Le Syndicat d'Eau Salée
Lire le chapitre 24: The Confession
La pluie s'était arrêtée, mais l'humidité restait accrochée aux rails du quai numéro quatre comme une seconde peau. Jack Malloy se tenait face à Danny O'Shay, la lettre de son père encore froissée dans sa main. Les mots dansaient devant ses yeux — *ta mère, ta propre mère, c'est elle qui a vendu Patrick aux fédéraux* — et pourtant, ce n'était pas ça qui le brûlait le plus.
— Frank savait, dit Jack d'une voix sourde. Depuis le début.
Danny hocha la tête, ses épaules affaissées sous son manteau détrempé. Il avait l'air d'un homme qui n'avait plus rien à perdre, et c'était sans doute le cas.
— Il a forcé la serrure du bureau de Patrick trois jours après l'enterrement. J'étais là. Je l'ai vu lire la lettre, la relire, puis la remettre en place comme si de rien n'était.
— Et tu ne m'as rien dit.
— Qu'est-ce que j'aurais dit, Jack ? Que ta mère avait trahi ton père ? Que ton frère le savait et qu'il te laissait chercher un coupable ailleurs depuis des années ? Tu m'aurais cru ?
Jack serra la lettre jusqu'à ce que le papier craque sous ses doigts. Le vent salé lui fouettait le visage, charriant l'odeur du poisson et du goudron. Quelque part derrière lui, une grue grinçait dans le lointain, monotone, indifférente à la guerre qui se jouait entre deux hommes issus du même sang.
— Tu pouvais au moins me prévenir pour l'argent, dit Jack enfin. Le stock que Frank a fait saisir, ça m'a coûté une fortune. O'Keefe me réclame déjà.
— C'est Frank qui m'a mis le couteau sous la gorge, Jack. Pas pour l'argent. Pour savoir où tu planquais tes reserves. Et je t'ai donné de quoi le tromper, tu te rappelles ? L'adresse du hangar sur Carter Street, celle qui était vide quand ses hommes sont arrivés.
— Tu m'as donné des miettes pour que je te garde près de moi.
Danny ne répondit pas. C'était suffisant.
Jack observa son lieutenant — son ancien lieutenant — et sentit quelque chose se fissurer en lui. Danny O'Shay l'avait suivi depuis les débuts, depuis les premières bouteilles transportées dans des cageots de pommes. Il avait été là quand ils avaient construit le réseau de Halifax à Boston, quand ils avaient noyé les premières caisses de whisky dans la baie de Fundy. Il avait été là, et il avait choisi Frank.
— Pourquoi ? demanda Jack. Pourquoi lui ?
— Parce qu'il sait des choses, souffla Danny. Des choses qui remontent à ton père, à ta mère, à toute la famille Malloy. Des choses qu'il aurait utilisées contre moi, contre ma propre famille. Ma sœur, Jack. Elle vit à Charlottetown sous le nom de son mari. Frank a menacé de la détruire.
— Et moi ?
— Toi, tu l'aurais tué pour moins que ça.
Jack rit, un rire sans joie qui s'évanouit dans le vent.
— Tu n'as pas tort.
Il resta silencieux un long moment, laissant la houle battre les pilotis en contrebas. La colère montait en lui, brûlante, mais une autre émotion l'étranglait — quelque chose de plus proche de la pitié. Danny n'était pas un traître par appétit. Il était un homme piégé entre deux feux, et il avait fait le seul choix qui lui semblait possible.
— Écoute-moi, dit Jack finalement. Tu vas prendre le bateau de nuit pour Saint John. Tu ne reviens pas, tu n'écris à personne, tu ne parles à aucun membre de mon équipage. Si je te revois dans un rayon de cent milles, je te jure sur la tombe de mon père que je te descends moi-même.
Danny cligna des yeux, surpris.
— Tu me laisses partir ?
— Je devrais te jeter dans le port avec des ancres aux chevilles, et je te jure que l'idée me traverse. Mais tu as sauvé Molly plus d'une fois, et sans tes tuyaux sur les mouvements de Frank, on serait déjà morts tous les deux. Alors va-t'en, Danny. Va-t'en et ne regarde pas en arrière.
Danny tendit la main, et Jack la prit sans hésiter. La poigne du jeune homme était ferme, mais il y avait quelque chose de brisé dans son regard.
— Il te connaît, Jack, murmura Danny avant de se retourner. Frank connaît tes codes, tes habitudes, tes cachettes secondaires. Il sait comment tu penses. Ne fais pas comme si c'était un simple rival.
— Je sais.
— Et la lettre. Il sait que tu l'as maintenant.
Jack hocha la tête, la lettre glissant dans la poche intérieure de son manteau.
— C'est ce qu'on voulait, non ? Frank et moi, on va enfin pouvoir se parler en face avec l'arme qu'il faut.
Danny ouvrit la bouche, hésita, puis forma un mot silencieux qui ressemblait à *désolé*. Puis il disparut dans la brume, ses pas résonnant sur les planches humides.
Jack resta seul sur le quai, la lettre de son père contre son cœur. Elle était légère, cette lettre, quelques feuilles jaunies d'une écriture serrée et nerveuse. Mais elle pesait comme un boulet de canon.
---
La lampe à pétrole crachait une lumière vacillante sur le visage de Molly alors qu'elle s'asseyait en face de lui, une tasse de café fumant entre ses mains. Elle ne lui avait pas demandé où il était allé. Elle savait.
— Tu as vu Danny.
