Le Syndicat d'Eau Salée
Lire le chapitre 1: The Empty Crate
La cale sentait le sel, le goudron et la sueur de trente hommes qui n'avaient pas vu la terre ferme depuis huit jours. Jack Malloy enfonça son crochet dans une caisse de conserves et tira, les muscles de ses épaules hurlant sous l'effort. Le _Meridian Star_ oscillait doucement contre les quais de Boston, et la lumière grise de l'aube filtrait à travers les panneaux de chargement.
— Allez, bougez-vous ! On n'a pas la journée ! beugla le contremaître Murphy, planté en haut de la passerelle, sa moustache trempée de café.
Jack déposa la caisse sur le chariot avec un bruit sourd. À côté de lui, le vieux Riley cracha une chique de tabac et grogna quelque chose à propos des salaires qui baissaient pendant que les prix, eux, ne connaissaient pas la crise.
— Ta gueule, Riley, ou tu retournes au bout de la file, lança Murphy sans même se retourner.
Jack ignora l'échange. Il avait vingt-trois ans, des mains calleuses et un cerveau qui ne cessait de calculer. Chaque caisse représentait une fraction de dollar. Chaque journée de travail, soixante-douze cents. Et chaque semaine, il regardait sa mère compter les pièces dans la boîte en fer, son petit frère Tommy dormant dans le lit d'à côté, trop maigre, toujours trop maigre.
Il atteignit le fond de la cale, là où l'air devenait plus épais, chargé d'humidité et d'huile de machine. Les caisses s'entassaient dans une semi-obscurité, et c'est là qu'il le vit. Une caisse différente des autres. Bois plus foncé, plus neuf, fixé avec des clous de cuivre au lieu des clous en acier marqués du sceau du port.
— Hé, Frank ! appela-t-il à voix basse.
Frank Kowalski émergea de derrière une pile de sacs de jute, sa tignasse rousse en bataille, une expression de perpétuel amusement sur le visage.
— Qu’est-ce que t’as trouvé ? Un trésor de pirate ?
— Peut-être bien.
Jack s'accroupit près de la caisse. Il passa ses doigts sur les clous de cuivre, puis sur la planche du dessus. Pas de marquage. Rien. Une anomalie dans un univers de routine. Il sortit son couteau de poche – un cadeau de son père, mort sur ces mêmes quais dix ans plus tôt – et fit levier sur le couvercle. Le bois céda avec un craquement sec.
Frank siffla doucement. Douze bouteilles d'Old Grand-Dad, étiquettes dorées intactes, emballées dans de la paille. Le whisky coulait à flots dans les clubs privés de Boston, mais ici, dans la cale d'un cargo qui transportait officiellement des conserves de tomates et du textile, il valait plus que son poids en or.
Jack souleva une bouteille. Le verre était frais, le sceau du gouvernement – celui qui autorisait le whisky à des fins médicinales – parfaitement visible.
— Y a quelqu'un qui a mal compté ses marchandises, murmura Frank.
— Ou quelqu'un qui a fait livrer ça en douce et qui n'a pas encore récupéré sa cargaison.
Jack reposa la bouteille et considéra la situation. Le _Meridian Star_ appartenait à la Holbrook Shipping Company, la même qui possédait la moitié des pontons de ce port. Les douaniers montaient à bord deux fois par semaine, mais ils ne fouillaient jamais le fond des cales – trop occupés à jouer aux cartes dans le bureau du capitaine en buvant le whisky « médicinal » que la compagnie leur glissait discrètement.
S'il signalait la caisse à Murphy, elle disparaîtrait dans la poche de quelqu'un d'autre. S'il la laissait là, un membre de l'équipage la récupérerait avant la fin du déchargement. Mais s'il la prenait maintenant, ce soir, il pouvait toucher entre soixante et cent dollars. Trois semaines de salaire en une seule nuit.
— Frank, va chercher l'échelle de service. Celle du côté bâbord.
— T’es fou ? Si on se fait prendre…
— On ne se fera pas prendre. Tout le monde déjeune dans une heure. On aura fini bien avant.
