Le Swing de la Seine
Lire le chapitre 21: The Record Producer
La salle vibrait déjà de cette chaleur particulière aux soirs où tout semblait possible. Chez Nous était comble, la fumée des cigarettes formait un dais bleuté sous les poutres, et les conversations s'éteignaient une à une quand le piano de Julien entama les premières mesures d'un blues lent.
Evie ferma les yeux une seconde, laissant la mélodie l'envahir avant d'ouvrir la bouche. Sa voix s'éleva, rauque et chaude, portant les mots d'une chanson qu'elle avait écrite sur un coin de table deux nuits plus tôt, pendant que Julien dormait. Elle parlait de New York et de la Seine, de ponts brûlés et d'autres à construire.
Dans la troisième rangée, un homme en costume gris perle ne touchait pas à son whisky. Il avait des lunettes rondes à fine monture d'or, un carnet posé devant lui, et il n'écrivait rien. Il écoutait. Totalement.
Quand la dernière note s'éteignit, les applaudissements fusèrent, et l'homme se leva. Il fendit la foule sans hésitation et s'approcha de la petite scène surélevée où Evie reposait son verre d'eau.
« Mademoiselle Hart. » Son accent anglais était précis, mesuré. « Je m'appelle Reginald Ashworth. Je produis des disques à Londres. J'étais à Paris pour affaires, et un ami m'a dit qu'il fallait vous entendre. Il avait raison. »
Evie jeta un regard vers Julien, qui s'était levé du piano, les mains encore au-dessus des touches comme pour prolonger la musique.
« Vous faites des disques ? » demanda Evie, la voix incertaine.
« Des enregistrements. Pour le gramophone. Les gens achètent des cylindres et des disques, ils les écoutent chez eux, assis dans leur salon. » Il sourit, découvrant des dents blanches et régulières. « Et ils réécoutent. Encore et encore. Imaginez, mademoiselle, que votre voix ne s'éteigne plus quand vous quittez la scène. »
Julien contourna le piano et vint se placer à côté d'Evie. Il observait l'Anglais avec une prudence polie.
« Vous parlez d'un contrat ? »
« Plus que ça, monsieur. » Ashworth tira une carte de visite de son gilet et la tendit. « Je représente la maison Gramophone & Voices. Nous cherchons de nouveaux talents pour une série d'enregistrements à Paris. Votre duo – piano et voix, cette fusion de jazz américain et de sensibilité française – c'est exactement ce que le public attend. »
Un duo. Il avait dit un duo. Evie sentit une chaleur monter dans sa poitrine, et elle attrapa la main de Julien sans réfléchir. Il la serra brièvement.
« Il faut en parler. Demain, je peux passer au studio, dit Ashworth en consultant sa montre. La salle d'enregistrement se trouve près de l'Opéra. Vous savez où est la rue de la Chaussée-d'Antin ? »
« On saura trouver », répondit Evie.
Ashworth hocha la tête, remit son chapeau et se fondit dans la foule avec une discrétion d'acteur. Evie se tourna vers Julien, les yeux brillants.
« Tu te rends compte ? Un contrat. Un vrai contrat d'enregistrement. »
Julien sourit, mais quelque chose dans son regard restait mesuré. « C'est rapide. Il faut vérifier – les conditions, ce qu'il attend de nous. »
« On a survécu à ta mère, à mon passé, à Lucien. Un producteur anglais, ça ne devrait pas nous faire peur. »
À la mention de Lucien, l'air autour d'eux sembla se refroidir. Comme une porte qui se fermait quelque part dans la salle. Evie se retourna.
Il était là, adossé au comptoir, un verre de cognac dans la main, les lèvres pincées en un sourire qui n'atteignait pas ses yeux. Il devait être entré pendant la chanson, ou juste après, assez tôt pour avoir entendu la conversation.
