son épaule. Une main lourde, chaude. Elle se retourna.
L'homme était massif, carré, avec une barbe grisonnante et un ventre qui débordait de sa ceinture. Mais ses yeux étaient vifs, intelligents. Il sentait le cigare et le cuir.
« Mademoiselle », dit-il, avec un accent qui alourdissait chaque syllabe, « vous avez une voix qui ne devrait pas traîner dans ce trou. »
Evie se raidit. Elle avait appris à se méfier des compliments des hommes.
« Qui êtes-vous ? »
« Gaston. Je possède le cabaret qui ouvre en face, le soir. Mais je suis surtout un homme qui sait reconnaître ce que Paris cherche. » Il sortit une pièce de sa poche, la fit tourner entre ses doigts. « Faites-vous entendre au Lapin Agile, rue des Saules. Demandez Lucien. Le Paradis. Il cherche une voix comme la vôtre. »
« Le Paradis », répéta Evie, goûtant les mots.
« Mais attention. » Gaston s'accouda au comptoir, son ton devenant plus grave. « Lucien est exigeant. Il ne veut pas ce que tout le monde chante. Il veut ce que personne n'a encore entendu. Vous pensez être ce que personne n'a entendu ? »
Evie pensa à sa mère, à son locket, à la lettre qu'elle n'avait jamais envoyée. Elle pensa à la honte qui l'avait forcée à fuir.
« Je suis ce que personne n'a entendu », dit-elle.
Gaston rit, un rire épais qui secoua son ventre.
« Bien. Alors allez-y ce soir. Dites que Gaston vous envoie. Il me déteste, mais il me respecte. Ça suffit peut-être pour une audition. » Il posa la pièce sur le comptoir, près de son verre vide. « Pour vous payer un vrai dîner avant. On ne chante pas bien le ventre vide. »
Il partit sans ajouter un mot, la porte claquant derrière lui. Evie prit la pièce. Elle était lourde, plus lourde qu'elle ne l'aurait cru.
« C'est un homme compliqué, Gaston », dit le barman, ramassant son verre. « Mais il ne se trompe jamais sur les voix. »
Evie glissa la pièce dans sa poche. Le Lapin Agile. Le Paradis. Lucien. Les noms tournaient dans sa tête comme des refrains de chanson qu'elle n'avait pas encore écrite.
À la porte, elle s'arrêta. Elle se retourna vers le contrebassiste qui accordait lentement son instrument.
« Vous jouez encore, ce soir ? » demanda-t-elle.
« Tous les soirs. Jusqu'à ce que la mort vienne nous chercher. »
« Peut-être que je reviendrai. Si l'audition ne marche pas. »
« Si l'audition ne marche pas, c'est qu'il n'y a plus de justice dans ce monde », répondit-il, les yeux dans les siens.
Evie sourit. La première fois depuis qu'elle avait posé le pied sur le sol français.
Dehors, la pluie avait commencé à tomber, fine et tenace. Le Lapin Agile. Il faudrait traverser la ville, trouver la rue des Saules, se présenter devant un inconnu qui détenait peut-être la clé de tout. Elle toucha son cou, là où son locket reposait contre sa peau, une habitude qui la rassurait.
Elle sentit le métal froid, et la chaleur d'une possibilité.
Ce soir, elle chanterait devant Lucien. Et ce soir, peut-être, Paris commencerait à l'écouter.