Le Syndicat d'Eau Salée
Lire le chapitre 37: The Legacy
L’étude de Maître Beaudry sentait le renfermé, le papier vieilli et le cigare froid. Jack s’y tenait depuis plus d’une heure, assis en face du notaire qui alignait les documents sur son bureau avec une précision d’horloger. Les fenêtres donnaient sur la rue principale de Providence, où les tramways grinçaient dans la lumière grise de novembre.
« Voilà, monsieur Malloy. La vente du dock numéro quatre, de l’entrepôt de Tern Island, et de la flotte de barges, déduction faite des frais de nettoyage et des indemnités versées aux familles des trois hommes disparus dans la tempête. »
Jack hocha la tête sans lire les chiffres. Il les connaissait déjà. Tout y passait, ou presque. Le capital qui lui restait suffisait à peine à couvrir l’acompte sur la maison de commerce Hartwell & Fils, une vieille affaire d’import-export qui vendait des épices, des thés et des conserves aux épiceries de la côte.
« Vous êtes sûr de vouloir signer, monsieur Malloy ? »
Les yeux du notaire étaient curieux, derrière ses lunettes cerclées d’or. Jack savait ce qu’il voyait : un jeune homme de vingt-quatre ans aux traits fatigués, vêtu d’un costume propre mais usé, qui s’apprêtait à abandonner des profits considérables pour une affaire modeste.
Jack signa son nom d’une main ferme.
« Je suis sûr. »
Dans le couloir, Elias l’attendait, appuyé contre le mur de chêne, sa casquette de marin entre les mains. Il avait maigri depuis la tempête, et sa barbe grisonnante lui donnait vingt ans de plus. Mais ses yeux étaient clairs, et il se tenait droit.
« C’est fait ? demanda Elias.
— C’est fait. »
Ils marchèrent ensemble jusqu’au port, où le vent charriait des odeurs de goudron et de poisson. Elias ne parla pas, mais Jack savait que son vieil ami mesurait le chemin parcouru depuis le premier chargement de whisky dans la cale d’une barque pourrie.
« Et toi, Elias ? demanda Jack à mi-chemin. Tu vas rester ?
— Le Havre est un long voyage, mais on m’attend là-bas. Une sœur, des neveux. » Il s’arrêta, regarda l’eau grise que frappait le soleil pâle. « Mais si tu as besoin de moi, tu sais où me trouver. Ta porte sera toujours la mienne. »
Ils se serrèrent la main, longuement, sans un mot de plus. Puis Elias tourna les talons et s’éloigna vers le quai où un cargo français chargeait des caisses de conserves.
Jack resta là un moment, laissant le vent lui mordre le visage, puis il se dirigea vers la petite maison qu’il louait depuis trois semaines, près de l’église Saint-Joseph. Une maison modeste, avec un porche peint en vert et un jardin où il n’avait encore rien planté.
Molly l’attendait sur les marches, assise dans sa robe bleu pâle, un livre ouvert sur les genoux. Elle se leva quand elle le vit, et son sourire était une lumière dans la grisaille du jour.
« C’est signé ? demanda-t-elle.
— Oui. Les papiers de Hartwell & Fils attendent chez le notaire pour une dernière signature demain matin. »
Elle s’approcha, prit son visage entre ses mains. Elle ne dit rien de la fatigue qu’elle lisait dans ses yeux, ni de ce qu’elle savait de ses nuits blanches. Elle l’embrassa simplement.
« Dans ce cas, dit-elle, il ne nous reste plus qu’à fixer une date. »
Il la suivit dans la maison, où une théière fumait sur la cuisinière. Elle avait préparé des sandwiches, du pain frais, et le geste simple de cette normalité lui serra la gorge.
Il la prit par la main, la fit asseoir à la table, et lui parla de l’import-export : les routes commerciales, les clients potentiels, les difficultés prévisibles. Elle l’écouta, hocha la tête, posa des questions précises sur la comptabilité et les assurances. Elle avait l’esprit vif, et il le savait depuis longtemps, mais voir son intelligence au service de leur avenir commun lui fit quelque chose qu’il n’avait pas éprouvé depuis la mort de Frank.
De la paix.
Ils choisirent une date en décembre, une petite cérémonie à l’église, puis un déjeuner chez elle. Sa mère, qui s’était longtemps méfiée de Jack, avait fini par accepter l’idée après des semaines de dîners du dimanche et de promenades dominicales. Elle posait encore des questions dont elle connaissait déjà la réponse, mais elle souriait en lui versant son café.
Jack resta avec Molly jusqu’au soir, puis il monta dans sa voiture et roula vers le nord, sur la route côtière, jusqu’à la petite maison de pêcheur où Patrick vivait depuis sa libération. La baraque était sombre, mais une lampe brûlait derrière la vitre embuée.
Il frappa deux fois, puis entra sans attendre la réponse.
Patrick était assis à la table, une bouteille de bière ouverte devant lui. Il ne leva pas la tête quand Jack entra, mais ses mains reposaient sur la table, calmes, ouvertes.
Jack s’assit en face de lui.
« Je t’ai apporté les papiers de l’affaire Hartwell, dit-il lentement. J’aurai besoin de quelqu’un pour gérer les stocks, les employés du dépôt. Les anciens du port, ceux qui n’ont jamais touché à la contrebande. J’ai pensé à toi. »
Patrick releva la tête. Ses yeux étaient las, mais il n’y avait plus dans son regard la colère qui avait couvé pendant des mois.
