Le Swing de la Seine
Lire le chapitre 33: The Father's Legacy
Le silence de l’atelier d’enregistrement londonien s’était à peine dissipé qu’un pneumatique attendait Évie au comptoir de l’hôtel. Le papier épais, frappé d’un sceau de cire verte, portait l’adresse d’une étude notariale parisienne, rue de la Chaussée-d’Antin. Maître Perrin, notaire de la famille de Vaudreuil, sollicitait l’honneur de rencontrer Mademoiselle Evelyn Hart, héritière reconnue du défunt Comte, pour la lecture d’une clause testamentaire la concernant, ainsi que sa sœur.
Évie avait lu la lettre deux fois, le cœur battant. Héritière. Le mot sonnait faux, trop lourd, trop doré pour une fille de cabaret qui avait fui New York avec une valise et une voix. Mais depuis que le portrait du Comte avait été retrouvé dans le bureau de sa mère à La Nouvelle-Orléans, depuis que le sang bleu avait été prouvé par les lettres et les témoignages, la réalité s’imposait : son père, cet inconnu mort avant sa naissance, avait laissé des traces.
— Nous partons demain, annonça-t-elle à Julien dans le hall, la lettre froissée dans sa main. Paris nous attend.
Le train les ramena à travers la campagne française, verte et paisible. Évie regardait défiler les peupliers sans les voir. Le notaire avait précisé que la clause concernait un *legs particulier*, une somme et un objet précis, à remettre en mains propres. Elle sentait le poids du médaillon contre sa poitrine, ce petit ovale d’or qui avait appartenu à sa mère, orné d’un camée représentant une femme brune. Une femme qu’elle avait toujours supposée être une aïeule anonyme. Le notaire avait dit autre chose au téléphone, brièvement : le médaillon correspondait à un portrait dans la collection du Comte. Un portrait *de lui*.
Maître Perrin les reçut dans un bureau lambrissé, sérieux et sec comme une page de registre. Il les fit asseoir, ouvrit un dossier, et en tira une enveloppe scellée.
— Le Comte de Vaudreuil, expliqua-t-il, a rédigé ce codicille trois mois avant sa mort. Il y prévoyait une provision pour ses filles, au cas où elles se manifesteraient. Pour vous, Mademoiselle Hart, et pour votre sœur Lily, une somme est déposée en banque – substantielle, je vous préviens. Il souhaitait que vous puissiez vivre libres, sans dépendre de personne.
Évie déglutit. Libres. Le mot avait un goût étrange. Elle avait toujours cru que la liberté se gagnait à la sueur de son front, sur une scène, à force de courage.
— Et il y a ceci, poursuivit le notaire, poussant une photographie sur le bureau. Le portrait dont je vous ai parlé. Il est accroché dans le salon du petit hôtel particulier, avenue de Messine, que le Comte a habité. La maison est aujourd'hui sous séquestre, mais vous pouvez vous y rendre. L’artiste qui l’a peinte – une certaine Céleste Valois – a travaillé sur une miniature de votre mère et a réalisé ce portrait du Comte à l’époque de leur liaison.
La photo montrait un homme d’une quarantaine d’années, le visage fin, les cheveux sombres plaqués en arrière, un regard intense, presque mélancolique. Il tenait un médaillon ouvert dans la main. Un médaillon identique au sien.
Évie sentit le sang quitter son visage.
— C’est lui, murmura-t-elle. C’est mon père.
Julien posa une main sur son bras, silencieux.
Le rendez-vous fut pris pour l’après-midi même. La maison, un hôtel particulier de pierre de taille, avait cette élégance froide des demeures inhabitée, volets clos, silence de tombeau. Le conservateur du séquestre les fit entrer dans un salon où les meubles étaient recouverts de draps blancs. Des toiles, contre les murs, attendaient l’inventaire.
Le portrait était là, au-dessus de la cheminée, dans un cadre doré qui avait perdu son éclat. C’était un grand tableau à l’huile, plus imposant que la photographie ne le laissait voir. Le Comte y était assis à son bureau, la lumière de la fenêtre dessinant ses traits avec une précision tendre. Dans ses mains, il tenait le médaillon ouvert, comme pour montrer le camée au spectateur. Et sur le camée, on distinguait maintenant la femme brune avec une netteté nouvelle : ce n’était pas une aïeule, c’était sa mère à elle, Marguerite, plus jeune de quelques années, un sourire timide aux lèvres.