Frank hésita. Puis il regarda les bouteilles une seconde fois. Soixante dollars, ça payait deux mois de loyer pour sa sœur et ses trois gosses.
— T’as cinq minutes, dit-il avant de disparaître dans l'enchevêtrement de cordages.
Jack remit le couvercle en place, mais cette fois sans le forcer – il le laissa simplement posé dessus. Il replaça des sacs de jute autour pour dissimuler la caisse, puis se releva, le dos douloureux mais l'esprit alerte. Il connaissait ce port mieux que sa propre poche. Les quais s'étendaient sur deux kilomètres, avec des zones mortes où les lanternes ne portaient pas, des escaliers oubliés qui descendaient vers l'eau, et des entrepôts aux serrures si rouillées qu'un pousseur suffisait.
Il pensa à Sal Esposito. Le propriétaire du club _Chez Sal_, un établissement discret sur Hanover Street où l'on pouvait obtenir un verre de rye si l'on connaissait le mot de passe. Jack y avait livré des caisses de « tomates » une fois – un travail de nuit, payé en liquide, sans questions posées. Esposito avait le regard d'un homme qui n'oubliait jamais un visage ni un service rendu.
Le déjeuner arriva à midi pile. Les dockers posèrent leurs crochets et se dirigèrent vers les gamelles et les bouteilles de café froid. Murphy s'éclipsa vers le bureau de la douane. Jack resta en arrière, basse sur les talons, et retrouva Frank à l'endroit convenu, près de l'escalier de service. La caisse, lourde de douze bouteilles et de toutes les promesses qu'elles représentaient, reposait entre eux, deux torches électriques braquées sur son bois clair.
— On fait comment pour la sortir ? chuchota Frank.
— Par l'eau.
Jack avait déjà repéré l'échelle de fer qui descendait le long de la coque jusqu'aux quais flottants. À cette heure, les navires de pêche rentraient au port, le vacarme des moteurs couvrirait tous les bruits. Il attacha une corde à la caisse, la fit passer par-dessus bord – lentement, prudemment, la sueur coulant de son front – et la guida vers une barque amarrée en contrebas en s'assurant qu'elle restait invisible de la passerelle principale.
Frank descendit en premier. Il hissa la caisse dans la barque avec un grognement, puis tendit la main pour aider Jack. Deux minutes plus tard, ils ramaient doucement le long de la coque, hors de vue, l'eau noire clapotant contre le bois.
— On va dans le Sud, dit Jack. Chez Sal Esposito.
— Tu le connais ?
— Pas vraiment. Mais il connaît mon nom. Ça suffit.
La traversée fut rapide – vingt minutes de rames dans les canaux, évitant les patrouilles de la garde côtière qui se concentraient sur les grands axes vers le large, dédaignant les ruelles aquatiques entre les entrepôts. La ville se dressait au-dessus d'eux, ses hautes silhouettes noyées dans la brume grise de fin d'après-midi.
Chez Sal était niché au sous-sol d'une ancienne fabrique de chaussures. Une enseigne discrète indiquait « Salon de coiffure – Entrée de cour ». Jack frappa au code – deux coups brefs, une pause, trois coups – et une judas s'ouvrit.
— On est fermés, aboya une voix.
— Dites à Sal que c'est Jack Malloy, du quai 7. J'ai quelque chose qu'il aimerait voir.
Un silence. Puis le bruit d'un verrou qu'on tirait. La porte s'ouvrit sur un homme massif, vêtu d'un tablier de barbier, mais dont les yeux appartenaient à un portier de boîte de nuit. Il les laissa entrer, la caisse entre eux, et les conduisit à travers un rideau de perles jusqu'à un salon faiblement éclairé, des tables de marbre et des banquettes de velours rouge.
Sal Esposito apparut quelques minutes plus tard. Petit homme rondouillard, costume gris impeccable, chaîne de montre en or barrant son gilet. Il accueillit Jack d'un sourire qui ne touchait pas ses yeux.