« Tu me demandes de tenir les livres de ta boutique de conserves ?
— Je te demande de m’aider à bâtir autre chose que ce que nous ont laissé les autres, et que ce que nous avons nous-mêmes construit. C’est la seule chose que je sache faire, Patrick. Je ne suis pas bon pour les sermons ni pour les larmes. Je suis bon pour organiser, pour prévoir, pour tenir les promesses que je fais. Et je te fais celle-ci : plus jamais de nuit, plus jamais de sang, plus jamais ce que nous avons été. »
Le silence s’étira, gros des années de fraternité et des années de guerre. Patrick fixa la bouteille de bière, puis il la fit tourner lentement entre ses doigts, comme s’il cherchait dans ses reflets une réponse.
« Il était mon jumeau, dit-il finalement d’une voix sourde. Je le sais encore quand je ferme les yeux. »
Jack ne dit rien. Il n’avait pas de consolation à offrir, aucun argument capable de faire revenir les morts, aucun mot qui puisse effacer les coups échangés, les alliances rompues, les cadavres laissés derrière eux.
« Mais je te connais, toi, continua Patrick. Depuis que nous étions gosses, tu as toujours fait ce que tu croyais juste, à ta manière tordue. » Il soupira, passa une main sur ses yeux. « Je viendrai. Demain matin, je viendrai au dépôt. »
Jack se leva, mais Patrick l’arrêta d’un geste.
« Assieds-toi, bougre d’idiot. Il y a de la bière dans le réfrigérateur. Ce n’est pas parce qu’on va travailler ensemble qu’on doit se comporter comme des étrangers. »
Ils restèrent là, dans la pauvre lumière de la lampe, à boire des bières et à parler de vent, de bateaux et de poissons, de tout sauf de l’élection, jusqu’à ce que la nuit soit entière et que la fatigue les gagne. Quand Jack repartit, la main de Patrick s’était posée sur son épaule, brièvement, et ils s’étaient dit bonne nuit sans autre mot.
Le vendredi suivant, Jack signa devant le notaire l’acquisition de la maison Hartwell & Fils. Le vieux Hartwell lui serra la main avec un soulagement mal dissimulé, sa femme offrit des biscuits, et la fille de la maison cligna de l’œil en regardant Patrick, qui vira au rouge avant de détourner le regard.
Dans les semaines qui suivirent, Jack se coula dans une routine qu’il avait presque oubliée : se lever avant l’aube, ouvrir le dépôt, vérifier les livraisons de thés et de conserves, discuter avec les capitaines des petits cargos qui accostaient au quai voisin, tenir les comptes le soir à la cuisine de la baraque qu’il partageait désormais avec Molly, depuis que leur mariage à l’église de la paroisse Saint-Joseph avait eu lieu sous un ciel gris de décembre, devant quelques témoins.
Sa mère avait pleuré, son père avait trinqué, Patrick s’était tenu à ses côtés comme témoin, et la mer avait battu la jetée au loin, indifférente à toute cette vie humaine.
Un matin, alors qu’il vérifiait les registres du dépôt avec Patrick, la conversation dériva sur les anciens de la cale, ceux qui n’avaient pas survécu à la traversée.
« Le disparu, demanda Patrick sans le regarder. Celui qui n’a jamais été retrouvé, dont le frère venait demander des comptes aux docks. On n’a jamais su. »
Jack laissa sa main courir sur la ligne des chiffres, vit les marges nettes, les prévisions raisonnables, puis leva les yeux vers la fenêtre où se devinait la silhouette lointaine du phare.
« Non, dit-il lentement. On n’a jamais su. »
Mais ses doigts se serrèrent sur la plume, et il se rappela la nuit où l’accident était arrivé, les caisses tombées, le corps qu’il avait fait disparaître, la promesse qu’il s’était faite de porter ce poids jusqu’au bout.
Il laissa le silence s’installer entre eux, puis il reposa la plume et tendit la main vers la boîte de biscuits que la fille de Hartwell leur avait offerte.
« Il y aura une visite à faire, dit-il. Je sais à qui l’on doit parler. Un type qui s’appelle O’Shay. Je m’en chargerai. C’est mon affaire, pas la tienne. »
Patrick le regarda, mais il ne demanda rien.
La journée continua, les caisses furent chargées, les papiers signés, et le soir, quand Jack rentra chez lui, Molly était assise à la table avec des échantillons de thé en provenance d’Orient, disposés dans des soucoupes de porcelaine. Il passa une main dans ses cheveux roux, l’embrassa sur la tempe, et resta debout près de la fenêtre à regarder la mer qui scintillait dans les dernières lueurs du jour.
Il n’y avait plus de cargaisons clandestines, plus de courses nocturnes, plus de frères dressés l’un contre l’autre. Il y avait une affaire légitime, une femme patiente, un frère réconcilié, et la promesse, toujours tenue, de revenir un jour s’expliquer auprès de ceux qu’on avait laissés dans l’ignorance.
La mer restait la mer, le phare éclatait et s’éteignait à intervalles réguliers, et pour la première fois depuis qu’il avait posé le pied sur ces quais à quinze ans avec rien d’autre que ses poings et sa tête, Jack se sentit en paix avec les deux.
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