Le Swing de la Seine
Lire le chapitre 20: The Pianist's Family
La porte du bureau de sa mère claqua si fort que le lustre de cristal tinta au plafond du salon. Julien avait traversé l'hôtel particulier comme un ouragan, ignorant les regards alarmés des domestiques, et se tenait maintenant face à sa mère, debout derrière son secrétaire en acajou, une lettre à la main, l’air parfaitement impassible.
« Tu as exigé que je rompe avec elle, dit-il, la voix encore tremblante de colère. Tu l’as humiliée devant tout Paris. Tu ne lui as même pas laissé la chance de s’expliquer. »
Marguerite de Saint-Aubin reposa la lettre, ajusta ses lunettes à chaîne d'or et le considéra avec une froideur méthodique. « Elle s’est expliquée elle-même, mon cher. Une veuve, vraiment ? Une dette colossale, une fuite de New York, une carrière de chanteuse de cabaret. Je ne vois pas ce qu’il reste à expliquer. »
Julien s’approcha, posa les deux mains sur le bureau, et se pencha jusqu’à ce que son ombre tombe sur le visage de sa mère. « Il reste ceci : son locket. Celui que le baron de Lancelin lui a fait rendre. Il contient une inscription. »
Il sortit le papier qu’Evie lui avait confié une heure plus tôt, dans la chambre meublée du Marais, et le déplia. Une écriture fine, datée de 1889. *Pour ma fille Marie-Josèphe, que je ne pourrai jamais reconnaître. — C. de Saint-Simon.*
« Le comte de Saint-Simon, dit-il lentement. Celui dont le portrait est accroché dans la galerie de ton frère. Le grand-oncle. »
Marguerite pâlit. Ses doigts se crispèrent sur le bord du secrétaire. « C’est une imposture. N’importe qui peut faire graver un locket. »
« L’orfèvre dont le poinçon figure sur le fermoir est le même qui a servi la famille depuis trois générations. Leur registre, que j’ai consulté avant de venir, mentionne une commande de ce locket, payée par le comte lui-même, à l’automne 1889, pour une “Mlle J. Vasseur”. » Il laissa le nom flotter dans l’air. « Sa mère s’appelait Marie-Josèphe Vasseur. Elle est morte à New York quand Evie avait douze ans. »
Le silence s’épaissit. Marguerite se leva, contourna le bureau, s’arrêta devant la fenêtre donnant sur le jardin d’hiver. « Le comte était un vieil homme sans enfants légitimes. S’il a eu une fille illégitime, et si cette fille a eu une enfant, alors… »
« Alors Evie est ta petite-nièce par le sang, ou presque. Une descendante des Saint-Simon. Pas une aventurière. Une orpheline de la famille. »
Marguerite se retourna. Son visage avait perdu une partie de sa rigidité, mais ses yeux restaient méfiants. « Et toi ? Tu es prêt à épouser une fille de cabaret qui se dit comtesse de contrebande ? »
« Je suis prêt à épouser la femme que j’aime, répondit Julien, la voix plus douce, presque implorante. Que tu l’acceptes ou non. Mais tu as toujours défendu l’honneur du nom. Laisse-lui une chance de prouver qu’elle le porte dignement. Rencontre-la. Accorde-lui un dîner. Une heure. »
Marguerite resta longtemps silencieuse. Dehors, la pluie de novembre commençait à tambouriner contre les vitres, et la lumière déclinante drapait le jardin d’une grisaille mélancolique. Enfin, elle hocha la tête, d’un mouvement sec, presque imperceptible. « Je lui accorderai une heure. Demain, à seize heures, dans la bibliothèque. Je veux voir ce locket de mes propres yeux. Et je veux entendre son histoire de sa propre bouche. Sans toi pour plaider sa cause. »
Julien acquiesça, retenant un soupir de soulagement. « Merci, mère. Tu ne le regretteras pas. »
« Je le regrette déjà », murmura-t-elle.
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Le lendemain, à quatre heures moins dix, Evie se tenait devant la grille de l’hôtel particulier des Saint-Simon, vêtue d’une robe bleu nuit qu’elle avait empruntée à la propriétaire de la pension, une veuve bourguignonne qui n’avait pas posé de questions. Ses mains tremblaient légèrement. Elle serra le locket contre sa poitrine, sentit le métal froid à travers l’étoffe, et se répéta ce que Julien lui avait dit au téléphone de l’hôtel des Postes, une heure plus tôt : *Tu n’as pas à prouver qui tu es. Tu as seulement à dire la vérité.*
La domestique qui l’introduisit dans la bibliothèque était une femme d’âge mûr, au visage fermé, qui l’examina de la tête aux pieds avec une discrétion acérée. La pièce était vaste, lambrissée de chêne sombre, peuplée de portraits aux regards sévères. Marguerite de Saint-Aubin était assise dans un fauteuil près de la cheminée, un livre fermé sur les genoux, les mains croisées. Elle ne se leva pas.
« Mademoiselle Hart. »
« Madame. »
« On me dit que vous prétendez descendre du comte de Saint-Simon. » La voix était neutre, mais chaque mot semblait pesé comme de l’or. « Montrez-moi ce locket. »
Evie s’approcha, retira la chaîne de son cou et la tendit. Marguerite la saisit du bout des doigts, la fit tourner dans la lumière du feu, ouvrit le fermoir d’un geste précis. Elle lut l’inscription plusieurs fois, sans changer d’expression. Puis elle referma le locket, le garda dans sa paume.