Évie resta plantée devant le tableau, la gorge nouée. Elle ne savait pas quoi ressentir. Colère, pour les années volées ? Tendresse, pour cet homme qui avait peint sa mère avec un amour évident ? Chagrin, pour un père qu’elle n’aurait jamais connu ?
— Il vous attendait, dit le conservateur à voix basse. Le codicille mentionne que le portrait devait vous être remis, à vous ou à votre sœur, si vous vous présentiez. Il l’a légué.
Évie tourna lentement autour de la pièce. Des livres en piles sur le sol, une partition de piano ouverte sur un pupitre – des mesures de Debussy, annotées à la main. Elle s’arrêta devant une autre peinture, plus petite, cachée derrière un rideau. Une esquisse au fusain représentant une femme enceinte portant un enfant dans les bras. Son enfant. Le geste était maladroit, comme si la main du Comte avait tremblé en dessinant.
— Il savait, souffla-t-elle. Il savait pour nous.
— Mademoiselle, dit doucement le conservateur, le Comte a passé les derniers mois de sa vie à tenter de faire reconnaître sa paternité, mais sa famille, légitime, s’y est opposée. Il a laissé des notes. Elles sont là, si vous voulez les voir.
Il lui tendit un petit carnet de cuir noir, fermé par un élastique. Évie l’ouvrit. Les pages étaient couvertes d’une écriture fine et serrée, en français. Des dates, des réflexions, des fragments de lettres jamais envoyées.
*18 mars : J’ai vu Marguerite hier. Elle m’a appris qu’elle attend un enfant. Elle refuse de venir à Paris ; son frère la retient. Je ne sais pas comment la protéger.*
*2 avril : J’ai écrit à M. O’Hara, son avocat à La Nouvelle-Orléans, pour proposer une rente discrète. Rien ne doit transpirer. Ma famille surveille chacune de mes dépenses.*
*17 juin : Une lettre anonyme. On me menace. On sait pour Marguerite, pour l’enfant à naître. On parle de scandale. Je ne fléchirai pas, mais je dois trouver un moyen de garder l’argent hors d’atteinte.*
Le cœur d’Évie cognait. Des menaces. Un scandale. Quelqu’un avait essayé de faire taire le Comte, avant même qu’il ne meure.
Julien s’approcha, lisait par-dessus son épaule. Il releva la tête, le front soucieux.
— Évie… Ça ressemble au Corbeau. Les lettres anonymes, la pression sur le père. Tout convergent vers la même famille.
Elle ferma le carnet, le serra contre sa poitrine.
— Je dois voir l’avoué, dit-elle. Maître Delacroix. Il saura quoi faire de ces preuves. Et je veux qu’il soit au courant du Corbeau avant mon rendez-vous au cimetière.
— Tu comptes toujours y aller seule ?
Elle se tourna vers le portrait. Le Comte semblait la regarder, avec la même intensité que le camée. Le même regard que sa propre photo d’enfance, elle le savait maintenant.
— Oui. Mais pas avant d’avoir compris ce qu’il a laissé derrière lui. S’il y a une trace de son assassin dans ces notes, je veux la trouver.
Elle posa la main sur la toile, un geste qu’elle ne s’expliqua pas. Le bois du cadre était tiède sous ses doigts, comme s’il avait conservé la chaleur d’un corps.
— Il m’a attendue, murmura-t-elle pour elle-même. Alors je vais honore son héritage. En français. Et en musique.
Julien lui serra le bras, un soutien muet. Le rendez-vous au Père-Lachaise, elle, tenait à la fois à distance et présent, comme une ombre au bout du couloir. Mais pour l’instant, elle avait autre chose à protéger : la mémoire d’un père qu’elle découvrait à peine, et les secrets qu’il avait emportés avec lui.
— Et Lily, ajouta-t-elle. Elle doit voir cela aussi. Cette maison, ce portrait. C’est aussi son héritage.
Le conservateur intervenait :
— La clause indique que vous pouvez disposer du tableau dès que le séquestre sera levé. Votre sœur pourra le voir quand vous voudrez. Simplement, pour l’instant, je dois vous demander de ne rien emporter.
Évie hocha la tête. Les notes, elle les garderait, bien sûr. Mais il fallait avancer prudemment. Le Baron était en prison, mais ses hommes restaient en liberté. Et le Corbeau, lui, n’avait jamais été pris.
Elle se retourna une dernière fois vers le portrait.
— Je reviendrai, dit-elle. Avec Lily. Et nous verrons ce que votre famille a à dire maintenant.
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