Jack acquiesça, posant la lettre sur la table entre eux.
— Il m'a tout dit. Frank avait la lettre avant moi. Il savait pour ma mère.
Molly déposa sa tasse, ses doigts s'attardant sur le rebord comme si elle cherchait une prise.
— Qu'est-ce qu'elle dit, Jack ? Vraiment ?
Il n'avait pas voulu la lui montrer. C'était une affaire de famille, un fardeau qui revenait aux Malloy. Mais les mots de Molly résonnaient encore à ses oreilles, prononcés la veille dans la pénombre de leur chambre : *arrête de me cacher des choses*.
Il poussa la lettre vers elle.
Molly la lut lentement, ses yeux parcourant chaque ligne, et Jack vit le moment où la compréhension la frappa. Elle leva les yeux vers lui, les traits tirés.
— C'est ta mère qui a trahi ton père.
— Pas trahi. Vendue.
Les mots sortaient avec une amertume qu'il n'avait pas anticipée. La lettre, écrite dans les derniers jours de Patrick Malloy, décrivait une erreur de jeunesse transformée en chantage. Ellen Malloy avait confisqué une lettre compromettante d'un rival de Patrick et l'avait échangée contre une maison à Boston — une maison où elle aurait pu vivre avec ses enfants si Patrick avait survécu.
Mais Patrick avait survécu. Il avait découvert la trahison, avait confronté sa femme, et la lettre qu'il avait écrite dans sa colère n'avait jamais été envoyée. Il l'avait cachée dans son bureau, peut-être pour la montrer à ses fils un jour, peut-être par lâcheté.
— Comment Frank a réagi en la trouvant ? demanda Molly doucement.
Jack laissa échapper un rire dur.
— Il aurait pu la brûler. La mettre sous clé. La jeter dans la mer. Mais au lieu de ça, il l'a gardée, et il a couvert ta mère de son propre corps, Jack aurait-il écrit quoi que ce soit s'il avait su que tu l'avais eue en premier ? demanda Molly.
— Frank voulait qu'il souffre. Qu'il attende. Qu'il reste hanté par cette lettre sans son contenu.
La main de Molly s'était posée sur la sienne.
— Tu vas lui en parler.
Les yeux de Molly se rétrécirent.
— Tu as soulagé ton âme en lui montrant la lettre. Mais tu ne crois pas que Frank te connaît assez pour comprendre que tu ne tires pas si tu étais prêt à le faire, dit-elle en lui lâchant la main, se penchant pour attraper son manteau derrière la porte.
— Qu'est-ce que tu fais ? demanda Jack en se levant.
— Tu viens de me dire que ton frère connaît tout de toi.
Une chaîne s'ouvrit le long de la table dans la lumière tremblant, une clé plate en cuivre dans la paume de Molly. Il la connaissait, cette clé. Elle appartenait à la boîte coffrée chez le notaire de Summer Street, celle qui contenait tous les documents de la maison familiale.
— Il te connaît peut-être, Jack, dit Molly en lui tendant la clé. Mais il ne me connaît pas, moi. Je vais t'aider à la vider.
Elle ne savait pas, pensa Jack. Elle ne savait pas ce qu'elle proposait — que la boîte contenait la vente de la maison de leur enfance, la seule propriété que Frank avait refusé de partager, celle qu'il avait gardée en souvenir d'une mère qu'il détestait maintenant autant que lui. C'était sans doute la seule chose qui pouvait faire sortir Frank de ses gonds — en dehors de la lettre.
Il venait de décider quoi faire, lorsque la voix de Molly le ramena à la pièce.
— Tu vas lui proposer une sorte de paix.
Il froissa la lettre entre ses doigts, mais il ne se détourna pas. Parce qu'elle avait raison. Parce que c'était la seule solution — une trêve, un terrain neutre, un endroit où le frère cadet irait au combat avec une arme que l'aîné ne soupçonnerait jamais : la vérité sur leur mère, et l'offre de partager le peu qui restait de la famille.
— Oui, dit-il enfin. Je vais lui proposer un marché — vingt-quatre heures de répit, et après ça, on se retrouve face à face, tous les deux. Sans armes, sans hommes, sans filet. Je vais lui apporter la lettre et lui dire en face ce que je pense d'un homme qui prolonge une souffrance qu'il aurait pu arrêter depuis des mois.
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Il était deux heures du matin lorsque Jack s'assit à la table, seul, la lettre sous ses mains. Molly dormait dans la pièce voisine, sa respiration douce comme une berceuse au fil de la nuit. Il fixa les mots jaunis, les phrases de son père, les trahisons qui remontaient jusqu'à la source.
Il la replia lentement, et la glissa dans une enveloppe.
Le message qu'il écrirait demain, c'était au fond de lui-même qu'il irait le chercher : une offre de paix. Frank voudrait sa fierté, Jack le savait — il aurait fallu être aveugle pour ne pas voir à quel point son frère en était rongé. Il avait décidé de la lui offrir, cette fierté, si cela devait en finir.
Mais il ne ferait pas ça sans arme, sans filet. La lettre elle-même lui servirait d'arme unique, et la connaissance de leur mère, de son mensonge et de sa faute, serait la seule munition dont il aurait besoin.
Il souffla la lampe.
La pièce sombre s'ouvrait sur une porte silencieuse dans la pénombre, pour conduire à un plan que Frank ne verrait pas venir. Sa propre mère l'avait appris trop tard : les Malloy ne pardonnaient jamais. Ils faisaient payer la dette.
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