« Racontez-moi. » Ce n’était pas une prière. C’était un ordre.
Evie respira profondément. Elle parla de sa mère, de la manière dont elle avait toujours refusé d’évoquer son passé français, de ses silences lourds comme des tombeaux. Elle parla du pasteur Hart, l’homme qui l’avait épousée par charité et élevée comme sa fille, sans jamais lui donner son nom. Elle parla du locket, seule possession que sa mère lui avait laissée, cachée dans une boîte à couture, qu’elle n’avait jamais osé ouvrir jusqu’à la veille. Elle parla de Lily, de sa sœur disparue, partie avec un musicien américain alors qu’elle n’avait que dix-sept ans, et que la honte avait réduite à vivre sous une fausse identité.
« Je ne demande pas votre reconnaissance, madame, conclut-elle, la voix plus ferme qu’elle ne l’espérait. Je ne demande pas votre argent, ni votre nom. Je demande seulement que vous cessiez de voir en moi une ennemie. Je suis une chanteuse. Je suis la femme que votre fils aime. Et si je porte un nom que je n’aurais jamais dû connaître, je ne l’utiliserai jamais contre vous. »
Marguerite resta immobile un long moment. Le feu crépita. Quelque part dans la maison, une horloge sonna quatre heures. Puis elle se leva, rendit le locket à Evie, et la regarda avec une expression que celle-ci ne sut déchiffrer.
« Ma famille a toujours eu deux talents, dit-elle enfin. Le piano et le mépris des convenances. Mon frère aîné en a fait la démonstration avec ses maîtresses ; mon fils semble avoir hérité de ses doigts et de son cœur. » Elle marqua une pause. « Vous n’êtes pas ce que j’aurais choisi pour lui. Mais peut-être, après tout, que vous êtes ce qu’il mérite. »
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Le dîner, ce soir-là, à la table des Saint-Aubin, fut la chose la plus éprouvante qu’Evie eût jamais vécue. Les plats se succédèrent, le service impeccable, la conversation polie jusqu’à l’agonie. Julien, à sa gauche, lui pressait la main sous la nappe chaque fois que sa mère lançait une pique voilée. Son père, un homme grisonnant et silencieux, se contenta de la regarder manger avec une curiosité lointaine, comme on examine une espèce rare. Au dessert, Marguerite posa sa cuillère et dit, avec une douceur qui surprit tout le monde, même Julien :
« Mademoiselle Hart. Mon fils m’a informée que vous deviez rendre visite à votre sœur demain. »
Evie déglutit. « Oui. À la maison Vasseur, rue de la Paix. »
« L’établissement appartient à une de mes amies, la comtesse de Valmer. » Marguerite sortit une carte de visite de sa manche et la fit glisser sur la table. « Je lui ai écrit ce matin. Elle vous recevra comme une égale, et elle préviendra votre sœur. Le moins qu’une famille puisse faire pour l’une des siennes est d’ouvrir une porte. »
Evie fixa la carte, puis releva les yeux vers Marguerite. Un contrat. Une trêve. Peut-être davantage.
« Merci, madame. »
« Ne me remerciez pas encore. » Marguerite se leva, signe que le repas était terminé. « L’épreuve ne fait que commencer. »
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Dehors, dans la fraîcheur nocturne, Julien la raccompagnait en fiacre vers le Marais. Il tenait sa main, les doigts entrelacés, le pouce caressant sa paume. Près de la Seine, sous les réverbères, il la fit arrêter et la prit par les épaules.
« Tu l’as convaincue. »
« Elle a convaincu, surtout. » Evie sourit faiblement. « Elle est plus forte que moi, ta mère. »
« Elle craint de perdre le contrôle. Mais elle a écrit à la comtesse. C’est un signe. »
Evie acquiesça, mais son esprit était déjà ailleurs, sur la rue de la Paix, sur Lily, sur cette sœur qu’elle n’avait pas vue depuis trois ans et qui la croyait peut-être morte ou disparue. Demain. Demain, elle la retrouverait. Et puis, il y avait Julien, sa carrière, Lucien, sa dette, le baron qui n’avait pas réagi à son humiliation — ce silence qui commençait à l’inquiéter plus que ses menaces.
Elle resserra la main de Julien et respira l’air de la nuit. « Demain… il faudra aussi reparler de ce contrat avec Lucien. Il devient dangereux. »
« Je sais. » Il l’attira contre lui. « Nous trouverons une issue. Ensemble. »
Ils restèrent un moment silencieux, et Evie, la tête contre son épaule, sentit le poids de la journée se dissiper lentement. Mais au fond d’elle, quelque chose persistait — une note sourde, insistante, comme un contretemps qui ne voulait pas se résoudre. Lucien n’était pas homme à laisser passer une humiliation publique. Et le baron de Lancelin, qui n’avait jamais réclamé sa dette, gardait ses cartes cachées.
Demain, elle retrouverait sa sœur. Après-demain, il faudrait bien payer les violons.
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