« Monsieur Ashworth », dit Lucien en le rejoignant – non, en le précédant, planté devant la scène comme s'il possédait l'endroit. « Une proposition très généreuse. Mais je crains qu'il y ait un malentendu. »
Le producteur s'arrêta, se retourna lentement. « Un malentendu ? »
« Mademoiselle Hart est sous contrat exclusif avec moi. Le cabaret Chez Nous détient l'option sur ses prestations vocales pour une durée de… » Il sortit une montre de sa poche, la consulta avec une nonchalance étudiée. « Encore dix-huit mois. »
Le sang d'Evie se figea. « Lucien, qu'est-ce que tu racontes ? Je n'ai jamais signé de contrat avec toi. Je chante ici parce que je vous dois de l'argent, pas parce que j'ai cédé mes droits. »
Lucien haussa les épaules, l'air navré. « La loi française ne distingue pas toujours ce qu'on signe de ce qu'on accepte. Votre présence ici, vos prestations régulières… tout cela constitue un accord implicite. Si vous me quittez maintenant pour faire des disques à Londres, je pourrais vous poursuivre pour rupture de contrat. » Il regarda Ashworth avec une sympathie feinte. « Et je devrais impliquer Monsieur Ashworth et sa maison dans cette affaire. Ce serait dommage pour sa réputation. »
La salle autour d'eux avait silencieusement changé de nature. Les conversations s'étaient tues par paquets, les regards se tournaient. Julien fit un pas en avant, la mâchoire serrée.
« Vous n'avez aucun droit, Lucien. C'est une menace, pas un contrat. »
« Un point de vue. » Lucien but une gorgée de cognac, calmement. « Mais ce sera à un juge d'en décider. À moins que… » Il posa son verre sur le rebord de la scène. « … nous trouvions un arrangement plus simple. »
Evie sentit le piège se refermer, lentement, avec la précision d'un mécanisme d'horlogerie. Lucien ne voulait pas la garder chanteuse. Il voulait qu'elle lui doive quelque chose de plus.
« Quel arrangement ? » demanda-t-elle, les mots amers dans la bouche.
« Je n'ai pas encore décidé. » Lucien sourit. « Mais je pense que vous serez raisonnable, Evie. Comme toujours. »
Il inclina la tête vers Ashworth, qui observait la scène sans rien dire, son carnet toujours fermé dans sa poche.
« En attendant, Monsieur Ashworth – je vous conseille de ne pas faire d'annonces précipitées. Les tribunaux parisiens peuvent être lents, et imprévisibles. » Il se retourna, remonta le col de sa veste, et disparut par la porte de service, laissant dans son sillage un silence épais comme de la cendre.
Ashworth se racla la gorge. « Mademoiselle Hart. Monsieur… »
« Julien Delacroix », dit Julien, sèchement.
« Julien Delacroix. » Ashworth les regarda tous les deux, puis sortit une carte différente de son gilet – celle-ci était plus épaisse, bordée d'or. « Je vous laisse cette adresse. C'est mon hôtel. Je reste à Paris trois jours. Si vous résolvez votre… situation… plus tôt, n'hésitez pas. »
Il les salua et s'en alla, sans se presser, comme un homme qui avait l'habitude d'attendre que les orages passent.
Quand la porte se referma, Evie souffla, longue et tremblante. Ses mains tremblaient légèrement. Julien les prit dans les siennes.
« On va trouver une issue. On a trouvé le moyen de retrouver Lily. On trouvera le moyen de briser ce faux contrat. »
Evie leva les yeux vers lui. Une idée venait de germer, sauvage et lumineuse, dans la nuit de son esprit.
« Julien. » Sa voix était plus calme qu'elle ne s'y attendait. « Tu as dit que ta mère connaissait des avocats influents. Elle écrit à la comtesse pour me faire entrer chez la modiste. Elle déteste Lucien – elle me l'a dit pendant le dîner. »
Julien la regarda, une lueur naissant dans ses yeux. « Tu proposes de demander de l'aide à ma mère ? »
« Je propose qu'on utilise toutes les armes qu'on a. » Evie se pencha, appuya son front contre le sien. « Et j'ai l'intention de gagner. »
La porte de service s'ouvrit encore une fois sur le passage d'un serveur, et dans l'embrasure, l'espace d'une seconde, Evie aurait juré avoir vu la silhouette de Lucien, arrêté dans la rue, qui les regardait par la fenêtre. Mais quand le serveur referma, il n'y avait plus que la nuit.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.