— Jack Malloy, fils de Patrick. J'ai connu ton père. Un homme mieux que ses outils de travail.
Jack déposa la caisse sur la table la plus proche et ouvrit le couvercle. Sal s'approcha, saisit une bouteille, l'inspecta à la lumière d'une lampe, fit tourner la bouteille d'un geste de connaisseur. Il l'ouvrit, jugea le bouchon, en renifla le contenu avec une lenteur presque religieuse.
— Holbrook a perdu une caisse, dit-il enfin. C'est ça ?
— Quelqu'un a perdu une caisse. Je l'ai trouvée.
Sal s'esclaffa, un rire bref et rauque.
— Tu as de l'intelligence, mon garçon. C'est la seule denrée qui ne se périme jamais dans ce métier. Je te donne quatre-vingts dollars.
Jack encaissa l'offre sans broncher, les mains dans les poches. Il savait que la caisse valait au moins le double, mais quatre-vingts dollars, c'était plus qu'il n'avait jamais touché d'un coup. Un billet dans une main invisible, une poignée de main sans chaleur, et Sal le regarda s'éloigner avec une expression que Jack jugea de pure évaluation.
Frank l'attendait dehors, adossée au mur humide de la ruelle.
— Alors ?
Jack fit glisser un billet de vingt dans sa paume sans un mot. Frank regarda la coupure, regarda Jack, puis le remit dans sa poche sans poser de questions.
— T’as faim ? demanda Jack en regardant vers la rue Hanover, où les enseignes des restaurants commençaient à s'illuminer faiblement à travers la brume du soir.
— J'ai toujours faim.
Le saloon _O'Rourke's_ était bondé – bouffées de tabac, bruit des verres de bière légale trop faible et des conversations trop fortes. Jack paya une tournée à une table de dockers qu'il connaissait de quai, y compris un jeune du nom de Sullivan, un gringalet de seize ans qu'on envoyait souvent chercher les outils pour se moquer de lui. Quand Murphy entra soudain, ses yeux tombèrent sur le boy et il agit du menton vers la porte :
— Sullivan, va me chercher deux sacs de café à bord du _Meridian_.
Le gamin se leva – nerveux, toujours nerveux – mais cette fois Jack posa une main ferme sur son épaule.
— Sullivan dort cette nuit. Il a travaillé en double poste hier.
Murphy pencha la tête, une lueur dangereuse dans le regard.
— Malloy, on t'a pas demandé ton avis. Tu deviens trop expansif avec les paies qu'on te donne.
Jack se leva lentement. Il y avait un monde dans cet échange, quelque chose qu'on ne pouvait pas faire marche arrière à partir de là.
— Le gamin reste. Tu veux tes sacs, tu vas les chercher toi-même.
Murphy fit un pas, Jack aussi. Les deux hommes se firent face sur le plancher humide du saloon – puis Murphy ricana soudain en crachant de côté, et se tourna vers le bar.
— J'ai pas le temps pour vos histoires. Bois un coup de plus, Malloy. On verra comment ça se passe demain matin sur le quai.
Il partit dans la nuit, traînant une odeur de bière et de menace derrière lui. Sullivan s'approcha de Jack, les yeux écarquillés.
— Merci. Je peux faire quelque chose pour toi ?
Jack secoua la tête. Son regard se porta au-delà du garçon, vers Frank qui, un demi de bière dans son énorme patte, suivait la scène d'un œil amusé mais attentif. Il cligna alors lentement des yeux, tenant la question muette des hommes qui ont construit leurs vies sur la survivance des mauvaises fortunes.
Jack se retourna une dernière fois vers le comptoir, où la serveuse rimait sa tournée dans son calepin déjà transpirant – avant de savoir qu'avant le lever du soleil, le lendemain, il devrait faire face à Murphy, ou à la fin de la paix qu'ils avaient su survivre jusqu'ici, un choix qu'il se surprit à prendre délibérément :
— T'as raison. Lève ton verre. J'ai une idée à te raconter, Frank. Une idée qu'on va monter nous-mêmes. Tu me diras si elle vous fait peur.